Israël à contre-temps des démocraties occidentales

L’énigme de la haine d’une partie des Occidentaux vis-à-vis d’Israël
Depuis quelques décennies, Israël fait l’objet d’une grande hostilité, voire même d’une haine farouche, dans nombre de démocraties occidentales. Cela a commencé bien avant le 7 octobre 2023, mais le phénomène s’est amplifié depuis.
Alors que les immenses tragédies dans nombre de pays font l’objet de silences assourdissants – le funeste sort de toutes les femmes emmurées en Afghanistan, le sombre destin des populations de Corée du Nord ou du Venezuela, les guerres civiles en Birmanie, au Congo, au Soudan ou au Yémen, la misère abjecte en Haïti, au Sahel ou ailleurs, le joug des dictatures dans beaucoup de pays d’Afrique ou d’états arabes,… – ces deux dernières années c’est la situation dramatique des Palestiniens qui occupe systématiquement le devant de la scène dans les médias occidentaux, au point d’écraser tous les autres sujets.
On ne compte plus les manifestations où une marée de drapeaux blancs-rouges-verts-noirs ont envahi les rues des grandes villes d’Europe, d’Amérique du Nord ou d’Australie, alors que les autres drames sont quasiment ignorés de ces mêmes opinions publiques qui n’ont de cesse de dénoncer l’État d’Israël comme s’il était responsable et coupable de la plupart des maux de ce bas monde.
Comment rendre compte d’un tel déséquilibre alors que, quel que soit le critère considéré, les Occidentaux ont certainement bien plus de choses en commun avec les Israéliens qu’avec leurs ennemis auto-déclarés, qu’ils soient russes, turcs, chinois, algériens, yéménites, iraniens ou même palestiniens. Il y a deux explications faciles, toujours prêtes à l’emploi :
- La politique inqualifiable du gouvernement israélien actuel qui est très sévèrement jugée, avec raison, ayant causé la mort de dizaines de milliers de civils palestiniens et ayant systématiquement rasé l’habitat déjà étroit de deux millions de personnes. Si cet argument est recevable dans l’absolu[1], il doit également être apprécié de manière relative : par exemple en comparant cette guerre de Gaza aux campagnes militaires occidentales en Syrie et en Irak lancées en riposte aux attentats djihadistes qui ont ensanglanté nombre de métropoles d’Europe ou d’Amérique.
- L’antisémitisme qui aurait muté en mouvement anti-Israël. C’est sans doute vrai pour partie. Mais si l’on considère que l’objet de cette nouvelle vindicte (soit un État constitué disposant d’une armée aguerrie) est fondamentalement différent de l’objet de l’antisémitisme « traditionnel » (soit une minorité sans défense qui tente de survivre dans un milieu hostile), il est alors difficile d’utiliser le même qualificatif pour désigner deux phénomènes aussi différents.
Quoi qu’il en soit, ces arguments peinent à exprimer les ressorts et l’intensité d’une telle hostilité, en particulier lorsque, encore une fois, on la compare avec la relative indifférence vis-à-vis des États comptables des drames qui se passent ailleurs sur la planète.
Et si les détracteurs occidentaux voyaient dans ce petit pays qu’est Israël un phénomène à contre-courant d’un climat social qui s’est installé dans les démocraties occidentales, et qu’ils ont donc du mal à comprendre et à intégrer ?
Un État de guerre permanent depuis 80 ans
Depuis sa création en 1948, Israël est un pays en État de guerre permanent avec des ennemis auto-déclarés. On peut élaborer à l’infini sur les conditions de l’émergence de cet État et sur la rancœur des Arabes en général, et des Palestiniens en particulier, encore faudrait-il mettre ce développement historique en parallèle avec celui de la création d’autres États.
Que ce soit les États-Unis, le Canada, l’Australie, les pays d’Amérique du Sud, les impérialismes Russes, Arabes ou Ottomans, toute personne de bonne foi ne peut que constater que quels que soient les drames subis par les Palestiniens, ils ne sont pas forcément pires que ceux subis par les peuples autochtones victimes des grandes puissances du passé.
Dióscoro Puebla, 1862, huile sur toile (330 cm x 545 cm). (Domaine public via Wikipedia)
Il n’est que de se souvenir de l’odieux aphorisme attribué au général américain Philip Sheridan : « un bon Indien est un Indien mort », déclaration prononcée en 1861, soit trois décennies à peine avant l’émergence du sionisme politique, qui reflétait l’État d’esprit d’une grande majorité d’Américains de l’époque.
