Israël-Allemagne et la raison d’état

C’est quoi la raison d’état ?

La Raison d’État est le principe politique en vertu duquel l’intérêt de l’État, conçu comme une préoccupation supérieure émanant de l’intérêt général, peut nécessiter de déroger à certaines règles juridiques ou morales, notamment dans des circonstances exceptionnelles. Donnant lieu à des pratiques très variées, cette notion se rattache en particulier à celle de souveraineté nationale, en ce que sa finalité principale est d’assurer la conservation et la pérennité de l’État (Wikipedia).

S’agit-il d’une raison qu’on ne veut pas expliquer aux citoyens ? D’un choix des dirigeants qui doit rester caché ? Du secret défense, qu’on invoque lorsqu’on ne veut pas donner d’explication ? C’est tout ça à la fois, la plupart du temps. Pourtant, il y a une exception. L’affaire Dreyfus en a été le paradigme.

Dans le cas de l’Allemagne, c’est tout autre chose, ce n’est pas un secret, ce n’est pas caché. C’est unique au monde. Il ne semble pas y avoir d’équivalent ailleurs sur la planète.

La définition allemande

Le 7 octobre 2023, immédiatement après l’horrible massacre connu du monde entier, le chancelier allemand Olaf Scholz déclare que « la sécurité de l’État d’Israel est raison d’état pour l’Allemagne ». Ce faisant il reprend à son compte la formulation de celle à qui il a succédé, la chancelière Angela Merkel. Le 18 mars 2008 lors du 60e anniversaire de la fondation de l’état d’Israël, elle s’exprime devant la Knesset ;

« En ce qui concerne l’Holocauste, cette responsabilité historique de l’Allemagne fait partie de la raison d’État de mon pays ; Cela signifie que la sécurité d’Israël n’est jamais négociable pour moi en tant que chancelière allemande » C’est en soi une déclaration unique, même si l’allié de Washington se tient aux côtés d’Israël non sans quelques tensions.

Le chancelier Scholz dans une déclaration gouvernementale au Bundestag à propos de la situation d’Israël confirmait «  A l’heure actuelle, il n’y a qu’une seule place pour l’Allemagne, celle aux côtés d’Israël ». Il ajoutait : « c’est ce que nous entendons lorsque nous disons ‘la sécurité d’Israël est la raison d’État allemande’ »

On ne connaît pas d’autre exemple où un état proclame aussi clairement et fortement comme raison d’état propre, la survie d’un autre état.

Il ne faut pas s’y tromper, il y a ici un terme politique et non juridique. La raison d’être d’un État, l’Allemagne, place la sécurité d’Israël au-dessus de tout. Cette raison d’état, pour bien entendre sa signification repose avant tout sur l’histoire. C’est la Shoah qui a façonné les relations entre les deux pays. L’Allemagne n’est pas la seule à mettre l’accent sur le droit d’Israël à exister. Les États Unis ont clairement déclaré qu’Israel à le droit de se défendre en cas d’attaque. On reste cependant très loin des 193 membres de l’ONU.

Cela étant, on doit rappeler que l’Allemagne, après les États Unis, est le deuxième plus important contributeur de l’aide aux Palestiniens, et, comme Washington, est favorable à la solution à deux États. Dans l’immédiat, ces aides ont été suspendues.

Le nouveau scandale des employés palestiniens en très grande majorité membres du Hamas a provoqué la suspension de nombreuses contributions à l’UNWRA. Accessoirement la France, dans l’immédiat n’a pas eu à suspendre son aide, car elle a déjà versé ce qu’elle avait prévu et rien de plus au premier semestre 2024. C’est une position d’attente.

La demande de l’UE d’un audit de l’UNRWA est de la poudre aux yeux, car la situation est connue depuis des années. La collusion existe bel et bien. Comme on ne peut pas créer une commission pour enterrer le scandale, on demande un audit. Il se perdra dans les sables de l’UNRWA. La complicité entre le Hamas et les structures existe et rien ne changera.

Au-delà de la Raison

Vous avez dit raison d’État ! Oui, mais elle n’entraîne pas obligatoirement d’aide militaire. On doit pourtant souligner que l’Allemagne fournit Israël en matériel et équipements militaires (notamment sous-marins). Un contrat sur des fournitures très importantes de munitions est en cours de réalisation. Il n’y a pas d’obligation au sens juridique pour l’Allemagne, d’intervenir militairement, si la situation venait à se dégrader. Selon les experts allemands eux-mêmes, le gouvernement fédéral, sans le déclarer ouvertement, serait prêt à aller très loin, si la question devait se poser en termes existentiels.

