Israël plus que jamais à l’heure des choix géostratégiques

La déflagration liée au plus grand massacre de Juifs depuis la Shoah sera considérable du point de vue de l’équilibre des forces au Moyen-Orient. Focus sur son impact géostratégique.

Connaissez-vous le modèle du fromage suisse ?

En gestion des risques, il s’agit d’un modèle de causalité permettant d’analyser les mécanismes de sécurité mis en œuvre pour éviter des imprévus ou accidents.

Le modèle compare les systèmes de sécurité à de multiples tranches de fromage suisse alignées les unes derrière les autres. Lorsque tous les trous de ces tranches sont alignés les uns sur les autres, cela provoque un point de défaillance unique.

C’est très exactement ce qu’il s’est produit en Israël le 7 octobre dernier.

Mises bout à bout, plusieurs failles militaires, en matière de renseignement ou encore sur l’état de préparation du front intérieur, ont conduit au massacre, dans des conditions abominables, de plus de 1 400 israéliens.

L’événement représente ainsi un bouleversement considérable pour le Moyen-Orient que nous connaissions.

Si le temps des comptes n’est pas encore venu, celui de l’analyse « à tiède » fait son apparition.

Plusieurs enseignements peuvent déjà être tirés, en particulier sur le plan géostratégique.

La place d’Israël dans la région voire son existence elle-même sont réinterrogées : l’Etat hébreu est-il toujours aussi puissant ? A-t-il perdu sa force de dissuasion ? Un accord de paix avec l’Arabie saoudite, gardienne des lieux saints musulmans, est-il toujours envisageable ?

S’il est évidemment trop tôt pour répondre à ces questions, tentons de comprendre les premiers défis qui se poseront à Israël à l’issue de sa guerre contre le Hamas.

Reprendre conscience de sa géographie

« Un Etat fait la politique de sa géographie » déclarait Napoléon. En affirmant cela, l’Empereur faisait allusion au poids de l’environnement dans la définition d’un choix politique.

Israël a peut-être oublié l’importance de suffisamment mesurer le contexte géographique dans lequel il se trouve.

Le pays est encerclé de nombreux Etats, populations ou organisations terroristes qui ne jurent qu’à sa perte, même si des traités de paix ont été conclus avec l’Egypte et la Jordanie.

Ainsi, en pensant s’acheter la paix à Gaza grâce aux dollars qataris, à l’augmentation des permis de travail en Israël ou encore à l’élargissement de la zone de pêche, l’Etat juif s’est fourvoyé.

Malgré une apparente bonne volonté, le Hamas est resté ce qu’il a toujours été depuis sa création en 1987 : une organisation islamiste et terroriste, dont l’extermination des Juifs et d’Israël figure au sommet de sa charte.

A ce titre, la responsabilité du Premier Ministre Netanyahou qui a été l’un des architectes de cette politique, est clairement engagée.

Néanmoins, elle ne l’est pas pour les raisons que certains commentateurs, méconnaissant la vie politique israélienne, avancent.

Loin d’avoir appliqué une politique agressive, va-t’en guerre, Benjamin Netanyahou a plutôt adopté une approche prudente du « calme pour le calme ». En tâchant de faciliter les entrées et sorties, mais aussi les échanges économiques entre Gaza et Israël, il pensait offrir de l’oxygène à une bande de terre soumise au joug du Hamas depuis les élections de 2006.

L’idée était de jouer la carte des bénéfices économiques pour détourner les gazaouis du terrorisme.

Cette orientation a montré ses limites face à l’idéologie mortifère du Hamas, qui n’a jamais abandonné ses principes fondateurs de destruction de l’Etat juif. Quoi qu’il advienne de l’offensive menée par Tsahal actuellement, Israël devra prendre en compte la réalité idéologique des organisations auxquelles il est confronté.

Concrètement, les menaces du Hezbollah au nord, de l’OLP en Judée-Samarie ou bien de l’Iran à plus longue portée ne doivent plus être minimisées. Dans les faits, leur narratif prend souvent le pas sur une éventuelle volonté de paix, que les Européens et Occidentaux en général, pensent pourtant être naturelle.

Retrouver la maitrise de son destin

Plusieurs rounds de guerre ont pourtant opposé Israël et les factions palestiniennes gazaouis entre 2008 et 2023. Mais pratiquement toutes se sont vues stoppées par les pressions occidentales réclamant des « ripostes proportionnées » et autres « cessez-le-feu immédiats ».

Cela, au détriment des intérêts d’Israël qui auraient été de poursuivre les opérations et d’éradiquer définitivement les groupes terroristes. Avec le plus grand massacre de son histoire, Israël paie aujourd’hui le prix de ces errances.

Or, le pays s’est toujours distingué par sa hutzpah, sa capacité à prendre son destin en main et à agir en dépit des critiques internationales. On se souvient par exemple de Menahem Begin, décidant de détruire, malgré les risques, le réacteur nucléaire Osirak de Saddam Hussein en 1981. Ou de Moshe Dayan et d’autres généraux qui, face aux propos bellicistes de Nasser et au blocus du détroit de Tiran, attaquèrent de façon préventive l’armée égyptienne en 1967, offrant ainsi l’un des plus grands succès militaires de l’Etat juif.

