Israël et ses voisins arabes : sous la bannière du «Tikkoun Olam…

Il y a quelques semaines, j’écoutais sur I24News les commentaires de Jean-Charles Banoun dans son émission sur l’Afrique. Il interrogeait un volontaire israélien qui effectuait des séjours réguliers dans ce continent afin d’alléger les souffrances de ses congénères.

Le présentateur de cette émission posa au médecin la question suivante : Mais pourquoi faites vous cela ? Le médecin répondit ainsi : par fidélité au principe juif sacro-saint : pour contribuer de mon mieux au tikkoun olam.

Cette réponse, toute naturelle, m’a tant ému. Et pourtant, le médecin secouriste n’était pas un religieux mais il avait intégré le message le plus humaniste que la tradition juive ait jamais générée au cours de son histoire trimillénaire. Que signifie l’expression tikkoun olam ?

C’est tout simplement réparer le monde, panser ses blessures, réparer les injustices, bannir l’iniquité, voler au secours de ceux qui en ont le plus besoin, changer le monde. Oui, changer notre monde, le faire accéder presque à un état post messianique, post rédemption, une sorte de métahistoire, où plus aucune trace de mal ou de guerre ne subsistera dans notre monde.

L’expression, comme toutes les autres formules idéalisées, est issue de la lexie religieuse, c’est un théologoumène laïcisé, sécularisé. Il existe un humanisme biblique, donc religieux et on peut expliquer certains thèmes de justice sociale par des notions provenant de la sphère religieuse. Cette méthode est très mal vue en France, en raison de notre socio-culture qui se méfie du religieux comme de la peste. C’est un aveuglement supplémentaire du monde moderne et contemporain.

La prière terminale, dite Alénou, qui clôture tous les offices quotidiens (le matin, l’après-midi, le soir) comporte une référence claire à cette mission, dévolue, selon la tradition, en premier lieu, au peuple juif : le-takken olam be-malkhout Shaddaï, réparer le monde sous la souveraineté divine. Comme si, Israël était promu au rang d’adjoint ou d’aide du Seigneur dans l’économie générale de la création. On peut aussi traduire cette expression, surtout dans son emploi par la kabbale lourianique, de la manière suivante : restaurer l’harmonie cosmique. Après le tsimtsoum, le bris des vases, c’est le tikkoun qui commence.

Certes, le mal est inséparable de la nature, et surtout de la nature humaine, mais par des efforts persévérants, on peut le combattre, le réduire, le ramener à sa plus simple expression. Ici s’enracine l’optimisme proverbial de la foi d’Israël. Le monde n’est pas irrémédiablement condamné à la violence et à l’injustice. Le droit et le bien finissent tout de même par l’emporter.

C’est cette mission messianique, rédemptrice et bienveillante qui est enfin reconnue par ceux qui se disaient les ennemis les plus féroces d’Israël, à savoir ses voisins arabes qui, aujourd’hui, comme touchés par la Grace dispensatrice de bienfaits, passent de l’état d’ennemi à l’état d’ami. La tradition juive enseigne que lorsque Dieu veut gratifier un homme d’une distinction particulière, il transforme ses ennemis en amis… En hébreu, c’est juste une consonne qui change : mé-oyév le ohév

Il va de soi que ces transformations soudaines de la part des voisins arabes s’expliquent aussi par des considérations économiques, politiques et sécuritaires. Mais reconnaissons que ce mur granitique du refus d’accepter l’état d’Israël semblait indestructible.

On lisait même, quelquefois dans la presse nationale israélienne, de sombres prévisions concernant la possibilité (ou l’impossibilité ?) pour les Juifs de vivre enfin sur leur terre au sein du Moyen Ornent… On se souvient, par exemple, des triples NONs de Khartoum. Mais aujourd’hui que voyons-nous ? Ce même Soudan tente désespérément de sortir de son isolement en reconnaissant l’Etat d’Israël. L’ancien président de ce grand pays d’Afrique noire est mort en exil, le maréchal Jaafar al Numeiri et son successeur sinistre Mohammed el Béchir dort en prison, déposé par ses collègues qui entendent le juger devant une cour pénale.

