Israël n’a plus besoin du sionisme
Combien de générations de défenseurs d’Israël devront encore se succéder pour défendre la légitimité de cet Etat comme si son existence devait encore être validée par une adhésion universelle au sionisme ?
Avant 1948, on pouvait débattre du sionisme. On pouvait discuter ses fondements, sa pertinence, ses promesses, ses aveuglements. Le lien ancestral à la terre, les persécutions séculaires, l’insécurité existentielle du peuple juif, la nécessité d’un refuge après la catastrophe européenne et la Shoah : tous ces arguments ont eu une puissance historique évidente. Ils ont porté un mouvement de libération nationale du peuple juif.
Mais depuis le 14 mai 1948, le débat sur le sionisme est clos.
Israël existe par sa proclamation d’indépendance, par l’effectivité de ses institutions, par sa souveraineté, par les reconnaissances internationales dont il a fait l’objet, puis par son admission aux Nations unies par la résolution 273 (III) de l’Assemblée générale, adoptée le 11 mai 1949 sous l’intitulé même : « Admission d’Israël comme membre des Nations unies ».
Depuis lors, l’existence internationale d’Israël ne dépend plus de l’adhésion à son idéologie fondatrice. Elle relève du droit international.
C’est pourquoi chaque fois qu’Israël ou ses défenseurs acceptent de répondre à l’antisionisme en plaidant la légitimité du sionisme plutôt que la réalité juridique et politique de l’État d’Israël, ils acceptent implicitement que l’existence d’Israël demeure une question ouverte.
Or, elle ne l’est pas.
Il n’y a pas à débattre « Israël » comme on débattrait d’une thèse. Israël n’est pas une conception idéologique. Israël est un pays. Sa politique peut être critiquée et ses crimes peuvent être poursuivis et jugés. Mais son existence internationale ne peut plus tenir lieu de tribunal permanent depuis bientôt 80 ans !
La plupart des États modernes ou anciens sont nés dans la violence, les guerres, les déplacements de population, les frontières imposées, les compromis brutaux de l’histoire.
Est-ce que leur existence est remise en cause ? Jamais.
Pourquoi seul Israël devrait-il faire exception ?
Il faut donc refuser le faux débat idéologique sionisme/antisionisme d’autant plus fermement que la controverse est devenue, pour Israël lui-même, un terrain désastreux.
Car que voit aujourd’hui une partie croissante du monde lorsque le mot « sionisme » est invoqué ? Le Juif persécuté, apatride, vulnérable, cherchant un lieu où vivre librement ? Le projet d’émancipation politique d’un peuple privé de souveraineté ? Ou bien l’expansion territoriale, la colonisation, l’expropriation, l’humiliation et l’assujettissement des Palestiniens ?
C’est là le drame.
Les voix d’un sionisme de la paix, de la retenue et de la coexistence existent encore. Mais elles sont devenues presque inaudibles. Ce qui domine désormais, dans l’image mondiale du mot, c’est un sionisme de l’extension et non plus de l’émancipation. Un sionisme au nom duquel des responsables politiques israéliens justifient actuellement, et comme jamais depuis 1948, l’effacement politique des Palestiniens.
Au nom de quoi ? De la sécurité concept réel mais extensible à l’infini ? De la Bible mobilisée à des fins de rapine territoriale ? De l’effacement d’Amalek ?
Quel délire argumentatif soutien le sionisme dominant !
Et quelle faute politique. Car à force d’identifier Israël au sionisme, puis le sionisme à la colonisation, on offre aux véritables ennemis d’Israël une armée de recrues qu’ils n’auraient jamais dû avoir : des femmes et des hommes qui ne demandaient pas la disparition d’Israël, qui ne niaient pas le droit des Israéliens à vivre en sécurité dans un État, mais qui, face à l’occupation, à la colonisation, à l’humiliation des Palestiniens et à maintenant la destruction de Gaza, finissent par croire que l’antisionisme est le seul langage disponible pour dire leur refus de l’injustice.
C’est sur cette part de l’opinion mondiale qu’Israël a perdu la bataille des récits : non chez ceux qui l’ont toujours haï, mais chez ceux qui auraient pu distinguer l’existence d’Israël de la politique menée en son nom.
Le face-à-face sionisme-antisionisme est donc devenu un piège politique pour Israël. Il étend l’hostilité à Israël en mêlant sans cesse la critique légitime de sa politique et la délégitimation pure et simple de son existence.
Or, ceux qui réclament la disparition d’Israël ne préparent pas la justice. Tandis que ceux qui rêvent d’une souveraineté israélienne exclusive entre la Méditerranée et le Jourdain ne préparent pas la sécurité.
Ces deux refus se nourrissent mutuellement. Plus Israël est confondu avec l’occupation, plus l’antisionisme devient séduisant ; plus l’antisionisme glisse vers le refus d’Israël, plus les partisans de l’expansion peuvent se présenter comme les seuls défenseurs de l’État juif. Chacun radicalise l’autre. Chacun justifie l’autre.
Il faut briser cette dialectique.
Défendre absolument Israël aujourd’hui ne devrait pas consister à défendre indéfiniment le mot « sionisme », mais à l’oublier et à rappeler que son existence est acquise, que sa sécurité est légitime, mais aussi qu’aucune sécurité durable ne naîtra de la domination permanente des Palestiniens.
De même, défendre les Palestiniens ne devrait pas consister à nier Israël ou à transformer le peuple juif souverain en anomalie historique. Défendre les Palestiniens devrait consister à affirmer leur droit à la liberté politique, à la dignité, à l’autodétermination et à la fin de l’occupation.
Aucune sécurité ne naîtra d’un sionisme d’assujettissement. Aucune justice ne naîtra d’un antisionisme de disparition.
L’avenir ne se jouera donc pas entre sionisme et antisionisme, lorsque ces mots deviennent les étendards symétriques d’un refus de l’autre.
Il se jouera entre reconnaissance réciproque et effacement, entre le compromis réaliste douloureux et le fantasme d’une victoire totale destructrice.
