Israël « lumière des nations » : éclairer un monde déboussolé

Avec le retour d’Israël sur sa terre, la fête de Hannoukah a retrouvé son sens premier, celui d’une fête nationale célébrant la victoire du peuple juif contre une civilisation – celle des Grecs – qui prétendait effacer la culture et l’identité collective d’Israël. Mais il serait erroné d’en déduire que le sens national et particulariste de la fête aurait éclipsé, ou relégué au second plan, son message universel.

Car en réalité, comme l’histoire récente d’Israël nous le montre, c’est précisément en retrouvant notre identité collective authentique – celle d’un peuple rassemblé à nouveau sur sa terre – que nous sommes le mieux à même de faire rayonner dans le monde entier le message d’Israël.

Redonner légitimité aux frontières et aux identités nationales

Quel est ce message aujourd’hui ? Dans un monde de plus en plus désorienté – au sens premier, à savoir qui a perdu l’Orient (1) – il y a urgence pour la voix d’Israël à se faire entendre et à être écoutée, sur des sujets cruciaux et essentiels pour l’humanité. Ceux-ci touchent à la fois à l’actualité la plus brûlante et à la signification de Hannoukah. En prétendant effacer l’identité nationale particulière du peuple Juif, les Grecs ont en effet été parmi les premiers à contester l’idée même d’identité nationale, au nom de leur impérialisme culturel. Le combat d’Israël pour conserver son identité, spirituelle et nationale (car en réalité, il s’agit bien d’une seule et même chose), sert d’inspiration, aujourd’hui comme hier, aux peuples qui se battent pour pouvoir vivre et assumer librement leur identité.

En prétendant abolir la notion de frontières et, partant, celle d’identité nationale, l’Europe actuelle a tourné le dos au message véritable d’Israël, dont elle s’était pourtant largement inspirée pour élaborer les notions fondamentales de la pensée politique moderne, au XVIIe siècle, comme l’a montré l’historienne israélienne Fania Oz Salzberger, dans un article passionnant paru il y a une dizaine d’années dans la revue Azure (2).

Les notions mêmes de liberté et de souveraineté nationale, dans leur acception moderne, doivent en effet beaucoup à la pensée politique hébraïque biblique et talmudique, source à laquelle se sont nourris plusieurs des grands théoriciens politiques de l’Europe éclairée, et notamment John Selden, pour fonder le droit international public et la pensée politique moderne.

Lors d’une fameuse controverse avec le juriste Hugo Grotius – qui défendait l’idée d’une mer libre et ouverte à tous, dans son ouvrage Mare Liberum (De la liberté des mers) – Selden a soutenu au contraire l’idée d’une mer divisée entre les différents Etats, dans son livre Mare Clausum. Son argumentation se fondait sur la notion hébraïque de frontières, apparue avec le partage de la terre d’Israël entre les 12 tribus, qu’il interprétait à la lumière des commentaires rabbiniques et talmudiques. Ainsi, c’est le droit hébraïque qui permettait selon lui de régler le différend politique et juridique entre deux grandes puissances maritimes du 17e siècle, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas.

L’oubli des sources hébraïques de la politique moderne, en oblitérant cette source d’inspiration essentielle, a amputé l’Europe d’un de ses deux piliers – Athènes et Jérusalem (3). L’antisémitisme meurtrier du 20e siècle est largement la conséquence tardive et monstrueuse de cet oubli. Ce n’est pas un hasard si l’Europe est devenue aujourd’hui l’entité politique la plus hostile à Israël sur la scène internationale (après, ou avec la Ligue arabe et l’OCI), alors même qu’elle doit en grande partie son existence et ses fondements théoriques à la pensée politique hébraïque.

Retrouver les notions fondatrices de l’humanité

Au-delà de ces concepts politiques, aujourd’hui contestés par l’idéologie post-moderniste (et son pendant israélien, le post-sionisme), ce sont aussi les notions fondatrices de l’humanité tout entière qui sont aujourd’hui remises en cause. La pensée hébraïque, on le sait, repose sur des distinctions fondamentales – au sens où elles fondent l’identité humaine – que sont l’opposition-complémentarité entre l’homme et la femme, l’opposition entre le shabbat- temps du sacré et le temps profane, l’opposition entre le règne animal et l’homme, seule créature créée “à l’image de Dieu” (Betselem Elohim), et enfin, l’opposition entre Israël et les nations.

Ce sont précisément ces distinctions fondamentales que certaines des idéologies en vogue actuellement prétendent abolir, en détruisant ce faisant la notion même d’être humain. Ainsi, comme l’a récemment montré un philosophe français, l’idéologie de “‘l’anti-spécisme”, qui conteste la distinction fondamentale entre l’homme et l’animal, aboutit à nier la spécificité de l’être humain, c’est-à-dire la notion hébraïque du Tselem, sur laquelle reposent tous les acquis de la civilisation humaine (4).

