Israël 2026 : L’heure des bilans

Logo fictif des élections de 2026, généré par l'intelligence artificielle Gemini

Une élection décisive

D’ici l’automne, la population israélienne va être appelée aux urnes pour élire une assemblée qui va désigner un gouvernement pour les quatre prochaines années.

Il est important de garder à l’esprit que ne participeront au scrutin que les citoyens disposant de la nationalité israélienne et que les quelque 2.75 millions de Palestiniens qui vivent en Cisjordanie dont la vie quotidienne va être pour partie structurée par les résultats de ce vote, n’auront pas voix au chapitre. Ce qui n’est pas très glorieux pour un État qui se targue d’être la seule démocratie du Moyen-Orient, même s’il importe de garder à l’esprit qu’Israël est loin d’être seul comptable de cette scandaleuse situation. Il est d’ailleurs affligeant que la plupart des partis politiques en lice ne formulent aucune proposition sérieuse pour remédier à cette anomalie démocratique qui dure depuis bientôt six décennies.

Comme lors de chaque élection, de multiples candidats vont se présenter devant les électeurs, avec des programmes, des personnalités et des visions d’avenir pour tenter de capter leur vote et accéder ainsi au pouvoir. Pour les factions qui ont géré les affaires publiques durant les quatre années écoulées, tous les discours, promesses et engagements devront être appréciés à l’aune de la situation dans laquelle le pays se trouve au terme de cette mandature. C’est un tel bilan à très haute altitude que ce texte se propose de dresser, en survolant quelques aspects qui ont marqué ces quatre années.

Un sentiment d’insécurité qui n’a jamais été aussi aigu

Le conflit actuel, déclenché par le Hamas lors de cette abominable journée du 7 octobre 2023, dure depuis plus de 32 mois, soit le double de la plus longue guerre qu’Israël ait eu à mener au cours de sa courte existence [1]. On peut la découper en tranches temporelles ou spatiales (Hamas, Hezbollah, Houthis, régime des Mollahs), reste que la nation est sur le pied de guerre depuis presque trois années et que les populations civiles souffrent comme jamais depuis la création de l’État : bombardements meurtriers, alertes incessantes de jour comme de nuit, attentats terroristes, dégâts matériels considérables, etc.

C’est tous les jours que l’on déplore encore des victimes dans des combats dont plus personne ne semble être en mesure de percevoir ni le sens ni les objectifs. Et que dire de cette séquence des otages qui a duré plus de deux années et qui a constitué un traumatisme national dont on peine encore à apprécier tous les dommages. Avec des traces indélébiles pour ceux qui s’en sont sortis, et le drame indicible des familles endeuillées qui n’ont pu récupérer que les dépouilles de leurs proches.

Si l’équipe gouvernementale ne peut être tenue responsable de cette guerre qui s’est déroulée sur plusieurs fronts, elle reste bien évidemment comptable d’une part de la manière dont le pays s’est laissé surprendre et d’autre part des actions menées en riposte à cette attaque. Elle est également en partie responsable de l’impasse actuelle qui ne laisse entrevoir aucune accalmie à court terme. Il est peu de dire que les slogans prétentieux et péremptoires de ce fatidique automne 2023, « Victoire totale », « Nous vaincrons ensemble », « Changer la face du Moyen-Orient » sonnent aujourd’hui très creux aux oreilles d’une population sonnée qui ne rêve que du retour à une routine apaisée après tous ces drames.

Une confiance érodée dans l’institution militaire

Si appelés du contingents et réservistes ont « fait le job », parfois au prix de très lourds sacrifices, il est difficile de ne pas constater que Tsahal ne sort pas grandi de cette séquence. Outre l’aveuglement de la hiérarchie militaire qui n’a pas su prendre en considération les signaux qui remontaient du terrain les jours précédents l’attaque du Hamas, les rapports quasi-quotidiens du porte parole de l’armée pendant les années 2023 et 2024 qui vantaient les succès dans la bande de Gaza, dans le sud Liban ou en Iran ont fini par perdre toute crédibilité : tant de succès annoncés en grande fanfare pour en fin de compte si peu de résultats concrets sur le cours général des choses ? Le Hamas, même affaibli, reste toujours aux commandes à Gaza, le Hezbollah continue de régner au Liban et empêche des centaines de milliers d’habitants du Nord d’Israël de revenir à une vie normale, le régime iranien a plié mais n’a pas rompu, et risque même de sortir renforcé de cette séquence.

