Israël et l’Europe doivent défendre l’Iran !

Je n’ai pas la moindre sympathie pour le régime des Mollahs, mais dans l’actuelle escalade de tensions entre les États-Unis et l’Iran, plusieurs points plaident en faveur de ce dernier.

En premier lieu, il est dangereux pour le monde entier de continuer à encourager un certain messianisme belliciste américain. Non que le devoir d’ingérence soit en lui-même dénué de sens, mais pouvoir légitimement l’invoquer suppose d’avoir clairement à l’esprit les risques de dérives qu’il comporte.

C’est que la limite entre l’universalisme et l’impérialisme est souvent ténue, ce qui impose une vigilance de chaque instant. La nature humaine est partout la même, et renoncer à l’universalisme revient à cautionner n’importe quelle atrocité pourvue qu’elle se drape des oripeaux de l’exotisme. Cependant, nous devons tenir le double impératif de ne pas excuser le mal, tout en distinguant ce qui est véritablement mauvais de ce qui est simplement troublant d’étrangeté. Tout ce qui me met mal à l’aise n’est pas forcément malfaisant (et, au passage, je ne serai pas forcément aussi mal à l’aise que je le devrais devant tout ce qui est malfaisant….).

Hélas ! La frénésie de l’Amérique à exporter son modèle par la force me semble bien faire fi de ces nuances. Ses motivations sont multiples, et si toutes ne sont évidemment pas désintéressées certaines sont en elles-mêmes louables, mais tombent vite dans des excès dramatiques par le fait même qu’elles refusent de voir la possibilité de ces excès. Elles ont, surtout, le travers très moderne d’oublier que la culture est une médiation nécessaire entre l’homme et le monde. Si, donc, certains aspects de certaines cultures sont évidemment condamnables et doivent être combattus (encore faut-il se demander à quel prix), aider une civilisation à affronter sa part d’ombre, ou même l’obliger à le faire, n’est pas du tout la même chose qu’anéantir cette civilisation en piétinant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (droit si souvent nié, y compris au détriment des peuples occidentaux).

En outre, l’expérience montre que le messianisme guerrier des dernières décennies a fréquemment porté des fruits empoisonnés, de l’Irak à la Libye en passant par la Syrie. Non qu’il faille se résoudre au laisser-faire ! Mais il y a d’autres moyens d’action que des interventions militaires hasardeuses, même si celles-ci sont parfois nécessaires, moralement et stratégiquement. Encore faut-il disposer localement d’alliés à la fois fiables et légitimes, et je ne crois pas qu’aujourd’hui l’opposition iranienne souhaite l’intervention de vive force d’une coalition occidentale. De plus, tant qu’un retour d’expérience sérieux sur les échecs passés n’aura pas été fait – ce qui commencera par admettre qu’ils furent des échecs – poursuivre dans cette voie serait particulièrement risqué.

A ce titre, le réalisme pragmatique de Donald Trump, malgré tous les défauts du personnage, est un espoir à ne pas dédaigner.

Par ailleurs, le cas de l’Iran est très particulier. De tous les pays du Moyen-Orient, il est sans doute celui qui porte en lui la plus vive et vivace aspiration à un idéal proche de ce qu’il y a de véritablement bon et universel. Je connais les risques d’une vision trop poétique des choses, mais il y a je crois dans l’opposition actuelle à la dictature religieuse, dans la manière dont cette opposition s’exprime, une noblesse extraordinaire. Les mercredis blancs (#whitewednesdays) contre le port du hijab obligatoire, par exemple, sont un pur jaillissement du désir de liberté et de dignité qui fait le meilleur de l’Homme. Et un féminisme admirable, avec lequel l’Occident ferait bien de renouer de toute urgence, d’abord pour ses qualités propres, mais aussi pour qu’il lui évite de continuer à sombrer dans un relativisme mortifère et déshonorant.

De plus, malgré le fanatisme abject des Gardiens de la Révolution, l’Iran est sur le long terme assez largement l’héritier de ce qu’il y a de meilleur dans l’islam, d’un élan spirituel et ouvert qui peut contribuer à inspirer des antidotes contre le littéralisme théocratique hégémonique qui nous menace tous. Qu’on lise Sohrawardi ou Mulla Sadra pour découvrir un islam qui n’a, réellement, rien à voir avec l’islamisme !

Bien sûr, il serait aussi absurde et dangereux de regarder la dictature des Mollahs en croyant voir les héros du Shah Nameh, que de parler avec Xi Jinping en s’imaginant être en compagnie de Lao Tseu. N’oublions pas que le Guide Suprême Ali Khamenei est, ou du moins fut longtemps, un grand admirateur de Sayyid Qutb, l’un des principaux théoriciens modernes du jihad mondial. Et n’oublions pas le Hezbollah ni les alliances avec le Hamas.

Reste que par bien des aspects, la situation de l’Iran évoque celle de la Russie soviétique dans ses dernières décennies, c’est-à-dire la conjonction tragique d’un régime dangereux et d’un peuple admirable qui, de plus en plus, s’emploie à secouer le joug de la dictature au nom de valeurs qui sont aussi les nôtres.

