Israël, identité universelle ?

Vue de Jérusalem - Crédit : Pierre Orsey
Vue de Jérusalem - Crédit : Pierre Orsey

« Est juif celui qui continue à se demander ce que cela signifie d’être juif », Guershom Scholem

« Tout personne qui rejette l’idolâtrie est juive », Talmud Méguila 13a

« Même un idolâtre qui étudie la Torah est égal à un Grand Prêtre », Talmud Avodah zarah 3a

Il y a tellement de manières de définir ce qu’est un Juif… Tellement que le mot « Juif » (comme le mot « Israël ») semble aussi indéfinissable que le Nom de Dieu lui-même.

Alors choisissons « au hasard » une méthode pour chercher ce que signifie être juif : pour savoir ce qu’est un Juif, il faudrait observer en quoi consiste le guiour (la conversion). Si l’on parvenait à définir le passage de l’état goy à l’état juif on pourrait peut-être mieux comprendre ce que signifie être juif, être d’Israël.

Le guiour c’est -officiellement- trois éléments : brit mila (circoncision), mikvé, et réception des mitsvot (kabbalat mitsvot). C’est le troisième élément qui est le plus intéressant parce que le plus difficile à appréhender.

En effet, lorsque le futur converti passe devant le Bet Din pour répondre aux questions du tribunal rabbinique, ce qui est évalué c’est non seulement un niveau de connaissances mais aussi le degré de sincérité du candidat. Or, le degré de sincérité est-il évaluable ? Les dayanim se fient à ce que dit le candidat et à ce à quoi il s’engage. Ils ne peuvent pas voir sa conscience et ne peuvent pas contrôler dans quelle mesure il/elle respectera les mitsvot. Le Bet Din n’a pas à se préoccuper de ce qu’il ne peut pas voir, cela concerne le converti et HaChem.

Il y a donc une différence (un hiatus ?) entre la réception des mitsvot et leur application, entre la kabbalat mitsvot et la cavana (l’intention) ou la assia (le faire, l’application). Cette distance entre devoir faire et faire, c’est ce qui fait, à mon sens, tout le charme du judaïsme. La loi est immuable mais la manière de l’appliquer est en perpétuel mouvement (discussion). Il y a la Torah écrite et la Torah orale. Il y a ce qu’on doit faire et ce qu’on fait. Ce qu’on fait, en principe, c’est le maximum de ce qu’on peut faire. Mais comment définir ce maximum ? On peut en débattre indéfiniment, c’est un peu ça le Talmud ; et on peut considérer que cela dépend de chacun dans sa conscience, dans son for intérieur.

Pour tenter de définir ce qu’est un Juif, un enfant d’Israël, on peut aussi partir de la définition du rav Kook -en trois éléments de l’identité juive- reprise par Yéhouda Léon Askénazi (Manitou) qui préfère au mot juif le mot Israël. Israël qu’est-ce que c’est ? Qui est Israël ? Manitou distingue trois conditions, trois forces, trois catégories, trois fonctions[1] :

Jacob : D’abord celle de l’engendreur, il faut d’abord fabriquer cette manière d’être homme au niveau des corps, C’est l’histoire des engendrements qu’on nous raconte. On cherche quelle mère pourra donner au père les fils qu’on attend. C’est tout le sens des récits, fabriquer d’abord les Kélim.

Moïse : Il faut ensuite insuffler une âme dans ce Kéli. Moïse va apporter cette neshama (âme) avec la Torah.

David : Ensuite il faut réussir la souveraineté de vivre la Torah.

Ben Ish‘Haï nous montre qu’effectivement ce résultat se trouve dans la guématria : Jacob 182 + Moshe 345 + David 14 = Israël 541

D’accord mais Israël ce n’est pas seulement cela. Israël n’est pas seulement Jacob, Moïse et David : l’essentiel d’Israël c’est Dina, la fille de Jacob et Léa. Ce n’est ni un peuple ni une religion ni une terre, c’est plus que cela et au-delà de tout ça. C’est indicible. Pour quelqu’un qui n’appartient pas au peuple d’Israël, qui ne pratique pas le judaïsme et qui n’est pas Israélien, il reste l’essentiel représenté par Dina, la fille d’Israël :

« Dina est la fille charnière entre l’identité d’Israël et l’universel humain. C’est à travers elle que se fonde la treizième tribu d’Israël qui fait l’unité d’Israël mais en même temps le lien avec l’universel humain. » (Manitou)[2]

Essayons de cerner (même si c’est impossible) ce quatrième élément autrement. Devenir juif c’est entrer dans un état d’esprit, une manière de voir le monde. Bien sûr, on ne peut pas dissocier ce quatrième élément des trois autres, il leur est lié, il s’appuie sur eux. Mais si on ne tient pas compte de ce quatrième élément de l’identité juive ou Israël, les trois autres ont-ils un sens ? Pourquoi ce quatrième élément est-il si essentiel ? Parce que c’est celui qui est accessible à toute l’humanité, Juifs et non Juifs. Du coup les non Juifs ont leur mot à dire… Puisque le Dieu d’Israël est le Dieu de toute l’humanité, et puisque son canal est Israël, il est normal que celui qui prend conscience de cela veuille entrer dans le peuple d’Israël.

Or, le peuple d’Israël est divisé en trois : le Cohen Gadol, les Lévites et le peuple. Ces distinctions au sein d’Israël impliquent des distinctions au sein de l’humanité. Il y a d’une part le peuple qui remplit une fonction sacerdotale et s’efforce de respecter les mitsvot, et d’autre part ceux qui reconnaissent le Dieu d’Israël, qui aiment sincèrement Israël et qui, n’étant pas juifs, peuvent être considérés comme membres du peuple d’Israël sans être tenus de respecter toutes les mitsvot.

Dans la Torah on les appelle les Bne Noah. Ceux-ci, à mon avis, ne devraient pas former un groupe à part mais être intégrés à Israël. Ils sont en effet « étrangers résidents ». Cette identité ne devrait pas être à côté d’Israël mais à l’intérieur, tout en restant distincte.

Pourquoi accorder tant d’importance à cette identité subtile ? Parce que c’est de cette façon qu’Israël pourra devenir Israël. Tant que son frère Esav refuse à Jacob son nom, il ne peut pas devenir Israël. Or, Esav n’acceptera de nommer Jacob par son nom Israël que lorsque celui-ci consentira à partager avec lui sa bénédiction. Si Jacob propose à Esav d’entrer dans sa propre identité tout en restant distinct, alors les deux pourront enfin réjouir Itskhak et Rivka leurs parents.

« Ton nom ne se dira plus Jacob mais Israël » (Berechit 32,28)

[1]http://www.manitou-lhebreu.com/contenu-manitou/vayichlah-serie-1971,180?transcription=1

[2]Manitou Yéhouda Léon Ashkénazi, Vayishlah–Vayé’hi série 1984 cours 1 – 2ème partie

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme, d'Israël et de Tao, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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