Israël, l’impasse ou le degré zéro de la politique…

Yair Lapid, président de Yesh Atid, pendant une réunion de son groupe parlementaire à la Knesset, le 10 juillet 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Yair Lapid, président de Yesh Atid, pendant une réunion de son groupe parlementaire à la Knesset, le 10 juillet 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le propre de l’Etat d’Israël est de constamment nous étonner, et généralement dans le bon sens du terme ; par exemple par sa résilience, sa vigueur, son don d’innovation et sa puissance militaire. Mais depuis quelques années, ce n’est plus le cas, même si on continue, dans tous les milieux, à admirer sa conduite exemplaire dans la lutte contre la Covid-19. Israël, on peut le dire, a éradiqué cette pandémie sur son territoire et a repris la quasi totalité de ses activités, au point d’avoir même levé toutes les restrictions dues à cette infection.

Mais ce qui se joue sous nos yeux, au plan politique ou institutionnel, est loin d’être admirable ou réjouissant.

Après quatre scrutins non décisifs en près de deux années, les hommes politiques israéliens ont décidé de donner naissance à une très improbable coalition gouvernementale, acquise au forceps mais sans garantie de durée, voire même simplement de naître.

Les coalisés, depuis l’extrême droite jusqu’à l’extrême gauche se sont unis pour obtenir enfin l’expulsion de Benjamin Netanyahou du jeu politique où il fait la pluie et le beau temps depuis plus d’une décennie. Mais voilà, ce dirigeant reste l’homme fort du pays et a pu ramener à son parti le Likoud, trente mandats, faisant de lui le premier parti politique de l’Etat hébreu. Et c’est là le défaut majeur de cette coalition anti-Netanyahou, c’est qu’elle entend rassembler toutes les sensibilités politiques, à l’exception de la majorité de la population…

Pour bien décrire le caractère hétéroclite de cette coalition qui ne dispose, nous dit-on, que d’une voix de majorité (61 sur 120 membres que compte la kenését, il faudrait imaginer en France un gouvernement où siégeraient Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon…

Personne ne miserait un Euro sur la durée de vie d’un tel équipage qui n’est d’accord sur rien, ni en politique intérieure ni en politique extérieure… Sauf sur le départ de Netanyahou.

En fait, les artisans de cette coalition (depuis sa création, tous les gouvernements de l’Etat hébreu sont des coalitions en raison du mode de scrutin) ne recherchent qu’une chose : tout sauf Benjamin Netanyahou, mais ce dernier n’a pas encore dit son dernier mot.

Résumons la situation : le chef de l’opposition Y. Lapide a appelé le président de l’Etat, peu avant minuit pour lui annoncer qu’il était désormais en mesure de bâtir une coalition gouvernementale. La télévision a même exhibé un document en bas duquel toutes parties contractantes ont apposé leur signature… Est-ce que le tour est pour autant joué ?

Non point, car en Israël la classe politique dispose d’un panel de voltefaces et de retournements de situations uniques au monde. Il faut tout d’bord que le président de l’Etat vérifie la solidité de la coalition ; une fois franchie cette première étape, c’est au président du parlement d’organiser une séance plénière au cours de laquelle le gouvernement serait investi.

Or, au Moyen Orient, tout est possible. Ce n’est pas le pays de Descartes, ce n’est pas non plus là qu’on suit au mieux la demande de l’Evangile de Saint Matthieu : que votre oui soit un oui que votre non soit un non…

Durant cette décade, il peut se passer bien des choses. Il faut savoir que cette coalition, à nulle autre pareille, a inclus (suprême victoire de la ruse de la Raison dans l’Histoire) quatre députés arabes affiliés à un parti islamiste, proche du Hamas (sic) ; or, si un seul de ces députés faisait défection, tout le projet tomberait à l’eau.

Or, à présent que le adversaires de Benjamin Netanyahou ont joué cartes sur tables, rien n’empêche un député arabe ou un autre, d’un autre parti, de faire défection, parce que le Likoud lui aura fait des promesses ou exercé sur lui des pressions. On conçoit mieux à présent que cette coalition n’a pas de projet gouvernemental digne de ce nom mais se trouve guidée par ce qui ressemble bien à de la haine.

Netanyahou porte une grande part de responsabilité dans cette vaste détestation : parmi les voix les plus fortes qui réclament son départ, il n’y a que d’anciens poches collaborateurs qu’il a fini par éloigner afin de faire le vide autour de lui. Il y a aussi, très près de lui, une personne qui l’a brouillé avec tous ces collaborateurs qui se plaignent d’avoir été maltraités : c’est le cas des deux dirigeants de la droite nationale, Ayélét Chaked et Naftali Bénétt, Ces deux parlementaires ne rêvaient que d’une chose, rejoindre le grand parti majoritaire et mener une politique compatible avec leurs principes fondamentaux.

Le chef de l’opposition ne dit rien de la politique qu’il entend mener si la Kenését accorde sa confiance à son gouvernement. Et déjà des voix se font entendre pour souligner l’incongruité de ce gouvernement : un homme qui a trente sièges est exclu du jeu, un autre qui dispose de vingt sièges se met en réserve tandis qu’un homme qui n’a que six sièges sûrs et disciplinés se voit offrir le poste de Premier ministre… Et on peut ajouter que n’est pas à cet homme que le président de l’Etat avait confié la mission de constituer le gouvernement…

Est-ce que Benjamin Netanyahou a démérité ? Il faudrait une forte dose de mauvaise foi pour répondre positivement. Mais voilà, demande-t-on à un homme politique d’être vertueux ? Lui demande-t-on de tenir ses promesses, d’être fidèle à ses engagements pris auprès des votants ? Assurément, non. Mais Netanyahou a conclu des accords avec de nouveaux états arabes, il a combattu efficacement la pandémie, il a limité les dégâts lors de la dernière confrontation armée avec le Hamas, et il a fait d’Israël la start up nation… Ce bilan n’est pas rien. Mais voilà, les peuples veulent du changement ; souvenons nous de Winston Churchill et du sort qui lui fut réservé par les électeurs britanniques.

Mais par-delà la personne de l’actuel Premier ministre, cette coalition dont il constitue à son corps défendant le seul ciment d’unité (comment vont cohabiter Bénett qui veut annexer la Cisjordanie et Mansour Abass, proche du Hamas…) ne pourra pas durer. Or, il est prévu (mais que valent les prévisions dans un tel pays et dans un tel contexte ?) que Lapide succède dans deux ans à Bénett… Cette coalition hétéroclite sera-t-elle en situation de voter le budget de l’Etat et spécialement celui des forces armées ? Rien n’est moins sûr…

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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