Israel : Spart Down Nation ?
« Ceux que les dieux veulent perdre, ils commencent par les rendre fous. » Euripide.
En mars 2026, alors que les frappes israéliennes se multiplient sur Beyrouth et Téhéran, que le Hezbollah et l’Iran visent Israël, une phrase de Benyamin Netanyahou mérite d’être relue. Le 15 septembre 2025, il expliquait qu’Israël devait devenir « Athènes et super-Sparte » afin de créer une économie de guerre autarcique en réponse au boycott international, notamment du fait des risques d’approvisionnement en armes.
Qu’un dirigeant israélien qui se dit nationaliste puise dans l’hellénisme ses figures de prédilection est étrange. Mais qu’il sélectionne, parmi elles, Sparte, c’est-à-dire la cité de la clôture, de la discipline guerrière et du culte de la force, est inquiétant. Car dans l’histoire juive antique, l’hellénisme a souvent été associé à une domination, à une pression assimilatrice, à une tentative de subordonner une civilisation de la Torah à un ordre païen. Et Sparte, plus que toute autre, semble à rebours de ce que la pensée juive a porté de plus durable : la recherche de la paix.
Sparte of Israel : l’effondrement qui vient
Sparte, cette cité-État obsédée par la guerre, après des siècles de victoires et de domination en Grèce, disparut en une seule bataille en 371 avant notre ère, faute d’avoir penser un au-delà de la caserne, sans laisser de trace intellectuelle, politique ou spirituelle. Son seul héritage a été un avertissement pour l’humanité, ce qui n’est pas rien. Athènes, elle, irrigue encore notre pensée. Israël, aujourd’hui, semble avoir confirmé le pire des deux destins : l’arrogance spartiate, sans la sagesse athénienne.
Israël répète l’erreur. L’occupation du Sud-Liban (1982-2000) en fut la préfiguration : un bourbier qui engendra le Hezbollah, transforma une menace diffuse en ennemi implacable et se conclut par un retrait militaire nocturne, presque honteux, laissant derrière lui l’image d’une débâcle de Tsahal. Cinquante ans d’occupation des territoires palestiniens depuis 1967 n’ont apporté aucune garantie de sécurité, bien au contraire, car on n’a encore rien vu de ce qui se prépare. Le terrorisme juif, l’isolement diplomatique et l’ingouvernabilité croissante prouvent que la force ne crée que des ruines et que, qu’on le veuille ou non, l’occupation territoriale, les constructions, les infrastructures, et la sophistication électronique défensive n’ont pas résolu le problème palestinien. Interrogez les zélotes de droite : ils n’ont aucune solution juste et rationnelle au différend avec les Palestiniens.
L’idée spartiate de Netanyahou était simple : préparer le pays à un état de guerre prolongé, à l’isolement international, aux boycotts, à l’économie de forteresse. Retour à la mentalité du ghetto mais avec une épée. Cette stratégie spartiate est en fait une résignation. Comme si l’on avait abdiqué de penser une sortie politique, et qu’il ne restait plus qu’à organiser l’enfermement belliqueux en réponse à l’isolement hostile.
Une guerre de nous contre tous
Depuis deux ans et demi, Israël bombarde, frappe, élimine, déplace, occupe. Et pourtant, le Hezbollah n’a pas disparu, le Hamas n’a pas été éradiqué, l’Iran n’a pas cédé. Et lors même que le régime s’écroulerait, il n’y aura pas de paix au Moyen Orient car d’autres forces surgiront alimentées par des régimes tous belliqueux.
La guerre actuelle fait des ravages, mais elle n’a pas apporté en l’état la clarification politique qu’elle était censée produire. Elle n’a pas refermé le conflit ; elle l’a étendu. Elle n’a pas restauré une sécurité indiscutable, même si l’on nous annonce que le programme nucléaire iranien a été « détruit ». Le peuple n’en sait rien et n’est pas dupe du triomphalisme gouvernemental. Les communiqués quotidiens qui parlent de « frappes de grandes envergures », finissent par lasser tant on ne se sait rien en fait de la réalité de la menace qui subsiste.
Et dans le même temps, l’isolement diplomatique d’Israël s’aggrave depuis deux ans. La condamnation est devenue virale. Même aux États-Unis, le soutien central à Israël s’effondre, droite républicaine incluse, ce qui constitue la pire des menaces pour Israël.
Mais Israël (ou plus exactement son gouvernement) n’écoute pas. Il s’obstine à (faire) croire que le monde est contre nous, ce qui est une contrevérité habillement entretenue afin de ne surtout pas remettre en cause ses fondamentaux mortifères.
