Israël, “démocratie illibérale” ? Réponse à une intellectuelle confinée

Eva Illouz est professeur de sociologie à l'Université hébraïque de Jérusalem a publié cinq livres sur l'étude des émotions, de la culture et de la communication. Photo par Abir Sultan / Flash90
Eva Illouz est professeur de sociologie à l'Université hébraïque de Jérusalem a publié cinq livres sur l'étude des émotions, de la culture et de la communication. Photo par Abir Sultan / Flash90

J’avais bien aimé le premier livre d’Eva Illouz, Pourquoi l’amour fait mal. C’était en 2012, quand elle vivait encore en Israël, avant qu’elle ne devienne directrice d’études à l’EHESS et, selon l’expression consacrée, une des “intellectuelles les plus importantes de sa génération” (1).

A quel moment est-elle devenue la “grande sociologue” célébrée par le Nouvel Observateur et d’autres médias, qui lui donnent régulièrement la parole pour commenter l’actualité ? Est-ce au moment où elle a commencé à faire du dénigrement d’Israël un de ses thèmes de prédilection ? L’hypothèse demande à être vérifiée.

Quoi qu’il en soit, dans sa dernière intervention médiatique en date, intitulée “Depuis les ténèbres, qu’avons-nous appris”, Eva Illouz se montre en parfait exemple de ce qu’on pourrait appeler “l’intellectuel confiné”. Je veux parler de ces intellectuels qui ont tiré, pour leçon principale de la crise actuelle, la confirmation de l’exactitude de leurs propres idées. Ils n’ont pas retiré une virgule à leurs propos d’avant le Coronavirus, dans lequel ils ont trouvé l’occasion inespérée de faire l’auto-promotion de leur discours (2).

Le concept de “démocratie illibérale”, créé par le politiste américain Fareed Zakaria en 1997 et entré depuis dans le lexique politique contemporain, rappelle à certains égards l’ancienne distinction marxiste entre “libertés formelles” et “libertés réelles”, et le concept actuellement très en vogue de “populisme” (ou de “peuplocratie”) (3). A l’origine, “l’illibéralisme” décrit des régimes comme celui de Viktor Orban en Hongrie, ou celui du parti Droit et Justice en Pologne. Parmi ceux qui ont décrit Israël comme une “démocratie illibérale”, citons Jean-Pierre Filiu et à sa suite, Dominique Moïsi et Alexis Lacroix.

Eva Illouz a de son côté employé l’expression de “démocratie illibérale” pour qualifier Israël en 2018, dans un article publié dans Ha’aretz et repris dans Le Monde (4). Elle y écrivait notamment: “Ce qui est le plus surprenant, c’est que pour promouvoir ses politiques illibérales, Netanyahu est prêt à snober et à rejeter la plus grande partie du peuple juif, ses rabbins et intellectuels les plus reconnus…”.

L’idée d’un divorce entre Israël (dirigé par la droite) et la diaspora juive américaine (largement acquise au parti démocrate) était alors maniée comme un épouvantail par les opposants de Nétanyahou. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et l’efficacité de la politique israélienne dans la crise du Covid-19 amène de nombreux Juifs, aux Etats-Unis et ailleurs, à envisager leur avenir en Israël.

Cela n’empêche pas Eva Illouz de continuer de parler de ‘démocratie illibérale”, en écrivant que : “Les démocraties illibérales telles qu’Israël, la Pologne, la Turquie et la Hongrie se sont servies de la crise du coronavirus pour faire croire que le Reichstag était en feu et en ont profité pour suspendre les libertés civiles et révoquer le pouvoir du parlement et des tribunaux (Netanyahou a ainsi échappé au procès qui l’attendait le 17 mars)”. Ce morceau d’anthologie appelle quelques commentaires.

Tout d’abord, Israël n’a pas “suspendu les libertés civiles”, mais plus simplement confiné sa population – exactement comme l’ont fait la France et les autres “démocraties libérales” – avec une efficacité dont atteste le faible nombre de victimes du Covid-19 (un “détail” qui semble échapper à Eva Illouz).

Pourquoi Mme Illouz réserve-t-elle ses critiques aux seules “démocraties illibérales” et surtout à Israël, alors que les mesures adoptées en Israël sont similaires à celles adoptées (souvent avec moins de succès, en raison d’hésitations et de mauvaise gestion) dans les autres pays démocratiques ? Quant à la “révocation du pouvoir du parlement et des tribunaux”, on se demande si l’auteur de ces propos est vraiment informée de ce qui se passe en Israël. Comparer Israël – où les mesures prises l’ont été sous le contrôle tatillon d’une Cour suprême, qui est sans doute la plus puissante au monde – à la Hongrie de Viktor Orban (5), qui a voté une loi d’urgence sans limite, relève dans le meilleur des cas de la malhonnêteté intellectuelle.

Je ne sais pas d’où vient la détestation d’Israël qui anime Eva Illouz. Mais j’ai envie de lui dire : “déconfinez-vous!” Sortez de votre confinement intellectuel dans la tour d’ivoire de l’EHESS, pour aller à la rencontre du réel. Arrêtez d’abreuver vos lecteurs du Nouvel Obs de mensonges et d’inexactitudes concernant Israël, démocratie vivante dont bien des pays du monde, y compris celui dans lequel vous avez élu domicile, feraient bien de s’inspirer. Israël, une “démocratie illibérale” ? Non : Israël, démocratie libérale, Etat juif et démocratique et lumière des nations.

(1) D’après le Journal du Dimanche. https://www.lejdd.fr/Culture/Livres/la-sociologue-eva-illouz-la-sexualite-est-une-marchandise-3948495

(2) Un autre exemple d’intellectuel confiné, est le philosophe italien Gorgio Agamben, sur lequel nous reviendrons.

(3)  Fareed Zakaria, « The Rise of Illiberal Democracy », Foreign Affairs, no 76,‎ novembre- décembre 1997. Voir aussi F. Zakaria, The Future of Freedom: Illiberal Democracy at Home and Abroad, New York, W.W. Norton, 2003 ; tr. fr. Daniel Roche : L’Avenir de la liberté, Paris, Odile Jacob, 2003. Cité par P.A. Taguieff, L’Islamisme et nous (Paris, CNRS Éditions, 2017), p. 234, note 143. Sur le concept de “peuplecratie”, voir le livre intéressant de Ilvo Diamanti et Marc Lazar, Peuplecratie, La métamorphose de nos démocraties, Gallimard 2019, qui observe que le “populisme est un des mots les plus confus du vocabulaire de la science politique”. Sur le « néo-populisme », lire l’ouvrage éclairant de  Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme, Paris, CNRS éditions, 2012.

A travers cette abondance de néologismes plus ou moins pertinents, on entrevoit souvent la volonté idéologique de disqualifier des adversaires politiques démocratiquement élus. 

(4) Une version en ligne est aimablement fournie par le site agencemediapalestine.fr, ici.

(5) Lequel revendique l’idée de “créer un Etat illibéral”, voir https://budapestbeacon.com/full-text-of-viktor-orbans-speech-at-baile-tusnad-tusnadfurdo-of-26-july-2014/

à propos de l'auteur
Pierre est né à Princeton et a grandi à Paris avant de faire son alyah en 1993. Il a travaillé comme avocat et traducteur. Il a notamment traduit en français l'autobiographie de Vladimir Jabotinsky. Pierre vit depuis plus de 20 ans à Jérusalem et a collaboré avec des publications francophones, parmi lesquels le Jerusalem Post et Israel Magazine. Il est passionné par le sionisme et son histoire.
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