Israel est-il l’ennemi de l’Afrique ?

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu rencontre le président togolais, Faure Gnassingbe, à la conférence de la CEDEAO au Libéria, le 4 juin 2017. Photo de Kobi Gideon / GPO
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu rencontre le président togolais, Faure Gnassingbe, à la conférence de la CEDEAO au Libéria, le 4 juin 2017. Photo de Kobi Gideon / GPO

En 2015, je me suis interrogé sur les relations afro-israéliennes dans un essai consacré à l’Afrique intitulé Something is wrong. Ayant eu récemment avec une demi douzaine de personnes une longue discussion – qui a par moments viré à la dispute – sur les relations afro-israéliennes, je me permets de publier ici le chapitre de cet essai consacré aux relations israélo-africaines qui est aussi une invite à les percevoir avec plus d’objectivité.  Le texte est vieux de quatre ans mais beaucoup de questions qu’il contient sont encore actuelles, surtout la question principale.

Le 23 juin 2014 s’ouvre à Malabo, capitale de la Guinée Equatoriale, un sommet des états membres de l’Union Africaine. Sommet particulier, puisque les Etats membres de l’Union Africaine doivent se prononcer sur la proposition de l’état d’Israël d’intégrer en tant que membre observateur l’Union Africaine.

Cette idée avait déjà été exposée par le ministre israélien des Affaires Etrangères Avigdor Liberman, accompagné du président du lobby africain au parlement israélien et d’une très forte délégation d’hommes d’affaires lors d’une tournée de dix jours dans cinq pays africains : le Rwanda, la Cote d’Ivoire, le Ghana, l’Ethiopie et le Kenya.

A l’issue de ce périple, Avigdor Liberman, déclare dans un communiqué : « L’Afrique est un objectif important de la politique étrangère d’Israël et nous allons déployer des efforts politiques pour qu’Israël soit admis au cours de cette année comme observateur au sein de l’Union africaine (UA) » avant de poursuivre qu’Israël entend aider les pays africains qui le désirent dans le domaine agricole, dans la gestion des ressources hydrauliques, dans le domaine militaire et sécuritaire.

A Malabo, Avigdor Liberman et les siens sont donc sereins car l’offre d’Israël dans les domaines qu’il a mentionnée est crédible et peut être utile. Mais l’aventure africaine tourne court. Le président Mauritanien par ailleurs président en exercice de l’Union africaine, le Général Mohamed Ould Abdel Aziz demande sans ménagement à la délégation israélienne de quitter la salle. La protestation des délégués israéliens et des juifs américains (109) se trouvant dans la salle n’y change rien. Tous les juifs doivent s’en aller.

Cet événement inédit dans l’histoire des relations diplomatiques africaines se déroule devant un secrétaire général de l’ONU médusé et un Premier ministre espagnol ébaubi. La délégation israélienne quitte la salle accompagnée de tous autres les juifs.

Cet événement est relayé par de nombreux sites hostiles à Israël, ici on se félicite du courage des délégués africains, là on parle d’une « action historique », ailleurs on souhaite que « cette affirmation de souveraineté s’amplifie et qu’elle prenne toutes ses dimensions politiques et économiques vis à-vis des diktats de la France (110), des Etats-Unis et de l’Occident ». Tout y est.

Les sites d’informations israéliens cachent mal leur déception pointant même un doigt accusateur vers leurs « ennemis traditionnels » présents eux aussi à Malabo dans la salle où se tenait les assises de l’Union africaine. Les commentaires sur internet sont plus haineux envers les Juifs, responsables de tous les maux dans la pure tradition antisémite (111) mais aussi envers les africains, ces pauvres nègres (112) bons à rien.

L’attitude de l’Union Africaine m’a fortement déplu. Quand bien même Israël serait le pire état du monde (ce qui est loin d’être le cas, très loin même), rien ne justifiait qu’il soit traité de la sorte, expulsé sans autre forme de procès – qui plus est par un dirigeant qui n’hésite pas à jeter en prison les leaders des mouvements abolitionnistes (113) – alors que cela va à l’encontre de tous les usages diplomatiques et surtout de toutes les traditions d’hospitalité chères à toutes les cultures du continent.

Tout ceci m’a conduit à me poser une question : Israël est-il notre ennemi ? Israël est-il l’ennemi des états d’Afrique noire ? Pourtant, les relations entre l’état d’Israël et les états africains qui datent des indépendances des anciennes colonies anglaises, françaises et belges avaient plutôt bien commencé.

