Israel – Iran, l’imbroglio nucléaire

Une partie planétaire de billard – politique et stratégique – à plusieurs bandes
Tous les exégètes et spécialistes l’affirment : la Guerre des Douze Jours a été un demi-succès. En revanche, on semble d’accord sur un retard dans le développement de l’arme nucléaire. Le délai diffère de plusieurs semaines à plusieurs mois, voire même d’un à deux ans. Sur le terrain, on est face à trois vainqueurs revendiqués, chacun avec un narratif évidemment différent. À partir de ce constat, les analyses et les intérêts divergent.
Quels sont les protagonistes directs et indirects ?
- Au premier niveau il y a Israël, les États-Unis, l’Iran : participants directs à l’attaque,
- suivis du Hezbollah au Liban, du Hamas à Gaza et des Houthis au Yémen, les proxies.
- Au second niveau, les Européens, parties prenantes de l’ancien accord JCPOA de 2015 (dénoncé par Trump) : France, Allemagne, Grande Bretagne,
- et l’Agence internationale pour l’Energie atomique (l’Iran ayant dénoncé sa participation et mis les inspecteurs à la porte).
Le cessez-le-feu provisoire
Le président Trump a obtenu cette pause dans l’espoir de pouvoir négocier un « deal » (qui corresponde à sa formule préférée). L’Iran semblait prête à de telles négociations indirectes (via le Qatar et Oman), ce qui lui permettrait de gagner du temps. Mais à marqué un temps d’arrêt.
Les 3 Européens doivent rencontrer une délégation iranienne le 25 juillet à Istanbul. Cette initiative est indépendante des contacts indirects en cours entre Washington et Téhéran, on ne connaît pas la composition des participants, ce qui aurait pu donner une idée sur les objectifs poursuivis.
Juste avant cette importante réunion se tiendra une réunion tripartite Iran, Chine, Russie. La Chine et la Russie sont encore membres de l’accord de 2015 dénoncé par D. Trump et siègent au conseil de sécurité ; ils sont des partenaires majeurs de l’Iran, économiquement (la Chine est le premier acheteur du pétrole iranien) et militairement (voir les fournitures iraniennes à Moscou).
Les Européens n’ont pas cessé de considérer que seule la négociation pouvait conduire à une solution. Ils oublient volontairement (outil diplomatique souvent utilisé) qu’ils n’ont rien fait depuis 2015 pour anticiper les événements. Pure coïncidence (ou pas), ils n’avaient rien fait non plus concernant l’invasion de la Crimée et du Donbass.
Certains avancent leur « neutralité » pendant la Guerre de Douze Jours pour légitimer leur position de négociateur.
Comme l’indiquait très récemment le président français :
Pour être libre, il faut être craint et pour être craint il faut être fort.
Et inversement peut-on lire en creux. Israël avait saisi cette formule depuis sa création.
On rappelle que l’Iran, durant toutes ces années, n’a cessé d’annoncer sa volonté d’éliminer « l’entité sioniste », dont l’existence est pourtant consacrée par sa présence comme État membre légitime de l’ONU.
La charte de l’ONU condamne clairement la position d’un État prônant la destruction d’un autre État membre, mais son secrétaire général ne s’y est pas intéressé. Il eut fallu, sans doute, qu’Israël attende d’être rayé de la carte pour se plaindre.
L’État juif a fait une démonstration (liberté, crainte, force) et une restructuration majeure de son environnement, ce qui a été obtenu grâce à la résilience de son peuple, son sens du sacrifice et les moyens mis en œuvre. C’est la première guerre hybride cybernétique, scientifique et renseignements.
Quelles sont les positions des acteurs post « Guerre des Douze Jours » ?
Les Européens menacent de relancer les sanctions « snapback » d’ici fin août si rien de concret n’émerge.
Par avance, le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Abbas Araqchi, a réaffirmé le 21 juillet que les Européens n’avaient plus de légitimité juridique en raison de leur implication (qui n’est pas précisée) dans les frappes israéliennes et américaines.
- La France avait pourtant pris la peine d’affirmer sa non-participation durant l’événement.
- Le chancelier allemand avait été le seul à dire tout haut ce que beaucoup pensaient sans le dire : « Israël a fait le sale boulot pour nous ».
- Le Royaume-Uni avait laissé planer le doute.
Mais les Iraniens n’ont pas manqué de mettre en avant leur menace sur la navigation en Mer Rouge et l’éventuelle fermeture du golfe d’Ormuz.
On verra bientôt s’il y a une suite aux pourparlers d’Istanbul. Les Européens poussent à un compromis en exerçant une pression maximale. L’Iran résiste et brandit la carte de l’impasse et de représailles régionales.
L’issue de ces négociations précisera si la porte à un compromis est ouverte ou si la diplomatie – y compris avec l’Europe – n’a plus aucune chance, ce qui signifierait la relance des snapback.
De leur côté, le G7 et l’ONU font également pression pour la recherche d’un compromis.