Que pensent les habitants du Nord de cette fameuse « victoire totale » dont les dirigeants ont abreuvé les Israéliens pendant des mois, eux qui doivent encore et toujours courir aux abris tous les jours ? Si au bout des 32 mois écoulés depuis octobre 2023 on en est arrivé là, comment ne pas craindre qu’avec la même équipe dirigeante, Israël en sera plus ou moins au même point dans 32 mois, soit début 2029 ?

Comme dans toute démocratie, l’armée n’est que le bras opérationnel du politique qui lui fixe ses objectifs. Or, l’impasse que l’on constate aujourd’hui ne peut que rejaillir sur Tsahal qui est par construction étroitement associé à l’équipe dirigeante. D’autant que les ravages à Gaza ou au Sud Liban diffusés en boucle sur tous les médias du monde finissent par questionner sur l’adéquation entre les objectifs militaires poursuivis et les moyens employés pour y parvenir. Étant entendu que les 1200 tués du 7 octobre auxquelles s’ajoutent les otages assassinés, les centaines de morts israéliens, militaires ou civils, de cette guerre interminable ne seront pas mieux « honorés » ou « vengés » par le nombre anormalement élevé de victimes gazaouie et libanaises.

Pour tenter de contenir les cabales anti-israéliennes qui se développent à l’étranger, l’argument mille fois répété faisant valoir que la situation humanitaire est bien pire au Soudan, au Congo, en Libye ou ailleurs encore n’est pas faux, mais il fait apparaître en creux Israël comme un pays dont les forces armées se rapprochent des milices de ces pays. On peut considérer que Tsahal mérite mieux que cela.

Une cohésion nationale qui se délite

Si l’insécurité qui règne actuellement en Israël ne peut pas être mise entièrement sur le compte de la législature actuelle, en revanche l’atmosphère de haine qui s’est installée dans le pays a été encouragée par l’insistance du gouvernement à vouloir faire passer sa réforme judiciaire, quoi qu’il en coûte. Il est probablement utile et pertinent de se pencher sur le droit israélien qui est une mosaïque de règles héritées de l’Empire Ottoman, du Mandat Britannique, du droit coutumier arabe et de la tradition juive. Mais ce n’était pas là l’objectif du gouvernement dans cette affaire : il s’agissait clairement de combattre et d’affaiblir les contre-pouvoirs qui ont été mis en place par les pères fondateurs pour s’assurer que la démocratie continue de fonctionner, quelles que soient les équipes qui parviennent au pouvoir.

Netanyahou est empêtré dans de multiples affaires judiciaires et a fait de sa survie politique la priorité de ses priorités. Dans cette perspective, à l’instar de son grand ami Trump, il a parfaitement compris le parti qu’il pouvait tirer d’un affaiblissement des mécanismes des « checks and balances » contre lesquels il n’a cessé de ferrailler pendant les deux décennies qu’il a passées au pouvoir. Mais une partie de la société civile a résisté et le passage en force qu’il a tenté avec son ministre de la Justice Yariv Levin a considérablement augmenté l’animosité entre les adversaires politiques. Cette animosité s’est progressivement transformée en combat acharné pour le salut de l’âme du pays. Cette fracture béante dans la population restera l’une des caractéristiques les plus malsaines de cette « ère Bibi ».

Une image à l’international qui n’a jamais été aussi mauvaise

Si la situation en Israël même est plus que préoccupante, que dire de l’image que projette ce pays à l’étranger ? Alors que l’environnement moyen-oriental est en pleine recomposition, le gouvernement n’a su se saisir d’aucune opportunité pour faire avancer les choses dans la région. Qu’il s’agisse des changements de situation en Arabie Saoudite, en Syrie ou au Liban, rien n’est fait pour tenter de saisir d’éventuelles opportunités sur le plan diplomatique. La boutade du grand Abba Eban [2] qui avait décrit les Palestiniens comme ne « ratant jamais une occasion de rater une occasion » pourrait aujourd’hui s’appliquer quasiment dans les mêmes termes à tous les gouvernements israéliens que Bibi a présidés, en particulier au dernier en date qui est le pire de tous.