Rêvons-nous ? Délirons-nous ? Non point. Mais nous vivons ce que le philosophe allemand Karl Jaspers a nommé un temps axial (en allemand Achsenzeit,) un temps qui apporte avec lui une vision radicalement nouvelle et ouvre des perspectives insoupçonnés jusqu’ici. Cela ne s’est pas fait en un jour. Comme l’a rappelé le Premier ministre Netanyahou, cela fait presque trois décennies que les diplomates de son pays déploient des efforts incessants pour convaincre les états arabes de la région de rejoindre le camp de la paix, le camp de l’intelligence, du progrès et de la concorde.

Et soudain, ces luttes souterraines éclatent au grand jour et des gens dont on n’attendait plus rien, brisent le consensus de la haine et du mal, ouvrent leur espace aérien, optent pour une connaissance réciproque et s’empressent de faire des affaires mutuellement profitables…

Que ne l’ont-ils pas fait un peu plus tôt ! On aurait évité tant de larmes et d’effusion de sang. Sans même parler du retard pris dans la conduite des affaires de leur pats respectifs. Cette rapidité, ce côté presque expéditif qui anime les deux parties ne laisse pas de m’étonner… Je sais que la tradition nous assure que le salut, l’aide de Dieu ne prend pas plus de temps qu’un battement de cils (ou teshu’at ha-Shem ké héréf ayin…).

Les anciens prophètes d’Israël parlaient il y a bien longtemps, d’une terre nouvelle et de cieux nouveaux, au VIIIe siècle avant l’ère chrétienne. Ils voulaient dire que le cœur et l’esprit de l’homme peuvent changer malgré le sombre constat du poète Baudelaire, les cœur des villes change plus vite que le coeur des hommes… Non, le cœur de pierre peut se transformer en cœur tendre et compatissant. Les voisins d’Israël se sont enfermés des années durant dans une attitude stérile de refus mais près de huit décennies après les faits, ils comprennent enfin que le train ne repassera pas une seconde fois, en gros que l’Histoire ne repasse jamais les plats.

Une aire nouvelle, une aube nouvelle se lèvre, avec ses promesses et ses défis. En prenant la courageuse initiative de reconnaître l’Etat d’Israël comme une entité politique légitime de la région, ces quelques Etats arabes (puisse leur nombre augmenter rapidement) ont fait un pari sur le futur. Désormais, nul ne pourra plus contester l’apport bénéfique des Israéliens à la région, une région qui semblait être maudite des dieux.

Je suis sidéré de voir le nombre incalculable d’opportunités nouvelles, et ce dans tous les domaines, y compris le domaine sécuritaire. On peut dire que l’Iran des mollahs a favorisé ce rapprochement par son attitude stupidement agressive envers Israël, se voulant le champion de la cause palestinienne afin de dominer le monde arabe et sunnite.

Le résultat est inverse : l’Iran ploie sous les sanctions, sa monnaie est dévaluée, son pétrole ne bouge pas, sa situation est aussi désespérée dans tant de domaines. Comme ce régime ne fait pas mystère de sa politique expansionniste, les Etat arabes de la région ne se sont pas trompés sur l’identité et la provenance du danger qui les menace. L’Iran est arrivé à un résultat contraire à celui qu’il escomptait. Israël devrait presque lui dire merci d’avoir jeté tant de pays arabes dans ses bras…

Que vont faire les Palestiniens qui apparaissent isolés, dépassés par les événements. Pour continuer d’exister, il leur faut changer de logiciel. Plus rien, pas même un terrorisme atroce, ne pourra pas nous ramener au statu quo ante. Leurs dirigeants devraient méditer la phrase que Gorbatchev avait dit aux dirigeants est allemands avant leur chute : ceux qui ne suivent pas le vent de l’Histoire, seront balayés par l’Histoire.

Un nouveau Moyen-Orient est en train de naître. Souhaitons-lui bonne chance avec ce Nouvel An juif qui approche : que s’éloignent les crises de l’année précédente et que commencent les bénédictions de l’année nouvelle.

 

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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