Israël à crédit

© Stocklib / Hanna Kuprevich
© Stocklib / Hanna Kuprevich

1 000 000 000 000 : on pourrait aussi écrire mille milliards mais l’Israélien aime aligner les zéros lorsqu’il s’agit de grosses sommes d’argent qui le font rêver.

Aujourd’hui, l’Israélien est gâté : le chiffre de mille milliards de shekels vient de faire la une de l’actualité locale. C’est le montant faramineux de la dette publique d’Israël à la fin 2020.

Ce n’est pas un chiffre banal, au point que l’hébreu utilise le terme anglo-saxon trillion pour faire court. Ce trillion de shekels est sujet à controverse ; en raison de la crise sanitaire, la dette d’Israël est passée, en une seule année, de 60% à 73% de la richesse nationale.

En pleine crise politique et en l’absence de budget voté pour 2020, le gouvernement de Benyamin Netanyahou a dû improviser des mesures visant à amortir le choc de la pandémie, soutenir le pouvoir d’achat des Israéliens, payer les vaccins, etc.

L’envolée de la dette publique

Pour financer ces dépenses exceptionnelles, le gouvernement israélien a dû emprunter de l’argent – beaucoup d’argent – aussi bien dans le pays qu’à l’étranger.

Au total, l’emprunt du secteur public en Israël s’est élevé à un montant record en 2020 : 265 milliards de shekels (65 milliards d’euros), soit deux fois plus qu’en 2019.

Résultat : la dette publique s’est envolée en 2020. Elle atteint désormais le montant de 984 milliards de shekels – l’équivalent de 250 milliards d’euros – soit 20% de plus que la dette de 2019.

Aujourd’hui, Israël accumule donc une dette publique proche d’un trillion de shekels.

Comparée à la richesse nationale, la dette a fait un grand bond en avant : elle est passée de 60% du produit intérieur brut (PIB) en 2019 à 73% en 2020.

Le choc est d’autant plus sévère qu’Israël avait mis une décennie (de 2010 à 2019) pour abaisser sa dette publique de 70% à 60% du PIB – taux qui correspond aux règles européennes auxquelles Israël n’est pas soumis.

On comprend la déception de certains politiques et économistes israéliens : une année de pandémie aura suffi à effacer dix années d’effort budgétaire.

La fin d’un dogme budgétaire

L’envolée de dette publique en Israël est-elle inquiétante ?

Rien n’est moins sûr, d’autant plus que la situation financière du pays reste bonne : le shekel est solide, les capitaux étrangers affluent et les réserves en devises sont confortables.

En réalité, la baisse de la dette publique – à tout prix – est un dogme du libéralisme économique mis en œuvre en Israël depuis une bonne décennie.

Après une crise sanitaire aussi grave que celle du Covid, Israël a besoin d’investir pour renforcer sa protection sociale, moderniser sa santé, développer ses infrastructures, etc.

Lorsque l’Etat s’endette pour relancer son économie et protéger sa population, il s’agit d’investissements publics générateurs de croissance et d’emplois.

Pour Israël de 2021, le ratio de la dette au PIB n’a aucune importance.

Il a fallu une grave crise sanitaire pour comprendre l’urgence de réparer les dégâts causés par une décennie de restrictions budgétaires ; il n’est jamais trop tard pour bien faire…

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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