Où en est Sparte la juive ? Au-delà du peuple qui commence à douter, au sein de l’état-major, des voix s’élèvent afin de relater l’épuisement de l’armée, le manque d’effectifs, l’écart entre les ambitions impérialistes du pouvoir et les moyens réels du pays.
Cela devrait inviter à la prudence. Mais pas du tout !
Au contraire, le gouvernement étend une « zone tampon » au Liban, comme si l’histoire de l’occupation précédente n’avait pas existé. Certains parlent déjà d’annexion du Sud-Liban…
Après Sparte, Netanyahu se définira peut-être en hériter d’Alexandre le Grand. Sauf que l’impérialisme grec avait une spécificité : le respect des cultures et une symbiose culturelle, et non pas l’évacuation des populations et l’arasement culturel local.
Il serait trop simple, d’ailleurs, de ne voir dans cette fuite en avant belliciste que la réponse à la menace iranienne. Le problème est plus profond. A force de raisonner uniquement en termes de rapport de force, de punition, d’humiliation infligée, Israël amis aussi les gouvernements de la région ont transformé la guerre en méthode unique de résolution des différends. On continue d’appeler cela de la stratégie, alors qu’il s’agit souvent d’un entêtement sans horizon.
L’hubris, ce poison
Cette guerre n’enthousiasme même plus les Israéliens. Le peuple, moins aveugle que ses dirigeants, suspecte l’impasse. Netanyahou croit que la force peut redessiner le Moyen-Orient, modeler des alliances, des frontières, voire des états d’esprit collectifs. Mais l’histoire enseigne le contraire : ce n’est pas avec les bombardements qu’on façonne l’avenir, mais par l’esprit, la puissance culturelle, intellectuelle et économique. Israël dispose de telles ressources pour s’affirmer et séduire. Le reste c’est-à-dire la force des armes ne produit que chaos, haine supplémentaire et, in fine, affaiblissement de la nation « puissante ».
C’est là que commence l’hubris. Quand un État se met à croire que sa supériorité militaire peut compenser indéfiniment l’absence de perspective politique, il entre dans une zone d’auto-destruction.
Pourtant, Israël n’est pas sans ressources, loin de là. Le pays dispose d’une société civile forte, d’une économie inventive, d’institutions qui, malgré les attaques qu’elles subissent, résistent encore, de réseaux d’alliance qui ne se sont pas entièrement défaits. Rien n’oblige Israël à s’enfermer dans la posture spartiate. Mais rien ne l’en empêchera non plus, si chaque impasse continue d’être traitée par un supplément de force, à s’enfermer dans le militarisme.
Le vrai danger, au fond, n’est peut-être pas qu’Israël perde une guerre. C’est qu’il finisse par réorganiser toute sa vie politique, morale et intellectuelle autour de la guerre. C’est le piège spartiate : on croit s’endurcir, on s’appauvrit ; on cherche à se protéger, on se rétrécit ; on pense durer, on renonce peu à peu à ce qui rend la durée souhaitable.
On aurait pu rêver pour Israël d’un tout autre modèle. Non pas une « super-Sparte », mais presque l’inverse : une sorte de New Babylon (et une « micro-Sparte », juste ce qu’il faut pour garantir sa défense, sans sombrer dans l’hubris destructeur), c’est-à-dire un lieu politique où prévaudraient ce que le judaïsme talmudique babylonien a porté de plus singulier : l’étude approfondie du réel, la controverse respectueuse, la pluralité des voix, la méfiance envers les idoles politiques simplistes. C’est à dire l’antithèse de Sparte.
Et c’est bien ce qui rend la référence de Netanyahou si révélatrice. Elle n’est pas seulement historiquement étrange ; elle est spirituellement « anti-juive ». Choisir Sparte comme emblème, pour un État juif, est un reniement.
« La guerre est un maître violent », écrivait « Rav » Thucydide. La formule dit tout. La guerre finit toujours par déformer ceux qui croient l’utiliser. C’est peut-être la plus ancienne leçon de l’histoire politique, et la plus obstinément oubliée.
Le vrai drame est peut-être là. Avec ce gouvernement, le danger n’est pas seulement qu’Israël s’épuise dans des guerres sans fin. Nous redoutons tous la disparition de l’État d’Israël. Mais un État peut aussi se perdre autrement qu’en disparaissant : en renonçant peu à peu à ce qui le faisait tenir, l’esprit des Prophètes.
Sparte avait fait de la guerre une manière d’être. Elle n’y a pas survécu. Cela ne doit jamais devenir l’éthos d’Israël.