Dès le départ, nombre de nouveaux états africains nouent des relations diplomatiques avec Israël dans différents domaines : agricole, technologique et militaire. Sur le plan militaire, Tsva Hagannah LeIsrael, Tsahal, l’armée israélienne formera le personnel féminin de l’armée gabonaise. Mais le symbole de la coopération militaire entre Israël et l’Afrique est sans conteste la formation du premier régiment de parachutistes de l’armée nationale congolaise créé par Joseph Kasa Vubu et Patrice Lumumba.

L’histoire de ce bataillon de parachutistes est particulière mais aussi symptomatique de l’esprit colonial. Alors que les conseillers militaires belges jugeaient impossible la constitution d’un régiment de parachutistes du fait d’une incapacité congénitale des noirs à pouvoir sauter en parachute, rien que ça (114).

En 1968, au pouvoir depuis trois ans, le Général Mobutu demande et obtient l’aide d’Israël pour former une brigade de parachutistes et lors de sa chute Mobutu aura la vie sauve grâce au Major Ngani, technicien d’état-major, commandant de bataillon breveté, formé par… Tsahal (115). Mais la coopération n’est pas que militaire dans le cadre l’Institut pour le renforcement des relations économiques et scientifiques avec les Etats amis d’Afrique et d’Asie, Israël apporte son concours à plusieurs états dans divers domaines.

En 1973, suite à la guerre du Kippour, de nombreux pays africains (parmi lesquels le Togo, le Liberia, Gabon, la Cote d’Ivoire…) rompent leurs relations diplomatiques avec Israël. La rupture la plus symbolique est sans doute celle du Zaïre, l’ancien Congo Belge, puisque c’est du haut de la tribune de l’assemblée Générale de l’Organisation des Nations Unies que Mobutu Sese Seko déclare le 4 Octobre 1973 : « Le Zaïre doit choisir entre un pays ami Israël et un pays frère l’Egypte. Or, entre un ami et un frère le choix est clair et nos décisions sont prises en toute indépendance et en dehors de toutes pressions. C’est pourquoi en vertu des prérogatives que me confère l’article 24 de la constitution du Zaïre, j’annonce à la face du monde la rupture des relations diplomatiques avec Israël. Et ce, jusqu’à la récupération par l’Egypte et d’autres pays arabes concernés de leurs territoires occupés ».

La rupture durera près de dix ans mais aura pour longtemps jeté un froid dans les relations entre les pays africains et Israël. Aujourd’hui, nombreux sont les griefs qui sont adressés à Israël par certains africains. Le premier est leur racisme réel ou supposé. Bien que je ne doute pas qu’il ait des racistes en Israël, tout comme je ne doute pas de l’existence d’un parti nazi aux Etats Unis qui dispose même d’un lobbyiste au congrès, encore moins de l’existence de nombreux partis clairement racistes en France, en Autriche, en Allemagne, Angleterre, en Hongrie et en Afrique du Sud.

Toutefois, concernant la situation des noirs en Israël, force est de constater qu’ils sont représentés dans la plupart des secteurs de l’état. On les retrouve à la Knesset (116), à la télévision, dans les rangs de l’armée et parmi les officiers supérieurs. Le cas du Lieutenant-colonel Al-Huzeil d’origine soudanaise mérite d’être mentionné ici. Il faut également parler du Sous-lieutenant Avi Bari originaire de Guinée Conackry arrivé « sans-papiers » en Israël, passé par la case prison, qui a fini dans le corps des officiers de Tsahal.

On peut critiquer la politique migratoire d’Israël (personne ne critique celle du Japon et des Etats Unis outre mesure, on ne parle même pas de celle des monarchies du Golfe…) et ses liens avec le pouvoir de l’apartheid jadis (117) que les autorités actuelles déplorent. Toutefois, la présence d’Israël à l’union Africaine aurait permis de créer un cadre de dialogue entre l’état d’Israël et les pays africains où la question de ces hommes et femmes partis car las d’être heureux dans leurs pays aurait été traité avec plus de minutie et dans le souci de ces migrants.

Force est de constater que ces migrants qui ont pourtant des pays de départ sont abandonnés par ces derniers. Personne ne peut affirmer qu’Israël, vingt fois plus petit que le Gabon et peuplé de 8 334 000 habitants(118) à peine puisse accepter sans broncher les flots continus de personnes venues d’Afrique.

Quand bien même il l’accepterai, il lui faudrait débloquer continuellement des fonds importants dont il ne dispose pas forcement pour la prise en charge de ces personnes s’il ne veut pas les ghettoïser. La politique migratoire israélienne peut être critiquée mais ce serait faire preuve de mauvaise foi d’affirmer qu’Israël a la pire politique d’immigration du proche orient pour ne citer que cette région.