Cet État de guerre permanent affecte très profondément la société israélienne et la distingue de la plupart des sociétés occidentales actuelles qui, en dehors de quelques éruptions, parfois très meurtrières mais relativement ponctuelles, ont vécu de longues périodes de paix depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
En conséquence, ces populations occidentales ont quelque part perdu le sens de la menace extérieure, n’ayant quasiment jamais imaginé une attaque directe sur leur territoire[2]. Ainsi, elles ont tendance à changer d’échelle dans leur vision des conflits et à apprécier ceux qui se déroulent ailleurs dans le monde avec d’autres critères que celui de périls réels pesant sur leur vie quotidienne.
Plus précisément, les opinions publiques d’Europe, d’Amérique ou d’Australie semblent juger les protagonistes d’un conflit en fonction de ce que chacun devrait faire dans un monde parfait.
La solution à la querelle moyen-orientale prônée par les Occidentaux décents – soient ceux qui ne vocifèrent pas avec les meutes hurlantes et ignorantes dans des manifestations d’où ne transpire que la haine – est simple et évidente : elle consiste à créer deux États pour deux peuples qui vivraient alors en paix.
Ils ne comprennent pas qu’une majorité d’Israéliens s’y opposent, en y percevant une menace existentielle comme l’attestent d’innombrables discours incendiaires, d’Alger à Bagdad, de Sanaa à Téhéran ou bien de Gaza à Damas ou Beyrouth en passant par Ramallah.
D’ailleurs, qu’est-ce qu’exprime le slogan omniprésent de « Palestine libre de la rivière à la mer » si ce n’est une volonté affirmée de détruire un État où vivent 10 millions d’habitants qui, dans leur écrasante majorité, lui sont très attachés ? Mais au-delà des slogans et des discours, de 2005 à 2023 le Hamas et le Hezbollah ont lancé plus de 20 000 (répétons : vingt mille, soit une moyenne de 3 par jour, tous les jours !) roquettes ou obus de mortiers sur le territoire israélien.
La fréquence de ces attaques a fini par donner à ces volées de projectiles une apparence de normalité, ce qui fait que toute riposte israélienne finit par être jugée comme agressive par rapport à une situation perçue comme stabilisée.
Mais que se passerait-il si l’un de ces pays occidentaux était soumis ne serait-ce qu’ à 1% de telles attaques ?
Par exemple, des milices armées lançant 200 roquettes sur le sud des États-Unis depuis le Mexique ; ou bien des groupes terroristes localisés en Belgique lâchant 200 obus de mortier sur le nord de la France ?
Lorsque surviennent de vraies attaques, comme celles du 11 septembre 2001 ou du 13 novembre 2015, les réactions sont ultra-violentes comme l’ont montré la récente guerre d’Afghanistan ou bien celle de Syrie contre Daech.
Il n’est alors plus question de « droit international » ou de « proportionnalité dans les ripostes » : la mission première de l’État est de réduire les attaquants, « quoi qu’il en coûte ». Notons que cette expression « quoi qu’il en coûte » s’applique surtout aux malheureuses populations civiles vivant à proximité des combattants – rappelons que la seule prise de Mossoul en 2017 a causé la mort de plusieurs milliers de civils.
Service militaire
Dans les grands pays occidentaux (États-Unis, France, Canada, Royaume Uni, Espagne, Italie, Allemagne ou Australie), il n’y a pas ou plus de conscription.
Certains pays plus modestes l’ont maintenue (Autriche, Chypre, Danemark, pays Baltes, Finlande, Grèce, Suède, Suisse), mais la plupart des jeunes Occidentaux ont été libérés de cette contrainte si pesante qui obligeait les jeunes à passer une partie de leurs meilleures années à croupir dans des casernes.
De fait, le poids financier d’un service militaire obligatoire est devenu insupportable aux nouvelles générations, qui justement ne savent plus ce qu’est une menace externe.
Mais en faisant l’impasse sur une ou deux années où les jeunes sortent de leur milieu étroit et se trouvent confrontés à d’autres secteurs de la société, celle-ci a probablement perdu en cohésion.
La fragmentation actuelle ainsi que la conflictualité très prononcée des sociétés occidentales auraient peut-être été atténuées si un service national, militaire ou civil, avait été maintenu.