Tous ces exemples témoignent de la capacité d’Israël à anticiper, à prendre l’initiative, à frapper ses ennemis lorsque l’occasion se présente. « Nous préférons vos critiques à vos condoléances », tonnait Golda Meir.

Mais, malgré quelques coups d’éclats du Mossad ou des services de sécurité en Syrie et en Iran notamment, Israël s’était résolu à une démarche plus « rangée » et calquée sur les attentes de ses partenaires internationaux, en particulier les Etats-Unis.

Par lassitude de la guerre, par volonté de paix avec les nations arabes ou par faiblesse, Israël a failli. Son défi sera de retrouver sa force de frappe et sa proactivité en matière d’actions ciblées et préventives.

N’est-ce pas d’ailleurs Jabotinsky, le fondateur de la droite israélienne, qui rappelait la nécessité pour le Yishouv des années 1930 d’établir un « mur de fer » pour faire plier ses ennemis ? Cela au détriment d’« avantages économiques » auxquels croyaient certains sionistes de gauche, pour réduire leur animosité.

Soyons directs, les événements actuels confirment la nécessité de reconsolider cette force militaire et morale, ce « mur de fer ».

Poursuivre la recherche de paix avec les pays arabes

Dans un brillant édito publié dans le Wall Street Journal, le journaliste Brett Stephens démontrait que les implantations juives en Judée-Samarie n’étaient pas le nœud du conflit.

A contrario, sa racine réside dans l’incapacité des Palestiniens à renoncer au « droit au retour » des réfugiés de 1948, à se démarquer clairement de la violence et à reconnaitre le caractère juif de l’Etat d’Israël.

De leur point de vue, les atrocités commises le 7 octobre dernier ont à nouveau confirmé que la lutte était de nature civilisationnelle et non territoriale. Il suffit pour cela de constater les effusions de joie constatées à Gaza et Ramallah, à l’annonce du nombre de morts et d’otages israéliens.

Une dimension que peinent parfois à saisir les stratèges de Tsahal. Seuls certains experts comme Yossi Kuperwasser, ancien directeur général du ministère israélien des Affaires stratégiques, ont bien défini l’enjeu : « l’intérêt serait que les Palestiniens effectuent un examen de conscience et décident que ce narratif ne les mène nulle part ».

Ce n’est pas un hasard si en 2021, un sondage du Centre palestinien de recherche sur les politiques et les enquêtes révélait que plus d’un Palestinien sur deux estimait que le Hamas constituait leur meilleur représentant politique.

Fin 2022, 72 % des Palestiniens s’étaient même déclarés en faveur de la création de nouveaux groupes armés en Judée-Samarie.

Ces données montrent que, loin d’avoir renoncé au terrorisme et privilégié la voie de la négociation, les Palestiniens font et ont pratiquement toujours fait (rappelons nous par exemple de la Grande Révolte Arabe de 1936, avant même la création de l’Etat d’Israël), le choix de la lutte armée.

Cet élément est indispensable pour montrer qu’à date, il n’existe pas d’interlocuteur palestinien prêt à adopter une approche de compromis.

Ce constat est à l’origine de la stratégie de Benjamin Netanyahou de privilégier une paix avec les pays arabes plutôt qu’avec les Palestiniens qui, soutenus par des puissances telles que la Turquie ou l’Iran, restent engoncés dans des revendications irréalistes pour une paix durable.

Si cette bascule stratégique a commencé à s’opérer avec les Accords d’Abraham, elle doit se poursuivre à travers l’accélération des négociations de normalisation avec l’Arabie saoudite. Celle-ci possède un statut unique dans le monde musulman et inciterait d’autres nations à franchir le pas.

Cet accord doit aussi et surtout constituer le meilleur rempart aux menaces d’expansion iraniennes. Sa conclusion revêt donc une dimension géostratégique majeure, tant pour les Israéliens que les Saoudiens.

Elle s’avère indépendante de la question palestinienne, jusqu’à un certain point du moins.

En bref, l’attaque de Simhat Torah a causé une onde de choc en Israël et dans le monde. Si le bilan est lourd et encore non définitif, Israël a l’opportunité de rebattre les cartes du Moyen-Orient à son avantage en annihilant les capacités militaires du Hamas et en restaurant sa force de dissuasion dans la région.

Plus globalement, ses défis géostratégiques s’articulent autour du triptyque : retrouver l’unité face aux menaces extérieures, reprendre l’initiative militaire et poursuivre la recherche de paix avec les nations arabes sur la base d’intérêt commun.

Reste à savoir si Benjamin Netanyahou sera à nouveau élu pour impulser ce mouvement stratégique qui apparait plus que nécessaire pour pérenniser l’existence de l’Etat hébreu.

à propos de l'auteur
Emmanuel est expert en communication d'influence. Passionné par les enjeux internationaux, il a notamment travaillé pour l'Ambassade d'Israël à Paris, le Ministère des Affaires étrangères français et plusieurs cabinets de conseil.
Comments