De fait, les relations à l’international sont devenues très tendues avec tous les pays démocratiques, en particulier en Europe. On peut discuter à l’infini de la posture plus qu’incertaine de beaucoup de ces pays qui reprochent en permanence à Israël de réagir comme eux-mêmes l’ont fait en Irak et en Syrie après la vague d’attentats islamistes sur leur sol. Reste que les exactions inqualifiables et impunies qui se produisent quotidiennement en Cisjordanie associées au vide sidéral d’un horizon plausible qu’Israël envisagerait pour mettre fin à une occupation militaire qui n’a que trop duré ont largement entamé le crédit de la diplomatie israélienne dans toutes les capitales étrangères.

En outre, les maigres résultats de cette opération militaire douteuse contre l’Iran qui a durablement associé l’État hébreu, perçu comme trop puissant, à une démocratie américaine menaçante et à la dérive contribuent à désigner aux yeux du monde Israël comme une anomalie qu’il importe de faire rentrer dans le rang.

Un niveau abyssal du débat politique et une perte de boussole morale

Énoncer que la Knesset actuelle a abaissé le niveau du débat politique serait une description encore trop rose de la situation car cela sous-entendrait qu’un tel débat existe toujours. Les invectives quotidiennes auxquelles les députés de la majorité se livrent depuis quelques temps sont aussi violentes que inouïes. La compétition pour l’Oscar de l’indécence et de la vulgarité de ces saillies récurrentes est féroce. Un florilège de quelques-uns des faits d’armes les plus lunaires de ce quarteron de députés ou ministres qui déshonorent le pays :

  • Tally Gotliv, députée du Likud, qui déclare en 2024 et 2025 qu’il faut affamer toute la population de Gaza ; et dont les aboiements indignes dans de multiples instances salissent ce qui reste de décence dans le monde politique.
  • Itamar Ben Gvir, ministre en exercice qui, début 2026, sable le champagne dans l’enceinte de la Knesset pour « célébrer » la possibilité de rétablir la peine de mort en Israël.
  • Orit Strook, ministre en exercice qui, fin 2022, a rédigé une proposition de loi visant à ce que les médecins puissent refuser de traiter les malades homosexuels.
  • Amihaï Eliahu, ministre en exercice qui, fin 2023, indique que le largage d’une bombe atomique sur Gaza est une option plausible.
  • May Golan, ministre en exercice qui, en octobre 2024, déclare qu’une nouvelle Nakba devrait avoir lieu en représailles aux massacres du 7 octobre,

Il faudrait des bottins entiers pour recenser ces déclarations sordides que la bienséance interdit de qualifier, et dont, au-delà de leur brutalité, on ne sait dire si elles sont plus bêtes que méchantes ou plus méchantes que bêtes …

Une population orthodoxe que l’on a laissé se radicaliser

L’historien Georges Bensoussan a récemment publié un excellent ouvrage, « Une nouvelle histoire du sionisme », dans lequel il insiste beaucoup sur les controverses intellectuelles très vives qu’a suscitées cette idéologie. Il cite le penseur Ahad Ha-Am résumant l’un des dilemmes fondamentaux qui animait les débats : « La vocation du sionisme doit-elle être en priorité de défendre les Juifs ou le Judaïsme ? ». Cette question est l’une des clefs de compréhension des débats qui agitent la population israélienne aujourd’hui.

D’un côté les orthodoxes qui n’ont que faire de l’avenir de l’État et du sort de ses habitants. La seule chose qui compte à leurs yeux est le strict respect de la religion, comme dans les shtetls ou dans le vieux Yishuv d’avant l’émergence du sionisme politique, et qui ne jurent que par la défense du Judaïsme, peu importe ce qui arrivera aux habitants. Néanmoins, leur quotidien repose sur la générosité de leurs coreligionnaires, comme dans les temps anciens où le système de la « Halukah » leur a permis de survivre en terre sainte pendant des siècles.

Dans ces milieux, l’éducation fait systématiquement l’impasse sur les matières de base, mathématiques, physique, sciences humaines, de sorte que ces communautés finissent par constituer des sectes qui se perpétuent de générations en générations. D’aucun prétendent même qu’avec leur démographie galopante couplée à leur ignorance crasse des affaires du monde, ces communautés orthodoxes mettent l’accent sur la quantité plutôt que sur la qualité …

D’un autre côté, les Israéliens qui travaillent, qui paient leurs impôts et qui remplissent leurs obligations militaires face à une hostilité planétaire. Ceux-ci voient avec horreur le budget de l’État amputé de plusieurs milliards de shekels qui disparaissent dans des accords nauséabonds de coalition politique qui sont d’autant plus scandaleux que :

  • Depuis la création de l’État, les jeunes orthodoxes bénéficient d’une exemption de service militaire, ce qui aboutit à ce que ce soit ceux qui financent et qui protègent ces communautés oisives qui paient le prix fort des conflits armés auxquels le pays doit faire face,
  • Non content d’avoir échappé pendant toutes ces années à leurs devoirs militaires, lorsque les autorités décident enfin d’incorporer une poignée de ces jeunes inactifs, cette population descend dans la rue pour protester, agresser, casser et cracher sur les mains qui les nourrissent. D’ailleurs parfois au mépris des commandements auxquels ils prétendent être soumis : notamment le respect du Shabbat … Il n’y a plus de mots pour désigner ces maux.

