Israël, les nuages s’amoncellent dans le ciel politique…

Le Premier ministre israélien Naftali Bennett assis à côté du ministre des Affaires étrangères Yair Lapid à une réunion du cabinet au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le mercredi 3 novembre 2021.Ronen Zvulun/Photo de la piscine via AP)

Quel que soit le résultat du prochain vote du budget par la Knesset, la coalition au pouvoir à Jérusalem fera face à de graves turbulences dans les mois à venir, car même si l’opposition n’a que peu de chance de débaucher un ou plusieurs députés de la coalition, le problème risque de jaillir de son propre sein… Comme l’écrivait Clausewitz, les conflits ne naissent pas de la volonté des hommes mais de la rupture d’équilibre.

L’accord de coalition, signé entre l’actuel Premier ministre Bennett et son collègue Lapid prévoit une alternance au bout de deux ans et demi, date à laquelle le ministre des Affaires Etrangères Yaïr Lapid devra lui succéder à la tête du gouvernement israélien.

Mais voilà, pour sortir de l’impasse électorale, écarter l’inamovible Premier ministre Netanyahou et disposer enfin d’une majorité à la Knesset, il a fallu accueillir au gouvernement toutes les sensibilités politiques de la nation ; de l’extrême droite à l’extrême gauche. Nous avons affaire à une majorité qui pourrait se défaire à tout moment tant son caractère hétéroclite est patent. Ajoutons que sans l’apport d’un parti arabe, Ra’am, cette majorité d’une voix d’avance, serait menacée… Pour être encore plus clair : imaginons ici en France un gouvernement qui irait de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen.

Pour que cela tienne, les signataires ont consenti à ne pas évoquer les questions qui fâchent, même s’il s’agit de questions vitales pour l’État juif… Or, les premiers craquements commencent à se faire sentir et certains lieutenants de Bennett, notamment la leader de la droite nationaliste (Yamina), Madame Ayelet Shaked éprouve quelques réticences à confier la direction des opérations à Lapid qui ne poursuivra sûrement pas la politique de son prédécesseur et alter ego, l’actuel Premier ministre.

Madame Ayelet Shaked vit très mal cette anomalie doctrinale pour la droite israélienne, à savoir faire partie d’un gouvernement juif et sioniste qui doit sa survie à un parti arabe, réputé naturellement antisioniste. La tentation sera grande, par conséquent, de se libérer, à la première occasion, de cette insupportable dépendance. Donc à rompre l’accord de la coalition dès que sonnera l’heure de remettre le pouvoir en d’autres mains, au centre gauche de M. Lapid.

L’affaire a déjà été ébruitée par certains médias et le démenti du cabinet du Premier ministre qui se veut rassurant, ne laisse pas d’être très ambigu : cédera-t-il ou non la direction des affaires à son alter ego ou préférera-t-il déclencher une nouvelle crise qui mènera à de nouvelles élections ? C’est toute la question. Le respect scrupuleux du contrat liant les différents partis ne va pas nécessairement de soi, tant la politique israélienne étonne les observateurs par son cynisme et son imprévisibilité.

Pour comprendre cette étrange situation il faut faire un petit retour en arrière. Depuis le tout premier gouvernement établi par David ben Gourion, aucune majorité stable et monochrome n’a pu se dégager en Israël ; et à partir de cette date là, depuis les fonds baptismaux, tous les gouvernements de ce pays ont été des coalitions. Même Benjamin Netanyahou, à la tête de la première force politique d’Israël, n’a jamais pu gouverner seul avec son parti le Likoud, il s’est toujours allié aux partis religieux et à la droite nationaliste. Mais jusqu’ici, aucun parti n’avait osé solliciter le soutien sans participation à un parti arabe, au motif qu’on ne se laisse pas gouverner par un parti antisioniste…

Mais aujourd’hui, c’est bien le cas, tant le «tout sauf Benjamin Netanyahou» (TSBN) a fini par l’emporter. Mais l’incertitude demeure, notamment quand on n’a qu’une seule voix de majorité : 61 députés sur 120… : le jour où le parti arabe aura considéré, comme Bismarck en 1871, qu’il est saturé (saturriert) (développement de la Galillée, réduction de l’insécurité et de la criminalité dans les secteurs arabes), c’est-à-dire qu’il a obtenu tout ce qu’il voulait, il cessera d’apporter son soutien, et la coalition actuelle ne tiendra plus. On ira alors vers de nouvelles élections.

Certains esprits machiavéliques pensent que les partisans de la droite nationaliste, désireux d’aborder les élections dans les conditions les plus favorables, n’hésiteraient pas à donner un petit coup de pouce pour changer la donne politique… On pourrait parler d’une rupture pure et simple de l’accord de coalition.

On ne peut pas exclure ce calcul politique par le pouvoir actuel : on gouverne tant bien que mal pendant deux ans et demi et au moment de céder le poste de Premier ministre, on se dérobe à ses engagements. La confiance n’est pas vraiment le sentiment qui caractérise les relations entre M.M. Bennett et Lapid. Le premier est de droite, une droite décomplexée et n’a récolté que cinq sièges au parlement alors que le second dispose de près de 18 mandats et se situe au centre gauche. Je ne citerai que deux situations qui signeraient la fin de la coalition, si elles venaient à se produire : le renforcement de la présence juive en Judée-Samarie et une éventuelle expédition militaire en cas de provocation du Hamas.

Certains observateurs politiques israéliens voient dans l’activisme diplomatique du ministre des affaires étrangères une manière de résister à la marginalisation de son action. Voyages aux Émirats Arabes Unis, inauguration de l’ambassade israélienne à Dubaï, visite aux USA pour rencontrer le Secrétaire d’État, et surtout ne pas laisser l’exclusivité de la représentation israélienne à l’étranger au seul Premier ministre. Lapid montre qu’il existe et qu’il faut compter avec lui. Un tel comportement montre que la dyarchie au sommet a besoin d’un peu plus d’harmonie et de confiance.

Mais il n’y a pas que la confrontation ou la concurrence entre le numéro un et le numéro deux du gouvernement. Il y a aussi les initiatives parfois contestées de l’actuel ministre de la Défense. On l’a vu se rendre à Ramallah pour rencontrer le président palestinien. Et aussi sa déclaration concernant des ONG palestiniennes accusées d’être financées par le Front de libération de la Palestine…

Sans chercher à prophétiser, et à moins que tout ne trompe, cette coalition hétéroclite ne pourra pas aller à son terme normal car il n’est pas du tout évident que le Premier ministre actuel cédera sa place à son ministre des affaires étrangères, le moment venu.

Pour éviter de tels développements il faut changer de système politique. Il faut arriver à ériger un bloc majoritaire monolithique face à une opposition aux contours clairs. Et c’est ainsi que l’on retombe dans d’autres contradictions, notamment la place des partis religieux dans la vie politique de ce pays.

Israël est-il une théocratie ? C’est une autre histoire…

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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