Dans les fabriques des sociétés israéliennes et européennes, cette période structurante sous les drapeaux, qui marque tant les jeunes Israéliens et qui est absente dans les démocraties occidentales, est une différence très importante souvent sous-estimée.
Israël est dans l’obligation de maintenir un tel service de trois années, assorti de multiples périodes de réserve. L’armée de défense d’Israël[3], soit l’acronyme Tsahal en hébreu, qui répond à cette contrainte sécuritaire, produit une cohésion sociale absente dans nombre de pays dont les populations ne pensent qu’à en découdre avec leurs adversaires politiques : LFI vs RN/FN, Démocrates vs Républicains, Brexit vs Remain, AFD vs d’autres partis allemands, etc.
Si la conflictualité entre pro-Bibi et anti-Bibi n’est pas moins aiguë en Israël, l’institution militaire demeure encore un solide pilier social qui permet d’ancrer la société dans une certaine stabilité et contribue ainsi à diluer une partie de cette animosité dans un cadre commun.
Démographie galopante et résurgence du religieux
De tout temps, la démographie d’un pays a été considérée comme un atout et une force. Typiquement, l’une des clefs des succès français aux XVIIe et XVIIIe siècles faisait intervenir une population plus nombreuse que celle de chacun de leurs voisins et ennemis européens (hors empire russe).
Or, dans la plupart des démocraties, cette démographie est aujourd’hui en berne et ne suffit même plus au renouvellement des populations. Cette caractéristique est d’ailleurs un élément important dans les problèmes d’immigration auxquels la plupart de ces démocraties sont confrontées.
Israël ne connaît pas cette baisse de natalité, et au contraire, se situe dans une dynamique de croissance démographique qui tranche avec ce que l’on observe dans beaucoup d’autres pays[4].
Cette caractéristique sous-tend une dynamique sociale et une atmosphère vivifiantes dans le pays qui se distinguent d’une ambiance de déclin qui prévaut en France et en Europe. Cette morosité, couplée aux discours écologistes de fin du monde, finit par s’auto-alimenter dans un cercle vicieux, peu propice à l’espoir de jours meilleurs pour les futures générations : moins d’enfants → moins de sens dans un monde désenchanté → focalisation sur les menaces politiques et écologiques → futur plus sombre → fatalisme et retrait → moins d’enfants.
Indépendamment de l’appréciation que l’on peut porter sur le bien fondé de cette forte démographie israélienne, notamment sur le phénomène de surpopulation du centre du pays[5], celle-ci forge et structure un mental orienté vers la croissance et l’espoir, contrairement au mental occidental actuel qui aujourd’hui s’articule plutôt autour de la stagnation et de l’affaissement.
Par ailleurs, l’indécrottable mécréant qu’est l’auteur de ces lignes est forcé de reconnaître que la renaissance de la foi religieuse en Israël donne à cette société une certaine force, et apporte des réponses à une quête de sens qui nous habite tous, en particulier dans la recherche d’une identité collective et d’une cohésion nationale ; que beaucoup de ces réponses soient factices et totalement irrationnelles, le fait demeure.
Cet optimisme et cette volonté d’aller de l’avant se différencient de la déprime qui semble accabler nombre de démocraties occidentales qui ne parviennent plus à trouver des ressorts idéologiques qui pourraient prendre la place qu’occupait auparavant une chrétienté conquérante et omniprésente[6], alors que l’idéal socialiste ne parvient plus à mobiliser.
Cette quête de sens religieux interagit avec la démographie, produisant un mélange parfois détonnant de forces motrices, absente en Occident en dehors des chrétiens évangélistes américains.
Jalousie des succès
Le succès d’Israël dans tous les domaines peut produire une certaine jalousie dans les pays occidentaux qui lorgnent sur l’impressionnante réussite des Israéliens, partis de presque rien en 1948 et qui excellent maintenant dans nombre de domaines : agriculture, industrie, arts, haute technologie, niveau de vie, défense, recherche, etc.
Bien qu’en Israël, la disparité entre riches et pauvres atteint malheureusement des sommets encore inégalés dans la plupart des démocraties, ce pays a su se hisser dans le cercle fermé des États relativement prospères. D’ailleurs, le nombre élevé de brevets déposés ainsi que le nombre de prix Nobel attribués à des Israéliens par rapport à sa population témoignent de cette success story.
