Israël brade son eau et sa Poste à des fonds privés

Nouvelle usine de dessalement dans la ville de Hadera, en Israël, le dimanche 16 mai 2010. (AP Photo/Ariel Schalit)
Nouvelle usine de dessalement dans la ville de Hadera, en Israël, le dimanche 16 mai 2010. (AP Photo/Ariel Schalit)

Lorsque des pays sont en déficit budgétaire chronique qui vide les caisses de l’État, alors ils sont contraints de vendre leurs bijoux de famille pour faire entrer de l’argent et couvrir une partie de ce déficit. Ce fut le cas significatif pour la France, endettée jusqu’au cou, qui a dû céder, entre autres ses autoroutes, son électricité et d’autres industries à des sociétés privées, en échange d’argent frais.

Les nouveaux propriétaires ont ainsi trouvé une rente et doublé leurs bénéfices. Mais quand en Israël, l’excédent budgétaire est conséquent, recettes fiscales plus importantes que les dépenses, on ne comprend pas pourquoi le gouvernement décide de se séparer de services publics indispensables.

Après la vente de Tnuva, première industrie laitière (lait, fromages, yaourts), et celle de Agan, première industrie chimique (engrais), sans compter les ports tombés entre les mains des Chinois, on vient d’apprendre qu’Israël veut se défaire de son eau. La société d’État Mekorot a financé les entreprises de dessalement d’eau de mer pour aujourd’hui les vendre à des fonds d’investissements privés.

On transforme l’eau de mer, denrée internationale gratuite, en eau désalinisée, mais on se sépare d’un bien public pour le mettre entre les mains de sociétés privées, intéressées uniquement par les bénéfices au détriment de la population.

L’eau est une matière indispensable et stratégique, pour le public d’abord, pour les agriculteurs qui la paient déjà cher, pour les usines et pour les industries. Dorénavant, le prix de cette eau devient dépendant du bon vouloir d’intérêts privés. Generation Capital Sapir, un groupe qui ne publie sur Internet aucune information sur ses activités et sur ses dirigeants, vient de faire l’acquisition auprès de Mekorot de l’usine de dessalement d’Ashdod faisant que dorénavant, les cinq principales usines de dessalement d’Israël sont désormais entre des mains privées.

Il est difficile de comprendre l’intérêt de l’État à gonfler ses réserves financières alors qu’elles sont en croissance permanente et que les caisses de la Banque d’Israël débordent de devises. L’usine de dessalement d’Ashdod a une capacité de production maximale de 140 millions de mètres cubes d’eau.

Cette vente de société a une portée symbolique qui ne se justifie pas car l’État n’est pas à la recherche de fonds. L’eau est devenue une denrée rare partout dans le monde et au Moyen Orient en particulier. Elle est devenue une arme de guerre. On le constate pour la France et les pays européens du sud. Les cinq principales usines de dessalement d’Israël, qui fournissent 80% de l’eau potable du pays, appartiennent dorénavant à des groupes privés qui décideront du prix qu’ils voudront appliquer.

Le citoyen israélien paiera dans le cadre de la politique ultra-libérale du ministère des finances. On pensait que le nouveau gouvernement, à la fibre légèrement à gauche, allait modifier sa stratégie pour mettre un peu de social dans ses nouveaux fondements mais on ne voit rien venir et la même politique économique perdure. La Gauche ou ce qu’il en reste est muette à ce sujet qui ne semble pas la perturber d’autant plus que les nouveaux acquéreurs emportent avec eux les méthodes et les brevets, souvent des secrets d’Etat.

Cela a été déjà fait pour le gaz, bradé à Yitzhak Tchouva, qui s’est enrichi aux dépends de l’État et qui, en mars 2022 selon Forbes, dispose d’une fortune estimée à une valeur nette à 3,8 milliards de dollars. L’ex-premier ministre Netanyahou avait personnellement fait passer «au bulldozer» par la Knesset en 2015, la cession du gaz israélien assurant des bénéfices exceptionnels à la fois pour le groupe Delek appartenant à Yitzhak Tchouva et pour la société Noble Energy basée au Texas. Quelles étaient ses motivations et l’intérêt d’Israël ? Le bénéfice net de Gas Group au deuxième trimestre de l’année a augmenté de 500 % pour atteindre 2,7 milliards de NIS (818 millions d’euros).