On ne peut parler d’impérialisme israélien en Afrique, ni même d’hostilité d’Israël vis-à-vis des états africains. Quand bien même on pourrait évoquer le raid sur Entebbe dans la nuit du 3 au 4 juillet 1976 arguant qu’il s’agit là d’une agression d’un état souverain en l’occurrence l’Ouganda. Cela pourrait être exact si l’on n’oubliait pas de préciser que l’Ouganda (pardon pour l’abus de langage) s’était mis lui-même hors la loi en acceptant d’accueillir l’Airbus A300B4 immatriculé F-BVGG du vol Air France 139 contenant 244 passagers et douze membres d’équipages en provenance de Tel Aviv et à destination de Paris détourné à Athènes par un commando composé de membres du Front populaire de la libération de la Palestine FPLP et des Cellules révolutionnaires, (Revolutionäre Zellen).

L’Ouganda dirigé par le « Son Excellence le Président à vie, Maréchal Alhaji Docteur Idi Amin Dada, titulaire de la Victory Cross10, DSO, titulaire de la Military Cross et Conquérant de l’Empire britannique » prend fait et cause pour les preneurs d’otages en acceptant dans un premier temps de libérer les otages non juifs et dans un second temps de demander directement la libération de prisonniers palestiniens contre la libération des otages juifs. Un chef d’état se faisant le porte-parole de preneurs d’otages, le fait est inédit. Mais venant d’Idi Amin Dada on est à peine surpris (119).

Le raid sur Entebbe, n’est pas une opération du style Caban – Barracuda visant à remplacer un chef d’état par un autre ou une opération du style Mar Verde d’une armée coloniale en guerre contre un mouvement de libération attaquant la base arrière de celleci. L’opération Thuderbolt, aujourd’hui Jonathan (120), n’est que la volonté d’un gouvernement de ne pas abandonner ses ressortissants. La suite tout le monde la connait. A propos de la Palestine je suis pour la paix et pour la création d’un état palestinien qui vivrait en bonne intelligence avec son voisin Israël dans un Proche Orient apaisé.

Mais en tant qu’africain je ne crois pas que les voix des états africains soient pris en compte dans cette histoire et je ne crois pas que les protestations africaines valent vraiment quelque chose. Les Etats africains sont des soutiens sûr du peuple palestinien et personne ne peut en douter. Mais je crois que la politique du boycott d’Israël n’a pas porté ses fruits.

De plus, il y a comme une hypocrisie puisque personne n’a rompu les relations diplomatiques avec les Etats Unis, qui sont pourtant le premier allié d’Israël depuis sa création. Je crois que l’Union africaine aurait pu être un espace où Israéliens et Palestiniens auraient pu reprendre le dialogue, un dialogue direct dans un esprit africain traditionnel. Car personne ne peut vouloir la paix en excluant systématiquement Israël. Parce que s’il y a un conflit entre deux personnes et que l’on exclut l’une des personnes, avec qui veut-on que la personne restante se réconcilie ? A moins que l’on ait d’autres projets…

Israël peut apporter beaucoup aux états Africains sur le plan agricole, dans le domaine de la haute technologie, dans l’enseignement et dans le domaine militaire. Il existe dans chacun de ces domaines un savoir-faire israélien reconnu à l’échelle mondiale. L’armée israélienne est la 4ème armée du monde du point de vue opérationnel, quant à ses services de renseignements ils sont parmi les meilleurs du monde. Face aux défis sécuritaires et aux nombreuses menaces qui pèsent sur les états africains, nul doute que l’aide Israélienne peut s’avérer précieuse. Je n’ai pas l’intention de demander la nationalité israélienne.

Ni de m’installer à Tel Aviv (les plages du Gabon sont plus belles). Toutefois, je ne pense pas que la coopération avec Israël soit plus immorale que la coopération avec les Etats Unis, les anciennes puissances coloniales, les pays arabes et les pays asiatiques. Je ne pense pas qu’Israël soit notre ennemi. Je pense pas qu’il y ait par extension un contentieux particulier entre juifs et noirs n’en déplaise à certains fabulistes qui veulent à tout prix en faire les cerveaux de la traite négrière (121).

Ceux qui ont réellement pensé et organisé pillage systématique de l’Afrique sont trop connus pour être mentionnés ici. Une chose est sûre, ils ne sont pas israéliens. « Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts », les états africains ont-ils intérêt à coopérer avec Israël ? Je pense que oui. Israël peut être et doit être l’un des partenaires stratégiques et privilégiés de l’Afrique. C’est ce que pensaient Ben Gourion, Levy Eshkol et Golda Meir. C’est ce que je pense aussi.

