Israël malade de sa santé

L'entrée des urgences de l'hôpital Hadassah Ein Kerem à Jérusalem le 1er novembre 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
L'entrée des urgences de l'hôpital Hadassah Ein Kerem à Jérusalem le 1er novembre 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

Lits d’hôpitaux insuffisants, personnel soignant en sous-effectif, services hospitaliers saturés : la pandémie de Covid-19 accentue les difficultés du système de santé israélien.

De même, la récente vague de démissions de plusieurs hauts fonctionnaires du ministère de la Santé est le symptôme d’un profond malaise qui règne dans le système médical israélien ; quand le système devient difficile à gérer, il ne faut pas s’étonner de voir des professionnels de santé quitter le secteur public pour le privé.

Depuis le début de l’épidémie, le système israélien de santé est sous les feux de la rampe : la saturation des hôpitaux et un personnel soignant épuisé par de longues heures de travail révèlent l’inadaptation du secteur de la santé aux besoins croissants de la population israélienne.

Médecine privatisée

La santé israélienne est victime des décisions prises par les gouvernements israéliens depuis une bonne décennie. Emportée par la vague de libéralisme qui a déferlé en Israël au début des années 2000, la santé a subi de plein fouet une politique qui n’est pas en adéquation avec l’augmentation de la population et son vieillissement.

Certes, toute la population israélienne bénéficie de la couverture médicale universelle instaurée en 1995 ; or, la contraction continue de la couverture publique accorde une place de plus en plus large à la médecine privée, coûteuse et réservée aux catégories les plus aisées.

Au total, les coupes réalisées au début des années 2000 n’ont jamais été compensées : entre 2000 et 2019, la dépense nationale de santé en Israël est restée stable autour de 7% du PIB alors qu’elle a progressé dans les autres pays de l’OCDE pour atteindre un taux moyen de 9% en 2019.

Paradoxalement, Israël a vu stagner ses dépenses de santé alors que la population augmente à un rythme élevé. Résultat : en 2019, la dépense nationale de santé en Israël était une des plus basses des pays développés – 2.932 dollars par tête contre 4.224 dollars en moyenne dans les pays de l’OCDE (et jusqu’à 5.376 dollars pour la France).

En pleine épidémie de Covid-19, le Premier ministre israélien se plait à dire et à répéter que le pays possède de bons médecins et une bonne médecine. Il n’a pas tort : pour preuve, l’espérance de vie particulièrement longue de l’Israélien (80 ans pour les hommes et 84 ans pour les femmes) et une mortalité infantile relativement basse (3 décès pour 1.000 naissances).

C’est oublier que les Israéliens sont de plus en plus nombreux à souscrire à une assurance-santé privée pour compléter la couverture universelle : le système médical israélien est considéré comme un des plus performants du monde mais son accès semble réservé à une frange de plus en plus étroite de la population.

Sept ans de vaches maigres

Si les indicateurs de santé sont bons, les signes d’essoufflement du système médical israélien se multiplient : face à une croissance démographique forte, le recul constant des investissements publics se traduit surtout par des infrastructures insuffisantes.

Par exemple, le nombre de lits d’hôpitaux en Israël est particulièrement bas : seulement 3 lits pour 1.000 habitants, contre 4,5 pour la moyenne des pays développés de l’OCDE et 6 lits en France. Ce qui explique que le taux de remplissage des lits est particulièrement élevé en Israël : 94% contre 75% en moyenne dans l’OCDE.

L’insuffisance des lits d’hôpitaux s’explique par le refus de l’Etat de financer la construction de nouvelles infrastructures médicales. Il a fallu attendre juin 2017 pour voir l’ouverture d’un nouvel hôpital – le premier construit en Israël depuis 40 ans, mais construit par des capitaux privés : l’hôpital Assuta à Ashdod, financé et géré par la caisse de maladie privée Maccabi.

Bien sûr, le ministre de la Santé ne peut pas ignorer la baisse brutale des investissements publics de santé tout au long de la dernière décennie. A qui la faute ? Officiellement, les responsabilités sont partagées en raison de la structure particulière du ministère de la Santé depuis 2009 : celui-ci a longtemps été dirigé par un vice-ministre (l’orthodoxe Yaakov Litsman) alors que le ministre de la Santé en titre est le Premier ministre, Benyamin Netanyahou.

La responsabilité ministérielle des services médicaux incombe bien à Benyamin Netanyahou ; celui-ci a été ministre de la Santé d’avril 2009 à mars 2013 et, par intermittence, entre mai 2015 et décembre 2019.

Au total, Benyamin Netanyahou aura été ministre de la Santé durant environ sept ans sur les dix dernières années ; sept années de « vaches maigres » dont la responsabilité lui incombe entièrement.

La crise sanitaire du Covid-19 en Israël n’a fait que confirmer une décennie de négligence des pouvoirs publics à moderniser le système médical et à l’adapter aux enjeux du 21e siècle.

« Gouverner, c’est prévoir » : cette maxime attribuée à l’homme politique français Adolphe Thiers pourrait inspirer les dirigeants israéliens dans leur gestion du système de santé. Il n’est jamais trop tard…

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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