Sur le temps long, la civilisation iranienne est riche de points de convergence avec l’Occident qu’il ne faut pas négliger, d’autant plus qu’on ne trouve hélas rien de comparable dans les sociétés saoudiennes ou qataries, par exemple, dont nous avons pourtant fait nos alliés officiels. Je pense en particulier au rapport du politique et du religieux, domaines séparés en Iran mais fusionnés dans la péninsule arabique. En outre, dans les théocraties sunnites l’opposition contemporaine au carcan religieux ne prend généralement pas la forme du désir de liberté partagée, mais plutôt de la licence  égocentrique débridée une fois hors de vue du contrôle social. Et ces pays, on le sait, sont au cœur de la diffusion de l’islamisme dont ils ne cessent d’encourager les ambitions, et dont leurs sociétés partagent pour l’essentiel les convictions, du wahhabisme au salafisme frériste, y compris un antisémitisme féroce qui n’a rien à envier à celui du régime des Mollahs, ce qui devrait faire réfléchir, en particulier en Israël.

Car l’état hébreux est aujourd’hui devant une opportunité peut-être unique, en tout cas extraordinaire. Trump et Khamenei semblent largement prisonniers de leurs propres postures, plutôt qu’animés par une véritable volonté d’en découdre. En jouant l’apaisement, Israël peut peut-être convaincre l’Iran qu’il serait dans son intérêt de revoir enfin ses positions à son sujet, quitte à lui proposer de participer à l’élaboration d’une solution à deux états – solution que les réalités démographiques rendent de toute façon indispensable à la survie d’Israël à long terme.

Tout en restant hostile, le discours de l’Iran envers l’état hébreux a évolué. En 2014, Ali Khamenei  souhaitait que la disparition d’Israël se fasse via un référendum sur son territoire, et s’attachait à distinguer son opposition à l’état d’Israël d’une relative tolérance envers le peuple juif. Évolution évidemment très insuffisante, mais qui laisse espérer un assouplissement de la position dogmatique intransigeante qui prévalait jusque là. Le chemin que je propose est improbable, difficile, mais est-ce une raison pour ne pas essayer ?

D’autant plus qu’à l’inverse, il est à peu près certain qu’une intervention militaire en Iran sur le modèle des désastreuses guerres d’Irak ou de Syrie (en imaginant que la Russie laisse faire) aboutirait avant tout à laisser le champ libre aux pétro-théocraties. Débarrassé de l’ennemi séculaire chiite, l’arc du fondamentalisme sunnite se verrait encouragé dans ses prétentions hégémoniques, à la fois sur l’oumma, les musulmans du monde entier y compris d’Occident, et sur sa sphère géographique. Et il y a fort à parier qu’il tournerait alors son regard vers Israël – on sait l’antisémitisme qui ronge trop souvent les populations que ses prédicateurs courtisent – et je vois mal les américains, empêtrés dans un bourbier iranien inextricable, faire quoi que ce soit pour l’en empêcher.

Bien évidemment, l’idée qu’un régime théocratique quel qu’il soit se dote de l’arme nucléaire est terrifiante. Mais jusqu’ici les « preuves » en sont fort peu convaincantes et, encore une fois, la disparition brutale d’un important contre-pouvoir aussi bien stratégique que symbolique aux pétro-théocraties serait particulièrement dangereuse.

Israël et l’Iran ont en commun l’hostilité plus ou moins avouée des théocraties sunnites et de ceux qui partagent leur idéologie, mais aussi un sens de la subtilité et du pragmatisme qui devraient les aider à normaliser leurs relations. Quand bien même il ne s’agirait que d’une politique des petits pas, d’accord ponctuel en tolérance de circonstance, il est permis d’espérer, à force, une évolution de fond.

En ce qui concerne l’Europe et en particulier la France, les choses sont encore plus simples, même si elles ne sont pas simplistes. L’Iran ne nous menace en rien. En revanche, plusieurs de ses ennemis œuvrent à déstabiliser nos états, en partie de l’intérieur et en partie en pesant sur les institutions internationales et le droit supra-national – par exemple en poussant à la criminalisation du blasphème, autrement dit à la fin de la liberté d’expression et donc à l’étouffement progressif de la liberté de pensée et de conscience. Cela ne fait pas tout, mais cela ne compte pas pour rien !

Ceci dit, le réalisme impose aussi à l’Europe de prendre en compte la pérennité et la sécurité d’Israël, et donc d’attendre de l’Iran qu’il renonce à son anti-sionisme idéologique. La tentation existe de sacrifier l’état hébreux en l’abandonnant à son sort, par facilité ou par compassion envers les Palestiniens, mais ce serait une faute stratégique majeure. En effet, dans l’esprit d’à peu près tout le monde, Israël est un pays occidental. Que le reste de l’occident accepte sa disparition serait compris non comme une concession (quoi qu’on en pense au plan éthique) mais comme une preuve d’extrême faiblesse, et donc un encouragement de fait aux volontés hégémoniques et aux exigences démesurées des islamistes, dont l’Europe serait la première à payer le prix.

Là encore, la solution à deux états me semble à privilégier, ne serait-ce que pour concilier l’impératif stratégique et moral de la survie d’Israël et l’impératif moral tout aussi légitime d’une prise en compte réaliste des droits du peuple palestinien.

Quant à nous tous, humanistes de toutes confessions et de tous pays, nous qui essayons d’emprunter le délicat chemin de l’universalisme sans impérialisme, de la rencontre exigeante et féconde entre les droits des individus et les droits des peuples, nous ne pouvons être indifférents.

Le régime tyrannique des Mollahs et des Gardiens de la Révolution est évidemment notre ennemi, du moins dans sa configuration actuelle. Mais l’Iran et le peuple iranien ont le potentiel de devenir certains de nos plus précieux alliés, à la fois géopolitiques et intellectuels, dans la lutte contre le littéralisme coranique théocratique. Ne gaspillons pas cette chance.

à propos de l'auteur
Haut-fonctionnaire en charge de la sécurité intérieure, et passionné par l'histoire des religions.
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