Israël – Etats-Unis, résilience des populismes

Cartoon: (c) David Parkins
Cartoon: (c) David Parkins

François Cherixest essayiste, et conseiller en stratégie et communication. Alors que l’on découvrait les premiers résultats de l’élection américaine, il a écrit ceci sur son compte Twitter : «Grande incertitude aux US, sauf sur un point : une fois enkysté dans une société, le populisme est très difficile à combattre. Son messianisme simplet séduit, sa violence l’autoalimente. C’est pourquoi il est vital de ne plus laisser grandir la coalition dégagiste Le Pen-Mélenchon».

Il proposait ainsi d’élargir la réflexion au contexte français ; mais comment ne pas penser aussi à d’autres victoires de ce phénomène politique devenu maintenant «durable» ?

Quels que soient les succès et échecs de leurs leaders à travers le monde et à l’épreuve des faits, ceux que l’on amalgame peut-être de manière simpliste ont su fidéliser leur électorat : du référendum sur le Brexit en 2016 à l’arrivée ensuite au pouvoir de Boris Johnson ; de l’élection inattendue de Donald Trump la même année à sa bonne performance électorale quatre ans plus tard ; du retour de Benjamin Netanyahou à la tête du gouvernement en 2009 à sa longue survie politique, malgré ses inculpations et avec des coalitions souvent problématiques ; ces leaders, comme d’autres, ont su imprimer un discours et solidifier un électorat, ce que les sondeurs et les analystes politiques n’avaient pu imaginer.

Comment définir le populisme ? Pendant longtemps, et alors que ce n’était pas vraiment une idéologie construite, on désignait comme «populistes» les leaders politique disant à l’électorat ce qu’il était plaisant d’entendre : «demain on rase gratis», «vous êtes les meilleurs», autant d’affirmations démagogiques qui ont fait jadis les choux gras de partis dits traditionnels, de Droite comme de Gauche.

Remarquons déjà que les campagnes électorales de Trump comme de Netanyahou ont largement joué sur ce registre avec des slogans comme : «Make America great again» ou «Israël superpuissance».

Le populisme est souvent assimilé à l’extrême-droite, mais c’est un tort pour de nombreux politologues. Prenons par exemple le thème de la mondialisation, particulièrement décriée en raison de la désindustrialisation dans beaucoup de pays et surtout en ces temps de pandémie : elle réunit contre elle une forte opposition, et pas seulement celle du Rassemblement National.

Si l’anticapitalisme est un marqueur des populistes de Gauche comme les «Insoumis» français, ceux de Droite se caractérisent surtout par leur hostilité à l’Union Européenne et à l’immigration. En fait, l’identifiant universellement partagé par les courants populistes est un discours – particulièrement efficace sur les réseaux sociaux – au nom des «petites gens», à la fois anti-élites et antisystèmes.

Mais voyons les cas d’Israël et des Etats-Unis : comparaison est-elle raison ? Bien sûr que non. Les Etats-Unis sont un pays-continent dont la population peut rêver à un nouvel isolationnisme, en pouvant être presque totalement autonome pour son industrie et son agriculture. Clairement aussi, les États abritant les grandes métropoles de l’Ouest et de l’Est votent toujours pour les Démocrates, les plus multiculturels et ouverts aux échanges, ce qui n’est pas le cas des États du Midwest votant presque tous pour les Républicains.

Israël, lui, est un pays minuscule, grand comme deux départements français. La mondialisation est une obligation pour lui, avec une offre centrée sur la haute technologie, et des importations obligées de matières premières. Ceci impacte d’ailleurs sur des décisions stratégiques : alors que l’administration Trump a engagé un bras de fer avec la Chine pour réduire ses déficits commerciaux, elle a fait pression sur un Netanyahou pressé de vendre aux Chinois des infrastructures quasi stratégiques, comme des ports ou des voies ferrées.

Différences aussi plus que notables en matière de système politique. Les Etats-Unis ont une structure fédérale où chaque État peut faire voter des lois bien spécifiques ; c’est impossible en Israël, pays lilliputien. La triste évolution de la nation israélienne en tribus qui coexistent sans se mélanger, est exacerbée par un absurde système électoral à la proportionnelle.

Mais à la sortie, on peut avoir les mêmes résultats : à Washington, un parti républicain devenu trumpiste donc populiste, par l’énergie de son leader et la force de certains lobbies comme les Chrétiens Évangéliques ou les Tea party ; à Jérusalem, des ultra-orthodoxes alliés indispensables pour une majorité de Droite, imposant donc au pays des normes opposées à celles des élites ouvertes et mondialisées.

Trump-Netanyahou sont-ils des alliés ou de simples sosies ? Sur l’alliance, il n’y a pas besoin de faire des rappels : jamais un Premier ministre israélien n’a manifesté autant ses préférences sur la scène politique américaine – au risque de fissurer le fameux soutien bipartisan.

Comment l’expliquer ? Sans le juger, on peut avancer plusieurs raisons objectives : peur réelle (que la majorité du peuple israélien partage) d’un État palestinien sur les frontières de 1967 et qui ne serait pas démilitarisé ; pressions passées de l’administration Obama ; mais on peut aussi avancer d’autres raisons : agenda réel et de plus en plus clair, d’annexion de la Cisjordanie avec le développement à outrance des implantations ; une alliance réelle avec les Chrétiens Évangéliques sur le projet de «Grand Israël» ; et aussi une idéologie devenue elle-aussi de plus en plus populiste.

Les deux hommes d’État ont eu dans le passé des parcours bien différents. Politicien chevronné, Benjamin Netanyahou a connu une longue carrière, plusieurs fois ministre, député à la Knesset, avant de battre le record de durée de Ben Gourion comme chef du gouvernement.

