Israël – Turquie : normalisation et intérêts stratégiques

President Isaac Herzog (L) and Turkish President Recep Tayyip Erdogan (R) (AP)
President Isaac Herzog (L) and Turkish President Recep Tayyip Erdogan (R) (AP)

Les Etats sont des “monstres froids” et dans les affaires internationales, les intérêts prévalent souvent sur les aspects humanitaires et moraux.

Sans l’intervention d’Erdogan, l’arrestation du couple israélien détenu pour avoir photographié le palais présidentiel à Istanbul aurait pu s’achever par une forte peine et une crise diplomatique grave avec la Turquie.

La crise fut rapidement écartée grâce à des contacts discrets des services consulaires et du Mossad et surtout après une implication directe du président turc. Soulignons aussi que la presse israélienne fut mise hors-jeu et bien surprise du dénouement. Elle avait dramatisé cyniquement et inutilement cette affaire.

Les remerciements du Président Herzog et du Premier ministre Bennet à Erdogan, pourront donc par la suite conduire au retour des ambassadeurs dans leur capitale respective, et réchauffer les relations bilatérales.

Certes, Erdogan n’a pas modifié sa politique et la méfiance n’est pas encore dissipée. Chaque partie campe sur ses positions et sauvegarde ses intérêts. Nous exigeons toujours la fermeture des bureaux du Hamas à Istanbul et un retrait turc dans les affaires religieuses et commerciales à Jérusalem-Est.

La normalisation des rapports bilatéraux ne se fera que par étapes, mais le retour des ambassadeurs dans leur capitale respective, avec la présence de milliers de touristes israéliens en Turquie, ainsi que le maintien des bonnes relations commerciales, fondent de grands espoirs.

Le peuple turc n’est sans doute pas notre ennemi et c’est pour cette raison fondamentale que nous avons tourné la page en souhaitons revenir enfin à des relations normales et amicales.

Depuis que les islamistes ont pris le pouvoir, Ankara a changé de visage et de stratégie. Son gouvernement s’est radicalisé et a plongé dans les cultes de Dieu, de la divinité, de l’ancien Empire ottoman, et de la personnalité. La Turquie d’Erdogan a cherché par tous les moyens à s’imposer comme une puissance régionale et à devenir le leader des sunnites au Moyen-Orient.

Durant toutes ces deux dernières décennies, nous avons connu avec Erdogan de nombreuses crises. Tout a débuté par l’échec humiliant de sa médiation initiée par le gouvernement Olmert avec la Syrie ; elle a été suivie par l’opération « Plomb durci » dans la bande de Gaza, puis de la flottille et du Marmara, sans oublier l’incident avec Shimon Pérès à Davos et la crise diplomatique avec l’ambassadeur turc.

Sa politique anti-israélienne et ses violentes diatribes ont réussi à déchaîner les foules. Dans les souks et les bazars d’Istanbul et partout ailleurs, le ton est monté et les prix politiques ont flambé. Erdogan avait cru devenir le nouveau leader ottoman de la région.

Il s’est bien trompé car ses diatribes contre Israël et notamment ses comparaisons entre « le sionisme et le racisme » ont au contraire eu un effet boomerang et l’ont isolé au sein des pays occidentaux.

Voilà 19 ans qu’Erdogan est au pouvoir en Turquie. Il a été élu démocratiquement à plusieurs reprises mais n’a pas réussi à faire coexister religion politique et démocratie occidentale dans une parfaite harmonie.

Erdogan a choisi la mauvaise voie et surtout la manière forte. Il a jeté en prison les opposants au régime, a contrôlé l’état-major de l’armée qui fut naguère le garant des laïcs et de la stabilité ; il a muselé la presse, rejette avec mépris les réseaux sociaux dont Facebook, Tik Tok, et Twitter, et rêve toujours de devenir le nouveau leader ottoman du monde sunnite.

Nous devons reconnaître que des maladresses et des bévues ont été commises. Un Etat se respecte dans la dignité et grâce à sa force de dissuasion mais devrait aussi surmonter des crises diplomatiques avec sagesse, sang-froid, et pragmatisme.

Bennet a bien géré la crise avec Ankara en adoptant un profil bas et en agissant dans les coulisses et loin des projecteurs.

La Turquie est un immense pays stratégique avec une grande civilisation charnière entre l’Asie et l’Europe, elle a toujours sa place au sein de la société des nations en dépit d’un passé sombre avec les Allemands, du génocide arménien, des attaques massives contre les Kurdes, et de la guerre contre Chypre.

Les Ottomans ont régné dans notre région plus de quatre cents ans et leur empreinte est encore ancrée dans notre mémoire.

Cependant, la Turquie a été le premier pays musulman à reconnaître l’Etat juif et jusqu’à l’arrivée au pouvoir d’Erdogan nos relations avec Ankara étaient au beau fixe notamment sur le plan militaire et dans le domaine du renseignement.

Malade, Erdogan comprend que l’usure du pouvoir ne joue pas en sa faveur. Il comprend que son double jeu, ses allocutions belliqueuses et ses menaces hargneuses et quotidiennes contre Israël ont été contreproductives.

Devant cette nouvelle donne géopolitique, face aux menaces omniprésentes de l’Iran et surtout devant l’afflux de milliers de réfugiés vers la Turquie et la détérioration de la situation économique, Erdogan préfère soutenir le camp occidental tout en se rapprochant de la Russie et de l’Iran.

Devant la faiblesse du rôle d’influence des Américains au Moyen-Orient, la Turquie et Israël demeurent deux puissances régionales pro-occidentales ayant des intérêts stratégiques communs dans un environnement déstabilisant et explosif.

Pour l’heure, Erdogan suivra avec Israël une diplomatie pragmatique classique, tout en sauvegardant ses intérêts commerciaux et stratégiques.

à propos de l'auteur
Ancien ambassadeur d'Israël. Journaliste-Ecrivain. Fondateur et directeur du CAPE de Jérusalem. Auteur de 25 ouvrages sur le conflit Israelo-arabe et sur la politique française au Moyen-Orient ainsi que des portraits-biographiques de Shimon Pérès, Ariel Sharon et Benjamin Netanyahou.
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