Une violence dans la société qui ne fait qu’augmenter d’année en année

Les signes de violence à l’intérieur de la société israélienne se multiplient de manière très préoccupante dans l’indifférence scandaleuse des autorités. En particulier celle des institutions judiciaires, de la police, de Tsahal qui font preuve d’une complaisance inadmissible vis-à-vis de délits commis par certaines parties de la population (colons, soldats, orthodoxes). Complaisance d’ailleurs inversement proportionnelle à la sévérité retenue lorsque des délits sont commis par d’autres secteurs de la population (Arabes israéliens, opposants au gouvernement, Palestiniens).

Quelques domaines où cette violence explose :

  • Criminalité dans la société arabe que personne ne parvient à endiguer: plus d’un mort tous les deux jours.
  • Zones de non droit dans certaines parties du pays comme le nord du Néguev.
  • Augmentation du crime organisé et avancées de la pègre.
  • Violences faites aux femmes et aux enfants.
  • Accidents de la route en augmentation vertigineuse.

Ce n’est pas tant que le ministre de la sécurité intérieure, Itamar Ben Gvir, soit impuissant à agir pour freiner cette descente aux abîmes, c’est qu’il semble ne même pas s’y intéresser. Cet infâme personnage raciste, délinquant multirécidiviste, que même l’armée a refusé d’incorporer dans ses rangs, apparaît plus concentré sur des frasques politiques qui font d’immenses dégâts sur l’image d’Israël à l’étranger qu’à agir concrètement pour remédier à des problèmes relevant de son ministère.

En guise de conclusion :

Face à un tel délitement de l’État et de la société que le sionisme originel a si patiemment construit au prix de tant d’efforts, on a presque envie de crier « Herzl, Weizman, Ben Gurion, Jabotinsky, Abba Eban, Rabin et tant d’autres : réveillez-vous ! Ils sont vraiment devenus fous ». Malheureusement, il est peu probable que ces figures se réveillent, elles qui ont tant donné d’elles-mêmes et qui, de là où elles sont, doivent se morfondre devant le triste spectacle qu’Israël leur offre aujourd’hui.

Mais si les morts ne peuvent définitivement plus agir, les vivants peuvent encore se ressaisir et se mobiliser pour renverser la vapeur, et redonner ainsi de l’espoir à un peuple juif meurtri où le sionisme a été pris en otage par une coalition de circonstances qui mêle un populisme qui flatte les bas instincts de l’âme humaine à des sectes religieuses conquérantes qui voudraient faire revenir le peuple juif aux temps sombres du Moyen-âge, pétris de religiosité ignorante.

C’est pourquoi ces élections vont constituer une sorte de quitte ou double : soit, malgré tous ses échecs, la coalition actuelle parvient à sauver la mise et la prochaine assemblée sera probablement à l’image de la mandature actuelle, soit ce sera un coup d’arrêt qui permettra au pays de prendre une autre direction. Si dans le second cas, le redressement n’est pas garanti compte tenu des fractures de la société, il est à craindre que dans le premier cas se produise une hémorragie d’une masse considérable de citoyens qui ne se retrouveront plus du tout dans un pays qui deviendrait alors un mélange de mollarchie juive et de mafia poutiniste.

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[1] Lors de la guerre d’indépendance de 1948, les opérations militaires avaient duré une quinzaine de mois, de décembre 1947 à janvier 1949.

[2] Figure remarquable qui a incarné la politique étrangère d’Israël jusqu’en 1974

à propos de l'auteur
Franco-Israélien né à Paris (France) en 1954, David Musnik vit en France avec un passage de plusieurs années en Israël dans les années 1970’s. Diplômé du Technion en 1977 dans la faculté "Electrical Engineering", puis mobilisé dans Tsahal pendant presque 3 années. Informaticien retraité spécialisé dans l’ingénierie documentaire.
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