Si le vingtième siècle a été celui des grandes catastrophes et des génocides, le vingt-et-unième siècle semble devoir être celui de la perte du sens commun et de la notion même d’être humain. A certains égards, la négation de l’homme actuelle va encore plus loin (sur le plan théorique en tout cas) que celle qui était sous-jacente aux idéologies meurtrières du 20e siècle. Ces dernières prétendaient exclure de l’humanité certains races (nazisme) ou classes sociales (communisme), tandis que l’idéologie anti-spéciste aboutit à nier la notion même d’humanité.

La fausse “morale juive” et le message authentique des Prophètes d’Israël

Parmi les fausses idées qui se sont répandues au cours des dernières décennies, figure en bonne place une conception erronée de la “morale juive”, qui voudrait qu’Israël applique des standards moraux supérieurs à ceux des nations, dans son affrontement avec des ennemis qui ne respectent, eux, aucune morale, comme le Hamas et le Hezbollah (5). En réalité, le rôle d’Israël parmi les nations n’est plus aujourd’hui d’incarner une morale plus stricte (rôle qu’il a rempli jadis, en donnant au monde le Décalogue et les sept lois noachiques), mais bien plutôt celui d’incarner la réalisation d’une identité collective nationale authentique.

Un des enjeux essentiels du Retour d’Israël sur sa terre est en effet celui de retrouver la mission véritable d’Israël au sein des nations, celle de “Lumière des nations”, qui est étroitement liée à la fête de Hannoukah. Une certaine théologie de l’exil a voulu faire croire que la dispersion d’Israël parmi les nations était voulue par Dieu, et qu’elle correspondait à la mission de “lumière des nations” d’Israël. C’est au nom de cette vision théologico-politique, qui n’a pas grand chose à voir avec la vocation d’Israël authentique, que les représentants du judaïsme réformé, en Allemagne et aux États-Unis notamment, se sont opposés au sionisme.

Le “sionisme suprême” – Zeev Jabotinsky

Maintenant que l’Etat d’Israël est devenu une réalité, il appartient de réaliser la “troisième étape du sionisme”, celle que Jabotinsky qualifiait de “sionisme suprême” et qu’il définissait précisément dans les termes du prophète Isaïe : “‘L’Etat juif n’est que la première phase de la réalisation du sionisme suprême. Après cela viendra la deuxième phase, le Retour du peuple juif à Sion… Ce n’est que dans la troisième phase qu’apparaîtra le but final authentique du sionisme suprême – but pour lequel les grandes nations existent ; la création d’une culture nationale, qui diffusera sa splendeur dans le monde entier, comme il est écrit; “Car de Sion sortira la Torah”. (6)

Notes :

(1) Israël étant l’Orient véritable du monde, contrairement à l’Orient arabe imaginaire et largement fantasmé des “Orientalistes” d’hier et d’aujourd’hui.

(2) Fania Oz-Salzberger, The Jewish Roots of Western Freedom

What modern republican thought learned from the Bible, the Talmud, and Maimonides. Azure, Summer 5762 / 2002, no. 13.

(3) Sur l’oubli du fondement hébraïque de la pensée occidentale, je renvoie notamment au livre de mon père, François Lurçat, La science suicidaire, Athènes sans Jérusalem. éditions F. X. de Guibert.

(4) “L’erreur consiste à vouloir «  effacer les limites » : entre les sexes, entre les animaux et les humains, entre les vivants et les morts. Il convient, au contraire, d’affronter ces limites qui nous constituent. Oui, parfois la philosophie devient folle, quand elle oublie l’homme”. Jean-François Braunstein, La philosophie devenue folle – le genre, l’animal, la mort. Grasset 2018.

(5) Je renvoie à ce sujet à mon livre La trahison des clercs d’Israël, La Maison, d’édition 2016.

(6) Jabotinsky, Intervention devant le Congrès fondateur de la Nouvelle Organisation sioniste, septembre 1935. Cité dans ma postface à l’Histoire de ma vie.

à propos de l'auteur
Pierre est né à Princeton et a grandi à Paris avant de faire son alyah en 1993. Il a travaillé comme avocat et traducteur. Il a notamment traduit en français l'autobiographie de Vladimir Jabotinsky. Pierre vit depuis plus de 20 ans à Jérusalem et a collaboré avec des publications francophones, parmi lesquels le Jerusalem Post et Israel Magazine. Il est passionné par le sionisme et son histoire.
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