Qu’attendent les États-Unis après l’attaque du 22 juin midnight Hammer ?
Le président Trump est persuadé que ces bombardements ont totalement paralysé le programme iranien, alors que ses propres analystes retiennent surtout un retard de un à deux ans. Depuis avril les négociations ont été interrompues, provoquant une grande frustration de D. Trump.
Téhéran exige des garanties formelles contre de futures attaques, ce que le président américain ne peut accepter. Le parlement iranien, aux ordres, a émis un vote selon lequel :
Il n’y aura pas de dialogue tant que nos conditions ne sont pas remplies. [source : AP News].
Les États-Unis, en coordination avec les trois Européens, ont fixé un ultimatum jusqu’à fin août / début septembre pour conclure un nouvel accord comprenant les conditions et les moyens (inspections en profondeur de l’AIEA) – s’il est conclu. À défaut, le mécanisme snapback sera relancé (source Reuters).
Israël
Il y a une divergence avec Washington, qui partage en partie l’objectif à atteindre :
- Washington veut freiner le nucléaire iranien en l’enfermant dans un accord très contraignant, obtenu par la voie diplomatique et la menace de nouvelles sanctions.
- Israël veut détruire définitivement la partie militaire car Jérusalem ne croit pas que Téhéran renoncera ; et pense au contraire, à la lumière de l’expérience passée, que l’Iran utilisera tous les moyens pour reprendre le développement militaire, y compris celui de missiles et drones de nouvelle génération. Israël considère que même un consensus diplomatique n’empêchera jamais l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire, sauf à l’en empêcher par la force.
Les options connues à date
En cas d’impasse diplomatique au terme du délai imposé par D. Trump, on assisterait vraisemblablement à une guerre d’usure, directe ou/et indirecte, susceptible de déboucher à tout moment sur une escalade – la poursuite d’opérations spéciales du Mossad entraînant des représailles calibrées à destination d’Israël et des bases américaines.
L’Iran, pendant ce temps :
- renforce son programme,
- tire les enseignements de la Guerre de Douze Jours,
- consulte ses deux principaux partenaires, la Chine et la Russie, qui pèseront d’un poids certain dans la suite des événements, car eux-mêmes conduisent une partie d’échecs à l’échelle planétaire avec la Maison Blanche et son « faiseur de deals ».
Quelles sont les sanctions en cas d’échec de la voie diplomatique (si chère au Quai d’Orsay) ?
- Définition du mécanisme de « snapback »
Le snapback est un mécanisme prévu par l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA, 2015) qui permet de réactiver automatiquement toutes les sanctions de l’ONU contre l’Iran, sans vote au Conseil de sécurité, si l’Iran viole gravement ses engagements.
- Comment ça fonctionne
- Un des signataires (USA, France, Royaume-Uni, Allemagne, Russie ou Chine) dépose une plainte devant le Conseil de sécurité de l’ONU, affirmant que l’Iran ne respecte pas ses obligations.
- À partir de là, le Conseil dispose de 30 jours pour voter une résolution qui empêche le retour des sanctions.
- Mais attention : si aucune résolution n’est adoptée dans ce délai (et ce sera probablement le cas, car la Chine ou la Russie peuvent mettre leur veto), alors… Toutes les sanctions de l’ONU en vigueur avant 2015 seront automatiquement réactivées : embargo sur les armes, interdiction de commerce nucléaire, gel d’avoirs, etc.
- Pourquoi c’est explosif
Le snapback court-circuite le droit de veto des membres permanents du Conseil de sécurité. Même la Chine ou la Russie ne peuvent pas bloquer ce retour des sanctions. C’est donc une arme diplomatique redoutable pour faire pression sur l’Iran.
Mais l’Iran considère cela comme une trahison, surtout si ce sont les pays européens qui l’activent, car ils sont censés défendre l’accord.
Historique : une précédente tentative
En 2020, les États-Unis (sous Trump) ont tenté d’activer le snapback après s’être retirés unilatéralement du JCPOA… Ce qui a été rejeté par les autres signataires, car Washington ne faisait alors plus partie de l’accord.
Aujourd’hui, en 2025, les Européens menacent de l’utiliser, ce qui représenterait un point de rupture diplomatique très fort.
Dans cette configuration, Israël a la possibilité de temporiser
Présent sur plusieurs fronts militairement, avec toutes ses implications, l’État juif a absolument besoin de reprendre des forces. On voit bien que la mesure de réduction de service imposée aux réservistes en est une des conséquences.
- La question du retour des otages pèse chaque jour plus lourd à l’intérieur.
- Les citoyens et les familles ont besoin de retrouver une vie normale.
La situation à Gaza suppose un règlement prochain car les pressions, dont celle de Washington, sont croissantes. Ce pourrait être aussi l’opportunité d’attendre une nouvelle conjoncture plus favorable, pour compléter l’action déjà entreprise.
Ainsi va le monde.
