Israël, les racines politico-théologiques d’une société divisée

© Stocklib / Andrii Yalanskyi
© Stocklib / Andrii Yalanskyi

En Israël, les résultats des élections se suivent et se ressemblent. Au tout début, on pouvait penser qu’il s’agissait d’un accident de parcours pouvant survenir même dans les dispositifs électoraux les mieux huilés. Depuis hier nous en sommes à quatre consultations électorales successives dont aucune, pas même la toute dernière, ne semble éclairer un horizon bouché.

En donner une explication portant exclusivement sur le système électoral ne suffit plus. En réalité, de tels résultats électoraux signent une grave crise morale de ce petit pays menacé de toutes parts. Cette division au cœur même de la société juive, sans oublier les citoyens arabes du pays qui s’affirment de plus en plus, force à considérer de plus près les fondements mêmes de cet Etat qui ambitionne d’être à la fois juif et démocratique.

Ce choix, cet horizon qui semble inatteignable, est d’une importance mineure par rapport à la vraie crise, laquelle découle d’un divorce entre deux piliers de cette société : les racines politico-théologiques de cette division qui est loin de s’estomper. Les Israéliens ne parviennent pas à dégager une majorité politique stable et cela confine à la grave crise existentielle. Une partie de la population semble ne plus vouloir vivre avec l’autre partie, un peu comme un couple qui divorce tout en étant contraint de vivre encore ensemble.

Quand nous disons raisons politico-théologique, nous pensons que l’un  (politique) s’oppose à l’autre (théologique), ce qui empêche presque de bâtir un avenir en commun car ce que les uns souhaitent les autres n’en veulent pas. Le débat entre ces deux bords opposés ne prend plus la forme d’une confrontation policée. Et des écarts de langage, de plus en plus fréquents, sont inquiétants, même en période électorale. Les arguments sont remplacés par des invectives.

Trois exemples récents : le chef de l’opposition centriste ou de gauche a caricaturé les partis religieux en stigmatisant leur prétendue cupidité et leur insatiable envie d’accaparer les fonds publics pour leurs écoles talmudiques. De telles affirmations rappellent aux juifs du monde entier, et pas seulement d’Israël, de tristes souvenirs.

Benny Ganz, pourtant réputé pour son flegme britannique, a parlé de son Premier ministre en des termes très orduriers avant de se rependre et de retirer des propos aussi blessants. Mais la palme revient au chef du parti russophone qui a dit, à peu près, qu’il fallait mettre les religieux (ses ennemis intimés) dans une brouette et aller s’en débarrasser quelque part.

Ceux qui sont chargés de conduire l’Etat d’Israël, de le défendre et d’assurer sa survie dans une configuration qui commence tout juste à être rassurante, ne trouvent rien de mieux à faire que de s’invectiver publiquement. Mais le plus grave tient en une phrase : dans quel type d’état les Israéliens souhaitent-ils vivre ? Comment mettre sur la même longueur d’ondes deux villes comme Jérusalem et Tel Aviv, la première réputée rigoureuse au plan religieux et la seconde connue pour sa permissivité et sa joie de vivre.

Nous sommes en présence de deux modèles d’Etat juif. Si vous décodez bien les résultats des élections, vous découvrirez que l’économie, la politique étrangère, ou la politique sociale y ont joué un rôle mineur. Par contre, si vous considérez le rejet dont l’actuel Premier ministre fait l’objet, vous verrez qu’aux yeux des partis de gauche et du centre, cet homme incarne tout ce qu’une frange de la population souhaite éloigner de soi. Et au tout premier plan, ce que les Israéliens, adeptes de la laïcité, ne supportent plus, à savoir la coercition religieuse.

Comment départager ces deux camps qui vivent deux rêves différents dans un même lit ? C’est pour cette raison qu’il convient de parler d’opposition fondamentale : les uns veulent un état presque similaire ou identique à tous les autres de la planète, tandis que les autres veulent vivre selon les préceptes divins, transposés au sein d’une société qui ne sera plus vraiment civile.

Ce débat était présent dès les débuts, dès les premiers pas de l’Etat d’Israël et voici qu’il ressurgit à nouveau. David Ben Gourion, en fin politique qu’il était, a su intégrer les partis religieux au sein du dispositif strictement politique, mais les divergences n’avaient pas disparu pour autant.

Bien qu’il fût viscéralement opposé au rite religieux et à la pratique religieuse (il fallut le convaincre d’assister à un service religieux lors de la fondation de l’Etat) son calcul qui a permis de contourner le problème, était simple : les sources de la légitimité juive sur cette Terre ancestrale étaient intimement liées à des racines religieuses, présentes dans l’épopée biblique de ce peuple. Ignorer les racines religieuses de cette renaissance eût ressemblé à une amputation. C’eût été aussi saper les fondements historiques de toute une nation, la plus vieille au monde.

C’est là tout l’enjeu, aujourd’hui. Les deux partis de la culture juive se battent pour sauver leurs positions respectives, voire les agrandir et réduire l’influence de la religion sur la société. Ce sont ces deux tenants désunis de la vie politique qui s’opposent et segmentent en profondeur la société israélienne.

C’est cette opposition qui empêche d’arriver à une majorité politique stable. Cette désunion risque d’entraver le rêve sioniste, mais voilà : quel développement choisir et quelle évolution bannir ? On en revient à la question du début : dans quel Etat les Israéliens veulent ils vivre ? Mieux encore : est-ce que l’histoire juive permettra un jour une normalisation ?

Ben Gourion qui avait tout compris avant tout le monde en était conscient : les juifs sont un peuple comme les autres… Pas vraiment ! Leur histoire est tissée d’une tout autre façon, au point que certains envisagent  aujourd’hui de la détisser. Il suffit de parcourir ce qu’écrivait en 1848 le père de l’historiographie juive moderne Heinrich Grätz dans sa Construction de l’histoire juive. L’historiographie juive n’est comparable à aucune autre.

Quand on suit l’actualité politique en Israël, on pense parfois à un livre passé  presque inaperçu en France ; il s’agit de la Haine de soi de Théodore Lessing, mort en 1933 à Marienbad sous les balles des Nazis. C’est peut-être une clé de cette énigme.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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