Donald Trump, lui, n’avait jamais été élu avant 2016, ce qui fait que personne ne le prenait au sérieux. Son parcours était celui d’un homme d’affaires ayant su bâtir un empire dans l’immobilier. Ses activités dans le domaine télévisuel – producteur d’une émission à succès – l’ont rôdé à la manipulation du public. Il a su lors des primaires de l’époque s’imposer, sa présentant comme un adversaire de l’establishment et du politiquement correct. Netanyahou, lui, a dû déployer d’autres talents pour bâtir des majorités diverses à partir du puzzle hérité de chaque élection du Parlement.

Mais sa ligne et son discours ont de plus en plus emprunté au populisme : poursuivi par la Justice pour des affaires de corruption, il a su ainsi vendre à ses supporters un récit accusant, ni plus ni moins la presse, la police et les juges de complot. Lesquels supporters n’hésitent plus maintenant à menacer physiquement le procureur de l’État, les juges à la Cour Suprême ou des journalistes.

S’il y a une figure rhétorique caractérisant les dirigeants populistes, c’est bien la violence des mots. L’important dans cette tactique semble être plus de salir et décrédibiliser les politiques concurrents que de présenter un programme solide, mais ennuyeux : l’adversaire devient ainsi un ennemi, ce qui effectivement mobilise les plus frustes et les moins éduqués.

Trump avait copieusement injurié ses rivaux lors de la primaire il y a quatre ans. Utilisation aussi de l’artillerie lourde pour décrédibiliser Hillary Clinton, aux yeux d’un public de plus en plus large.  Mais aussi dénigrement systématique des journalistes, qualifiés d’«êtres humains les plus malhonnêtes du monde», de «menteurs», etc.

L’hystérisation du débat va de pair avec les théories du complot, divisant le monde entre «méchants de l’État profond» opposés à un peuple trop longtemps manipulé. Un récit qui a irrigué les réseaux sociaux, et en particulier Facebook pendant longtemps. Dans son livre bestseller, «The Art of The Deal», publié en 1987, Donald Trump livrait sa méthode. «Les gens veulent croire en ce qui est le plus formidable, le plus génial et le plus spectaculaire.

J’appelle cela l’hyperbole véridique». Il utilise à nouveau le plus bas complotisme pour raconter à son électorat déçu que «l’élection a été volée». De son côté, Netanyahou a beaucoup moins usé de l’insulte et des théories du complot, mais il a parfois commis des mensonges outranciers comme à propos de feu le Grand Mufti de Jérusalem, accusé d’avoir directement inspiré la Shoah à un Adolf Hitler qui, sinon, n’y aurait jamais pensé.

Mais pourquoi le populisme conserve-t-il une base populaire ? Commençons par nous demander, d’abord, pourquoi les élites à commencer par celles de Gauche, s’aveuglent régulièrement en faisant du «wishful thinking»,comme tous les médias français nous ayant vendu une élection facile de Joe Biden.

Comme l’écrit lucidement Dov Alfon, directeur de la rédaction de Libération : «On attendait un raz de marée du Parti démocrate. On attendait un ras-le-bol d’électeurs républicains déçus. On attendait ce qu’on espérait attendre».

Et si, d’abord et comme tout le monde, il était naturel d’imaginer les autres à sa propre image ? Oui, un chef d’entreprise ou un universitaire britannique savait quel prix exorbitant pouvait coûter le Brexit, mais ce qu’il savait à partir d’une simple réflexion, l’ouvrier ou le retraité déclassés qui allait voter «Yes», ne pouvaient simplement pas le comprendre.

Oui, l’establishment de Washington, voyageant souvent à travers le monde, comprend les dégâts terribles faits à l’image des Etats-Unis par le retrait de l’accord de Paris sur le climat ; mais pas le fermier du Nebraska qui n’aura jamais quitté son État. Ce n’est pas une question d’intelligence, mais de simple culture générale.

Donald Trump a su parler à un électorat qui se jugeait, à juste titre, déclassé par une «mondialisation à outrance». La remise en cause des accords commerciaux avec la Chine a eu un effet boomerang sur certaines entreprises américaines, mais il a permis aussi de rapatrier des industries.

Plus proche de nous, sa gestion calamiteuse de l’épidémie de Covid-19 n’a pas trop eu d’impact sur le scrutin, d’abord parce que ce sont les Gouverneurs qui ont eu «les mains dans le cambouis» au niveau des États ; et aussi parce que son refus de confinements stricts a été bien accueilli par les populations les plus fragiles économiquement.

Et Israël ? L’électorat du Likoud a conservé son noyau dur, à la fois plus religieux, séfarade et vivant loin du centre développé du pays. Un sentiment de rancœur, de vengeance même face à un establishment jadis uniquement ashkénaze et de Gauche explique cette fidélité. Mais aujourd’hui, ce parti devenu plus bibiste que de Droite répond aussi à une vraie attente du public ; les mêmes thématiques anti-élites, ultra nationalistes, violentes au moins dans les discours sont partagées sur Internet.

Une propagande, privilégiant le conflit au consensus, a trouvé un public qu’aucun argument de raison ne peut modérer. Bref, au pays des pionniers et des kibboutzim le populisme a un socle électoral aussi résilient qu’aux Etats-Unis et ailleurs.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris pendant plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld. Producteur de 1997 à 2020, sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre" ; après avoir été consacrée au monde musulman pendant une vingtaine d'année, cette série a traité ensuite des affaires internationales. Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF (2009-2019), il a rejoint en 2012, comme nouveau vice président représentant la communauté juive, la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam.
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