Cette dynamique de force qui transpire de tout le pays est particulièrement visible dans les innombrables chantiers en cours : immeubles d’habitation, tours pour bureaux ou appartements, routes et transports publics, bases militaires, sites industriels ; ceux-ci le font ressembler à une immense fourmilière.
Rapprochement des situations
Comment conclure ce texte sur les différences entre Israël et les démocraties sans mentionner le récent discours du chef d’état-major des armées françaises Fabien Mandon qui, le 18 novembre 2025, alertait les élus de la France sur les menaces qui planent sur la Nation, et sur les éventuels sacrifices qui pourraient s’avérer nécessaires pour y faire face.
Ce qui est marquant n’est pas tant le contenu du discours, qui décrit doctement ces menaces et qui demande l’appui des maires pour contribuer au bon fonctionnement des forces armées, que les réactions outrées qui ont accueilli ses propos. Un tel discours prononcé en Israël – qui aurait évoqué la possibilité de faire des sacrifices et de perdre ses enfants pour le salut de la Nation – aurait paru totalement saugrenu et lunaire.
Néanmoins, le retour des menaces réelles en Europe pourrait rapprocher les deux atmosphères socio-politiques qui prévalent en Israël et dans une Europe démocratique qui tenterait de préserver ses valeurs face à des ennemis russe, chinois, turc, algérien ou iranien, qui cherchent à la déstabiliser. En effet, l’agressivité assumée de ces pays pourraient placer cette Europe dans une situation un peu plus semblable à celle que vit Israël depuis sa création et qui peut se résumer par ce ce bon mot de la sagesse populaire :
Pour faire la paix, il faut être deux mais pour faire la guerre, un seul suffit. [7]
Ce n’est bien évidemment pas une perspective très réjouissante – pour le moins – et on aurait pu souhaiter que ce soit au contraire l’avènement de la paix qui rapproche Israéliens et Occidentaux dans un monde qui serait plus pacifié. Malheureusement, les vents tristes et violents de l’actualité ne semblent pas être orientés dans ce sens.
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[1] En gardant à l’esprit qu’une partie des critiques des actions israéliennes font commodément l’impasse sur l’enchaînement des causes et des effets. Pour le dire d’un mot : pas de carnage en Israël le 7 octobre, pas de destructions si meurtrières à Gaza après le 7 octobre. On peut alors comprendre l’obsession d’Israël de ne pas revivre un tel massacre de masse et de prendre les mesures nécessaires pour que celui-ci ne se reproduise pas, alors même que le Hamas affirme vouloir recommencer dès que possible.
[2] Quel que soit le conflit considéré depuis 1945 (décolonisation, guerres de Corée, d’Indochine, d’Algérie, du Vietnam, d’Afghanistan, d’Irak, ou d’autres encore comme les Falkland ou les Balkans), les démocraties occidentales n’ont quasiment jamais subi de menace réelle d’invasion. Aussi tragiques que puissent être les pertes militaires dans des opérations extérieures ou bien les victimes des attentats terroristes, elles ne sont en rien comparables aux ravages produits par des affrontements d’armées régulières, comme nous le montre la guerre d’Ukraine actuelle, avec des centaines de milliers de morts civiles comme militaires, des régions dévastées et des économies entièrement centrées sur le militaire.
[3] N’en déplaise à l’extrême gauche qui pourrait s’offusquer d’un tel propos, Tsahal est probablement ce qui se rapproche le plus de l’armée populaire de ses rêves décrite dans maints documents d’inspiration marxiste.
[4] Bien sûr, la très forte natalité des Haridim religieux fait exploser les statistiques, mais elle accentue plus qu’elle ne crée une tendance générale de la population israélienne, où les familles de 3 à 4 enfants sont la règle alors que celles de pays occidentaux se rapprocherait plutôt de 1 ou 2 enfants.
[5] Six millions d’habitants vivant sur l’étroite région centre délimitée par la mer Méditerranée à l’Ouest, la Galilée au Nord, la Cisjordanie à l’Est et le désert du Néguev au Sud.
[6] Cette remarque ne concerne que le sionisme religieux nationaliste et ne s’applique pas à la population des Haridim qui vivent en complète autarcie, dans une atmosphère de secte moyenâgeuse et qui ne contribue en rien à cette dynamique sociale.
[7] Citée dans l’excellent ouvrage de David Fromkind Europe’s Last Summer qui traite des responsabilités respectives des différents protagonistes dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale.
