« Israël : Dérive morale – impasse politique » par Mickaël Parienté

La salle plénière de la Knesset avant l'ouverture du Parlement, le 25 septembre 2019. (Yonatan Sindel/Flash90)
La salle plénière de la Knesset avant l'ouverture du Parlement, le 25 septembre 2019. (Yonatan Sindel/Flash90)

Nous voici devant un livre qui décrit et analyse avec pertinence, profondeur et honnêteté intellectuelle, la vie sociale et politique en Israël depuis sa création en 1948. Or c’est une composante de plus qui lui donne sa force décisive : l’amour de l’auteur pour le sujet, qui lui donne le droit à cette analyse sans concession qui dit les choses telles qu’elles sont et non tel qu’on aurait voulu qu’elles fussent.

Trop souvent on fait l’éloge d’une réalité qui est loin d’être louable à la fois pour se donner bonne conscience et pour ne pas avoir à faire l’effort ni courir les risques qu’impliquerait une démarche volontariste.

La préface est de Yehouda Lancry, ancien ambassadeur d’Israël en France et à l’ONU. Cela est en soi un gage de sérieux et qualité, car S. E. est un diplomate qui ne pratique pas la langue de bois. Le style est alerte, le langage est accessible et les faits et analyses sont présentés de façon on ne peut plus efficace et compréhensible. L’Auteur ne cache pas ses propres positions, et le contraire serait étrange étant donné son parcours et le sujet dont il traite.

La perspective n’est pas historique mais dynamique. Les phénomènes sont traités en tant que causes et effets et non en tant qu’une succession de dates, lieux et évènements sur une frise chronologique. L’accueil ou plutôt le non-accueil des Juifs du Maroc par exemple est traité en fonction de la dérive morale et de l’impasse politique qu’il a contribué à générer actuellement et non dans quelque passé révolu.

En effet, la colère due à ce que M.P. n’hésite pas à appeler la ségrégation a agi comme une bombe à retardement : il n’a fallu qu’un quart de siècle pour que ces populations arrivées en 1952 prennent le pouvoir en 1977 et le détiennent jalousement depuis, avec comme résultat ce que l’Auteur appelle à juste titre un pays occidental à société orientale dont les valeurs sont la corruption, le clientélisme, le pouvoir détenu par un monarque élu et sa famille puis sa cour, à leur propre bénéfice et non dans l’intérêt général.

Or ce sont les trois brefs intermezzi ou la Gauche gouverna qui ont permis de vaincre l’inflation (1984-1986), faire la paix avec la Jordanie et signer les accords d’Oslo avec l’OLP (1992-1996) puis sortir du Sud-Liban (1999-2001). La paix avec l’Egypte, signée par le leader de la Droite qui a renversé les socialistes en 1977, Bégin, a été obtenue grâce à la pression qu’ont exercée sur lui et à la garantie que lui ont fournie ses Ministres des Affaires étrangères Moshé Dayan et de la Défense Ezer Weizman, tous deux anciens généraux viscéralement liés à la Gauche, victorieux à la guerre et assoiffés de paix.

Sont analysées les multiples déchirures qui minent la société israélienne qui refuse de se considérer comme telle et se voit plutôt comme un patchwork fait de couleurs et tissus dépareillés et incompatibles voire antagonistes : Juifs religieux, ultraorthodoxes, laïques ; Juifs sépharades, Juifs ashkénazes, immigrés russes pas nécessairement juifs ; Juifs socialistes membres de kibboutzim ou colons de droite établis au-delà de la ligne verte ; Arabes nationalistes, communistes, islamistes ; Druzes…

L’antagonisme a explosé à la figure de celui qui par correction, devoir et naïveté a cru que la démocratie allait triompher des différends et le paya de sa vie : le PM assassiné Itzhak Rabin. Pire que ce crime, dit l’Auteur avec clairvoyance, est le fait que ceux qui l’ont fomenté, ourdi et perpétré ont hérité du pouvoir dont ils ont délogé par la force ce et ceux qui le détenaient par les urnes.

L’Auteur conclut par une note optimiste : la puissance exceptionnelle de la créativité israélienne dans tous les domaines. Sciences, arts, économie… Cette puissance du bien l‘emportera sur le mal, dit-il.

Peu sont les analystes qui ne craignent pas de s’exposer en exposant la vérité. Telle est pourtant la gageure de Parienté, qui, né au Maroc, s’aliène sa communauté en en révélant les turpitudes, et vivant à Paris et non à Tel Aviv, prête le flanc à la critique facile, comme si un expatrié était ipso facto un déserteur.

Ce recenseur a habité lui-même en Israël pendant 25 ans, guerre du Liban comprise, et d’autres avant et après. Nous n’avons pas besoin de la permission de quiconque pour parler de ce que nous ne connaissons que trop bien. Surtout pas la permission de ceux pour qui Israël est le Club Med ou que barbe et kippa dispensent d’enterrer des enfants ou parents dans les cimetières militaires.

Le pari de Parienté est osé… et gagné haut la main. Ceux qui choisissent la politique de l’autruche sont au contraire ceux qui pour venger un affront réel ou imaginaire donnent le pouvoir depuis 44 ans à ceux qui les humilient en accroissant leur misère économique et intellectuelle. Ce sont eux qui pratiquent une analyse fausse choisissant la facilité et le statut d’éternelles victimes et non celui d’êtres libres et responsables. Comme dit l’Auteur, Netanyahu les utilise… et ils l’utilisent à leur tour.

Ce n’est donc pas seulement Netanyahu qui doit être écarté et jugé, comme le montre un chapitre magistral. C’est la pourriture, la dégradation, la prostitution de tout ce qui est pur et la souillure de tout ce qui est propre, qu’avec la complicité de ses électeurs et suppôts il a instaurées en mode de gouvernance, qui doivent être bannies. Elles représentent un danger bien pire que le nucléaire iranien et le Covid-19 réunis. Et contre elles il n’y a ni vaccin ni Mossad qui vaillent.

Seule critique que j’adresse à ce livre : l’acquiescement au processus de tiers-mondisation que traverse Israël sous couvert d’intégration des populations d’origine orientale. Les valeurs du Levant, hélas, ne sont pas celles d’Occident. Et le multiculturalisme ne doit pas déboucher sur une morale, des pratiques et une culture de bas étage.

Tant qu’en Israël le choix sera sectoriel et non général, intéressé et non désintéressé, tant que la malhonnêteté sera préférée à l’intégrité et l’ignorance sans effort à l’élévation par le travail et l’étude, tant que la dérive messianique et nationaliste aura le dessus sur l’égalité de tous les citoyens sans distinction de religion ou origine, tant que la vengeance, le passé et l’auto-victimisation prévaudront sur la coopération, l’avenir et la dignité, tant que le progrès social sera sacrifié sur l’autel de l‘expansion géographique, tant que les combines orientales d’une cour byzantine contourneront la séparation de pouvoirs et le respect de la Loi de rigueur en Occident, le prophète Mickaël doit à tout prix rester moderne, vaillant et lucide, et dénoncer l’iniquité documents à l’appui, tout en montrant la voie du salut. Si cela change, il aura contribué au changement.

à propos de l'auteur
Pablo Isaac Kirtchuk-Halevi est né à Córdoba, Argentine, en 1957, et a habité 25 ans en Israël. Il a été rédacteur et correspondant en hébreu et espagnol au département d'informations de Kol Israël. Il est Docteur en Linguistique Générale et Professeur Agrégé d'Hébreu. PK a servi à Tzahal, y compris à la guerre du Liban (1982) en tant que sous-officier d'Artillerie.
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