Israël-Liban : « c’est l’économie, stupide »

Des soldats de Tsahal sur un bateau à Rosh Hanikra, à la frontière entre Israël et le Liban, le 14 octobre 2022. Photo de Yossi Aloni/Flash90
Des soldats de Tsahal sur un bateau à Rosh Hanikra, à la frontière entre Israël et le Liban, le 14 octobre 2022. Photo de Yossi Aloni/Flash90

Accord historique ou capitulation israélienne ? L’accord sur la frontière maritime entre le Liban et Israël fera couler beaucoup d’encre ; et aussi beaucoup de gaz.

Une chose est sûre : les dirigeants des deux pays frontaliers se disent satisfaits de l’accord obtenu par l’intermédiaire des Etats-Unis, situation rare dans cette région du monde.

« It’s the economy, stupid » : ce célèbre slogan utilisé aux Etats-Unis par Bill Clinton lors de la campagne présidentielle du parti démocrate en 1992 pourrait fort bien s’appliquer au Moyen-Orient.

Le message de Clinton était clair ; il faut donner la priorité à l’économie pour améliorer le niveau de vie de la population, les autres dossiers politiques et sociétaux, aussi importants soient-ils, viendront après.

Israël avait déjà essayé de faire la « paix par l’économie » avec les dirigeants palestiniens, en Cisjordanie comme à Gaza, sans grand succès : pourquoi alors ça marcherait avec le Liban ?

Parce que deux parties ont un intérêt commun à aboutir à un accord qui régularise leur frontière maritime, ou plus exactement leur « zone économique exclusive » qui trouve son fondement juridique dans la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.

Cet intérêt s’appelle le gaz ; donc beaucoup d’argent en jeu, mais aussi un regain d’influence dans les relations internationales.

Sévèrement critiqué par l’opposition israélienne, cet accord est un compromis qui a conduit les parties à faire des concessions ; certains diront qu’Israël a fait davantage de concessions que le Liban, d’autres mettront l’accent les avantages sécuritaires que cet accord procure à Israël.

Sans entrer dans le détail de cet accord, une chose semble sûre : les gagnants sont nombreux, chacun défendant ses propres intérêts.

Israël s’assure la poursuite de son exploitation gazière et éloigne les menaces du Hezbollah ; cet accord, qui tire le tapis sous les pieds du mouvement armé chiite pro-iranien, renforce la sécurité de l’Etat juif à sa frontière libanaise et consolide son économie, ce qui valait bien quelques compromis de sa part.

Le Liban garantit à sa population les retombées financières importantes de l’exploitation des gisements gaziers en Méditerranée ; au bord de la faillite, le Liban voit son avenir économique s’éclaircir, ce qui sert aussi l’intérêt sécuritaire d’Israël.

Les Etats-Unis mettent un terme à un conflit maritime qui a marqué la région depuis plus d’une décennie ; en instaurant une certaine stabilité dans la région et en renforçant l’économie libanaise, l’accord permet à Washington de favoriser une alternative au gaz russe et de maintenir la pression sur Moscou.

La France renforce son influence sur le Liban et garantit à sa compagnie pétrolière TotalEnergies la poursuite de l’exploration du gisement de gaz libanais.

L’Union européenne qui cherche à diversifier ses approvisionnements en gaz après l’invasion russe de l’Ukraine tirera parti de cet accord qui augmentera l’offre de gaz sur le marché international et sur le Vieux continent notamment.

On le voit : pour le Liban, cet accord de nature économique représente beaucoup de gaz et donc énormément d’argent dont le pays a cruellement besoin.

Pour Israël, les bénéfices de cet accord vont plus loin : il s’agit d’un accord sécuritaire inédit, sans précèdent dans la région (depuis le traité de paix israélo-égyptien signé en 1979) et qui marque les prémices d’une normalisation entre les deux voisins.

Certes, Israël et le Liban resteront deux pays en guerre, même après l’accord sur leur frontière maritime ; il n’empêche que cet accord bouleverse la géopolitique régionale en renforçant le gouvernement libanais, en affaiblissant le Hezbollah et en réduisant la dépendance libanaise de l’Iran.

En 1992, Clinton affichait « It’s the economy, stupid ». En 2022, soit trente ans plus tard, le Premier ministre israélien Yaïr Lapid et le président libanais Michel Aoun ont adopté ce slogan ; il n’est jamais trop tard…

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998, à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005 et au Collège universitaire de Netanya de 2012 à 2020. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Dernier ouvrage paru : "Les Années Netanyahou, le grand virage d’Israël" (L’Harmattan, 2022). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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