En pratique, le concept de raison d’état est une actualité brûlante dont le gouvernement fédéral et le parlement se préoccupent, d’autant plus qu’il s’agit d’une coalition de trois partis.

Le pour et le contre

« La raison d’état passe toujours par l’intérêt avant les valeurs » déclarait la directrice générale de l’institut allemand Max Plank d’histoire et de théorie du droit. En fait, on entend par là que la protection de l’état d’Israël pourrait être une « valeur allemande » qui risquerait de portée atteinte aux intérêts supérieurs allemands.

La déclaration d’Angela Merkel en 2008 a réduit la tension. C’est une tentative d’ordre juridique qu’on a essayé de reformuler sous une forme politique, pour la politique internationale. En ce sens, elle a le très grand mérite de clarifier la position allemande et au fond, de la simplifier, quand bien même cette notion est tellement unique qu’elle reste un cas singulier qu’on ne peut donc pas comparer par ailleurs, au même titre que la Shoah qui fit six millions de victimes. On osera utiliser la même formulation un « autre cas singulier ».

Selon le juriste de service, cette configuration permet finalement au dirigeant d’un État de déclarer qu’il n’a rien à divulguer s’il affirme que c’est l’intérêt de l’État. Avec cette théorie, le chancelier a pu clore le débat ouvert sur cette raison d’état. Certains critiques peuvent opposer un raisonnement contraire en avançant que si l’état peut scinder et isoler certains principes, cela peut impacter et fragiliser d’autres engagements et par conséquent entraîner une atteinte de la démocratie. On mesure donc ici à quel point le gouvernement fédéral a dû faire face à de multiples oppositions, alors que la liberté d’expression est inscrite dans la loi fondamentale (qui fait office de constitution). Les manifestations pro-palestinienne ont été interdites, pendant que d’autres formes d’expression ont été réduites, telles que les déclarations approuvant des actes criminels ou fomentant des troubles. L’exercice est très délicat tant sur le plan intérieur qu’au sein de la communauté internationale. Berlin est unique dans ce concept non seulement au monde et bien évidemment au sein de l’Union européenne. Israël y trouve certes des soutiens, mais très versatiles, à mesure que l’opération militaire de Gaza se poursuit. Il faut absolument rappeler ici que l’Allemagne est intervenue au Tribunal Pénal de la Haye au soutien d’Israël. On ne peut pas en dire autant face à une majorité de pays qui sont restés spectateurs. D’aucuns pourraient reprocher à l’Allemagne de soutenir un « pays génocidaire » pour ceux qui retiennent cette formulation de la Cour Pénale Internationale. Sa position est à saluer pour le courage politique qu’il suppose. Il est tellement plus facile de suivre la meute et d’hurler avec les loups.

Le débat est maintenant ouvert pour déterminer qui sont les victimes, civiles et militaires. Pour certains, Berlin ne semble pas faire de différence entre victimes civiles ou militaires (on feint d’ignorer que la majorité des membres du Hamas sont en civil) L’Allemagne pourrait être impliquée juridiquement et accusée de complicité avance-t-on.

Très récemment, le ministre de l’Économie Robert Habeck a utilisé comme mot-clé ISRAEL RAISON D’ETAT dans un discours très remarqué sur Israël et l’antisémitisme. Cette position exceptionnelle de l’Allemagne lui a fait perdre beaucoup de son aura et de son crédit dans la rue arabe qui ne retient que la réaction israélienne. Laquelle devient – pour cette partie de l’opinion – le point de départ et qualifie Israël d’agresseur en occultant le pogrom du 7 octobre, comme le font nombre de médias non arabes.

Enfin pour clore la question de la raison d’état, il faut savoir que l’accord de coalition actuel entre le SPD, les Verts et le FDP reprend le concept d’ISRAËL RAISON D’ETAT dans son contrat de gouvernement. On ne saurait mieux dire en démocratie, surtout à tous les donneurs de leçons, toujours bien intentionnés.

à propos de l'auteur
Ancien cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles, depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine.
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