Israël Année Zéro, ou la victoire d’Yigal Amir

Seul contre tous, Benjamin Netanyahu persiste à envisager l’annexion de près de 30 % de la Cisjordanie, renvoyant aux calendes hébraïques la solution à deux Etats qui, selon la doxa diplomatica, est la condition d’une « paix juste et globale ».

Il a raison. Le monde, y compris une majorité d’Israéliens, ne comprend pas que la paix sur la base de deux Etats est une dangereuse utopie.

Les adeptes de la religion à deux Etats réduisent le différend judéo-palestinien à des disputes de souverainetés et de frontières, alors que le conflit est, d’abord, métaphysique.

En effet, pour les Palestiniens, l’auto-détermination consiste, d’une manière ou d’une autre, à retrouver le paradis perdu, la « Palestine historique » d’avant la création d’Israël, et le retour, au sein de l’actuel territoire israélien, des descendants des 700 000 réfugiés de 1947-48.

Ce droit au retour est le socle politique de l’identité palestinienne, même s’il n’a, en réalité aucun fondement juridique : en droit international, le droit au retour des réfugiés n’est pas transmissible aux descendants des personnes expulsées.

C’est pourquoi les Palestiniens ont rejeté les propositions israéliennes de 2000 et en 2008 qui auraient permis de bâtir un Etat sur 93 % de la Cisjordanie (et 7 % en territoire israélien), de proclamer Jérusalem-Est, leur capitale avec une souveraineté partagée sur les Lieux Saints, mais en leur accordant l’intégration de seulement plusieurs dizaines de milliers de descendants de réfugiés de 1948 en Israël.
Accepter un Etat en Cisjordanie et à Gaza, soit 22 % de cette « Palestine historique » et sans droit au retour serait une capaixtulation.

Au-delà des discours destinés à l’opinion occidentale, les Palestiniens prônent la solution « en deux étapes » : d’abord, un petit Etat, a côté d’Israël, plus tard, à sa place.

Malgré le blocage du processus de paix, rien ne justifie l’aggravation de l’assujettissement des Palestiniens que provoquerait cette annexion.

Et pourquoi maintenant ?

Ecartons d’emblée l’alibi sécuritaire : la frontière israélo-jordanienne est la plus sûre d’Israël. La Jordanie est le bouclier oriental de David, et ce denier le glaive de la Jordanie (ce qui explique que ni les mercenaires de l’Iran, ni l’EI n’ont osé poser un pied en Jordanie), de sorte que l’annexion de la Vallée du Jourdain n’apportera aucun bénéfice stratégique.

Il ne reste que deux autres explications.

La première, une annexion électoraliste afin de rendre la monnaie de la « peace » à l’Oncle Donald.
En contrepartie de ses pots-de-vin politiques (transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem et reconnaissance de la souveraineté sur le Golan), le gouvernement israélien satisfaisait les dizaines de millions d’Américains évangélistes obsédés par un contrôle juif sur l’ensemble de la Judée historique. Vu l’état de la situation aux USA, il est peu probable que ce soit le souci actuel de Trump.

La seconde explication, une annexion pour provoquer une guerre totale avec les Palestiniens.
Dès lors que l’annexion ruinera Israël, entraînera une poussée hystérique d’israélophobie dans le monde, détruira les liens difficilement créés depuis 15 ans avec des Etats arabes, l’éloignera de l’U E et des démocrates américains et renforcera l’Iran et le Hezbollah militairement à l’affut, il est évident que ce modeste butin territorial doit rapporter bien plus qu’il n’en coûterait.

Côté Palestiniens, alors que beaucoup d’entres eux connaissent un sort similaire aux Juifs de Russie-Pologne du début du siècle dernier, d’où viennent les fondateurs de l’Etat d’Israël, confinés dans une Zone de Résidence, vivant au sein de shtetls sous la menace de judéo-cosaques et soumis à des contrôles et des règlements militaires insensés, l’annexion pourrira encore davantage leur quotidien en faisant finalement de la Cisjordanie un archipel de réserves de ce qu’il faudra bien appeler des Palestindiens.
Le mobile de ce projet d’annexion est d’enclencher une dynamique visant à l’expulsion de Palestiniens.
Mais une expulsion massive n’est « concevable » que dans un contexte de déflagration où les valeurs humaines d’empathie et de solidarité disparaissent.

Et l’annexion est ce poison : en effaçant officiellement, par l’annexion, la Ligne Verte (qui sépare juridiquement Israël de la Cisjordanie), de sorte que les frontières symboliques entre Palestiniens israéliens et ceux des Territoires disparaîtront, Israël encouragera automatiquement une jonction des révoltes qui mettront à feu et à sang, les Territoires, mais, fait inédit depuis 1948, la Galilée et le Néguev. Dos à la mer, les Juifs, assiégées comme en 1948 (décidément…), nul ne se souciera du sort des Palestiniens.

Et pourtant, les Israéliens ne veulent ni mourir, ni tuer pour la vallée du Jourdain, et aspirent, non pas à des annexions, mais à davantage de connexion avec leurs voisins arabes. Et les Palestiniens ne veulent, ni jeter les Juifs à la mer, ni mourir en martyr, mais vivre dans l’égalité et la paix avec leurs voisins, même si c’est en rêvant de détruire l’Etat d’Israël. C’est un paradoxe. Qui ne se justifie pas, mais s’explique.

25 ans après l’assassinat de Rabin, Yigal Amir aura scellé le destin de la région. Si le geste de cette icône diabolique de l’ultra-droite sioniste a été blâmé par le Likoud, son intransigeance à tout compromis territorial a toujours été partagé par la majorité des représentants des colons, lesquels ont infiltré, depuis lors, la droite (à l’époque) respectable, pour devenir le groupe le plus influent (non pas numériquement, mais du fait de son activisme déterminé et sans concession, face à une société israélienne morcelée et amorphe) au sein du « camp national ».

Après la mort de Rabin, la gauche israélienne a progressivement quitté la scène politique. Puis, les centristes et la droite modérée, incarnée en son temps, par Benjamin Netanyahu, a été liquidée par ce dernier qui a compris tout le profit qu’il pouvait tirer d’une radicalisation de sa politique (dans un environnement international très ancré à droite) au profit des colons.

Benjamin Netanyahu bras armé de Yigal Amir ? Certainement pas pour retourner l’arme contre l’actuel Premier ministre, mais pour propulser Israël 72 années en arrière : une régression éthique, diplomatique, économique et sécuritaire et, au-delà de tout, une perte de légitimité, car si les Juifs ont droit à leur foyer national, ce droit n’est pas absolu : il est conditionné à la manière dont Israël traitera les Palestiniens. Maintenant.

à propos de l'auteur
Eric est avocat en droit social à Paris.
Comments