Fini le temps où la Histadrout, le syndical national, détenait les plus grandes pépites de l’État dans l’intérêt de sa population. On paie en fait la décision de Netanyahou de 2003 qui a rendu l’économie ultra-libérale aux mains de puissances souvent étrangères. Bien sûr l’économie israélienne est florissante mais au profit d’une minorité de monopoles qui dictent leur loi. Israël est assis sur un tas d’or mais sa population n’en profite pas et encore moins les deux millions de défavorisés qui ne meurent pas de faim certes, mais qui vivotent. Il ne s’agit plus de politique de droite ou de gauche mais de la politique de l’État.

Les services publics ne doivent pas être à la recherche de rentabilité. Leur rôle est d’aider toutes les couches de la population à bénéficier du même service et des mêmes avantages. À ce stade, il ne reste que les écoles à privatiser puisque le gouvernement a décidé de privatiser la Poste d’ici 2024. Plusieurs ministères sont concernés par ce processus et en particulier le ministère de la Défense et le superviseur des banques qui donneront certainement leur accord car le gouvernement le veut et l’a décidé. La Poste ne sert pas uniquement à l’envoi du courrier mais pour les règlements à l’intention des administrations et pour les opérations des immigrés interdits légalement de comptes.

Les salaries de la Poste, aujourd’hui des fonctionnaires, dépendront dorénavant d’une convention collective adaptée aux désidératas des investisseurs qui ne sont pas des philanthropes et qui feront tout pour rentabiliser leur mise de fond. Il est vrai que, par suite d’une mauvaise gestion, la Poste croule sous une crise financière mais un bon audit et de nouveaux gestionnaires compétents pourraient réduire les difficultés. Une certaine anarchie préside au sort de la Poste. Mais même si l’État aurait à mettre un peu de ses immenses revenus, il le ferait dans l’intérêt du principe même d’un service public. Israël continue à vendre ses bijoux de famille qui lui assuraient des revenus à vie.

Israël s’est inspiré de ce qui se faisait à l’étranger mais souvent pour la mauvaise cause. Ces dernières années il a copié les méthodes russes des années 1990. Les privatisations engagées en Russie au cours de la décennie 1990 représentent la plus grande réforme de la propriété jamais entreprise. Alors qu’au début de la décennie, la quasi-totalité de la production russe relevait du secteur étatique, dès 1998 environ 70% du PIB est produit dans le secteur privé.

C’était aussi le cas en Israël du temps des Travaillistes et du syndicat puissant Histadrout, c’est-à-dire avant l’arrivée de Netanyahou au ministère des finances. La transition de l’économie russe vers l’économie de marché, avec notamment les privatisations pendant les deux mandats du président Boris Eltsine, a créé les oligarques, ces personnalités de premier plan du monde des affaires, en lien avec le pouvoir politique, qui se sont enrichies depuis la dislocation de l’URSS.

En Israël, on a suivi le même modèle avec les privatisations à outrance. Une dizaine de familles d’oligarques mettent en coupe réglée le pays avec leurs monopoles. Et l’on continue à leur offrir sur un plateau doré les pépites du pays, sans que les hommes politiques réagissent, sans que la nouvelle vague de gauche dite travailliste ou Meretz ne bronche, sans que ceux qui ont une fibre sociale ne frappent sur la table, sans que les électeurs ne renvoient les coupables à leurs chères études.

Le monde politique israélien est anesthésié. On a critiqué les oligarques russes, on se soumet avec passivité aux oligarques israéliens. Bien sûr, on vante l’économie florissante d’Israël mais une très petite minorité en profite. Bibi a sauvé l’économie en 2003 certes mais au prix d’un appauvrissement plus important des défavorisés, deux millions aujourd’hui et ces derniers n’ont pas fini de payer la note avec la privatisation de l’eau et de la Poste.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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