Israël ne sera pas Singapour

Le Premier ministre israélien Naftali Bennett assistant à une réunion du cabinet au bureau du ministère des Affaires étrangères à Jérusalem le samedi 11 septembre 2021. (Abir Sultan/Pool Photo via AP)
Le Premier ministre israélien Naftali Bennett assistant à une réunion du cabinet au bureau du ministère des Affaires étrangères à Jérusalem le samedi 11 septembre 2021. (Abir Sultan/Pool Photo via AP)

Le Premier ministre Naftali Bennett répète inlassablement qu’Israël doit appliquer le modèle économique de Singapour ; il oublie de préciser que Singapour est plus proche de l’autoritarisme que de la démocratie.

Le « programme Singapour » que Bennett propose pour Israël ne dit pas quel est le prix que le Singapourien paie pour avoir un des revenus les plus élevés au monde.

Durant la dernière campagne électorale, Naftali Bennett avait rédigé un « programme Singapour » destiné à relancer la croissance de l’économie israélienne, à assurer un revenu confortable aux familles et une qualité de vie comme il en existe dans les pays les plus riches.

Parmi les mesures proposées par le « programme Singapour » : la baisse de l’impôt sur le revenu des particuliers et des sociétés, le gel de la dépense publique pendant cinq ans, la lutte contre la bureaucratie, etc.

Si les intentions sont bonnes, Singapour n’est pas forcément le modèle à suivre ; au-delà de sa réussite économique, la cité-Etat d’Asie du Sud-Est est loin d’être un modèle de démocratie.

Voici quelques exemples de la réalité singapourienne que Bennett cache aux Israéliens.

Une démocratie au minimum

En théorie, Singapour est une démocratie parlementaire. Dans les faits, un seul et grand parti politique, le Parti d’Action Populaire (PAP), domine la politique singapourienne depuis l’indépendance en 1965.

En fait, la démocratie est réduite à son minimum, le mode de gouvernance se rapprochant plus de l’autoritarisme que d’une démocratie multipartiste : depuis 1965, seulement trois Premiers ministres se sont succédés, tous membres du PAP.

La démocratie défaillante de Singapour est confirmée par l’indice de la démocratie que publie The Economist : en 2020, Singapour était classé à la 74e place (sur 167 pays), loin derrière Israël qui occupait la 27e place.

Des libertés individuelles bafouées 

Singapour n’est pas seulement la réussite économique que Bennett envie ; c’est aussi un système politique qui réduit les libertés individuelles.

Qu’on en juge : les grèves sont interdites à Singapour et les manifestations sans autorisation sont durement réprimées.

Qui plus est, Singapour recourt aux châtiments corporels pour certaines infractions (comme le trafic de drogue), et la peine de mort (par pendaison) est toujours en vigueur.

Sans compter que l’autocensure est la norme à Singapour, la possession d’antennes paraboliques est interdite et Internet est placé sous le contrôle des autorités de l’audiovisuel.

Un quart d’étrangers

La réussite économique de Singapour n’est pas due à l’assiduité au travail des seuls Singapouriens : un quart de la population du pays est constitué de travailleurs étrangers, soit 1,3 million de personnes.

Autrement dit, l’économie de Singapour repose, en grande partie, sur le travail de milliers d’ouvriers étrangers qui vivent dans des conditions très précaires.

Ces étrangers n’ont aucune chance de devenir des résidents permanents de Singapour ou des citoyens à part entière.

Des logements collectifs par ethnie

Un organisme d’Etat, Le Housing and Development Board (HDB) construit et gère le logement social : 80 % des habitants du pays vivent dans ces logements collectifs.

Le gouvernement veille à limiter la mixité sociale : dans chaque bloc de logements collectifs, les habitants sont logés par immeuble en fonction de quotas ethniques.

Bien sûr, il faut être de nationalité singapourienne ou résident permanent pour avoir droit à un logement social du HDB.

*

Il faut se rendre à l’évidence : la réussite économique de Singapour est indissociable de son mode de gouvernance qui fait peu de place à la démocratie et aux libertés individuelles.

On peut dire avec certitude que l’Israélien ne renoncera jamais à son droit de grève, à sa liberté de parole ou à son logement privé, même pour améliorer son niveau de vie.

Israël ne sera pas Singapour, et c’est tant mieux…

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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