Au moment où j’écris ces lignes j’apprends qu’Aminetou Mint el Moktar, présidente de l’Association de femmes chefs de famille de Mauritanie, l’AFCF, révèle que « 200 jeunes filles, récemment parties de Mauritanie, sont déjà sur place, en Arabie saoudite. Elles sont séquestrées dans des cours de maisons, victimes de toutes les formes de maltraitances physiques, psychologiques et sexuelles ». On parle, par ailleurs, de milliers filles vendues comme esclaves en Arabie Saoudite. Mais que font les autorités mauritaniennes ? Quand je pense que ce sont les autorités mauritaniennes qui ont osé demander le départ d’Israël à Malabo, un pays qui a aboli officiellement l’esclavage en 1981, criminalisé cette pratique en 2007 !

Aujourd’hui encore, on estime qu’il a entre 150 et 300.000 esclaves en Mauritanie (la population mauritanienne n’est que de 3 millions et demi d’habitants !). Que le dirigeant de ce pays qui est le moins bien placé pour condamner Israël ait demandé qu’Israël quitte le sommet de Malabo ne me surprend pas, mais que les autres états membres y compris le pays hôte n’aient rien dit me sidère.

Il est vrai que l’Union africaine si prompte à « virer » la délégation israélienne est étrangement muette sur la question de l’esclavage en Mauritanie, pour des peuples dont on a pendant quatre siècles déportés les enfants, je n’ai qu’une chose à dire Something is wrong !


109. Certains d’entre eux déclareront « nous sommes américains, pas israéliens » peine perdue, tous les juifs seront expulsés quel que soit leur origine.

110. A ce jour le sommet Afrique France n’a toujours pas été boycotté, mais je garde espoir.

111. Un internaute clairement antisémite (c’est le moins qu’on puisse dire) écrit « Et si le monde était sans juif on serait en paix et 50 % des guerres ne seront pas déclenché. (…) donc méfiez-vous la mort est proche ».

112. Un autre internaute écrit : « ils ont été cherché quoi dans ce zoo ? Que ces chers démocrates de l’union africaine aillent acheter des babouches pour leurs citoyens, qu’ils s’occupent à leur procurer un petit bol de riz serait déjà un exploit »

113. Biram Dah Abeid président de l’initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste en Mauritanie (I.R.A.) a été condamné à deux ans de prison pour « rassemblement illégal » et « refus de se soumettre aux ordres des autorités administratives » le 15 janvier 2015 par le tribunal de Rosso en Mauritanie. Ce jugement a été confirmé en appel.

114. L’US Air Force a pendant longtemps estimé qu’elle ne pourrait avoir de pilotes de couleurs, jusqu’à ce que les Tuskegee Airmen, l’une des escadrilles les plus décorés de la 2eme Guerre mondiale, lui démontre le contraire.

115. Mobutu et sa famille lui doivent assurément la vie, à mon sens cet officier mérite d’être décoré pour acte de bravoure.

116. Le président adjoint de la Knesset est le député de Kadima, Shlomo Molla, d’origine éthiopienne.

117. Qui peut affirmer que le seul soutien d’Israël a permis au régime d’apartheid de perdurer, mieux s’il faut juger Israël il faut être aussi sévère (peut-être même plus) avec des états comme le Gabon qui a contourné l’embargo, l’aéroport international Omar Bongo de Franceville M’vengué construit par les sud-africains en est la preuve matérielle. Par ailleurs, pour tous ceux qui voudraient « enjuiver » les soutiens de l’apartheid, les cas d’Helen Suzman et de Tony Leon, juifs pur jus, membres de l’ANC détruit cet argument.

118. Au 31 mars 2015.

119. Il avait – entre autres – le titre de « Dernier Roi d’Ecosse », de Conquérant de l’empire Britannique. Fait important, trop souvent oublié son régime est responsable de la mort de 300.000 personnes… et pour enfoncer un peu plus Amin, n’a-t-il pas déclaré : « J’ai déjà mangé de la chair humaine, c’est très salé, plus salé que la chair de Léopard ». 

120. Appelée rétroactivement ainsi en l’honneur de Jonathan « Yoni » Netanyahou (le frère de Benyamin « Bibi » Netanyahou) officier du Sayeret Metkal, commandant de cette opération et seule victime militaire côté Israélien.

121. Quand bien même cela serait aussi vrai que Paris en bouteille. Quel théoricien du complot, peut affirmer que les juifs seraient aussi les cerveaux de la traite transsaharienne et infra-africaine ?

 

 

 

à propos de l'auteur
Journaliste, collaborateur régulier dans divers médias centrés sur l'Afrique. Titulaire d'un Master en Histoire et d'un Bachelor en Marketing et Communication. Jocksy Ondo Louemba est l'auteur d'un essai sur l'Afrique dénommé Something is wrong paru en 2015 dans lequel il s’interroge sur les relations afro-israéliennes.
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