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Iran, Trump, se dégonfler ou pas

Le président américain Donald Trump fait une déclaration vidéo depuis le Bureau ovale, le 3 octobre 2025. (Capture d'écran/Truth Social)
Le président américain Donald Trump fait une déclaration vidéo depuis le Bureau ovale, le 3 octobre 2025. (Capture d'écran/Truth Social)

Karim Sadjapour est un analyste politique américain de parents iraniens. Son article daté du 16 janvier dans « The Atlantic » (1) commence ainsi : « Aux moins à huit reprises au cours des trois dernières semaines, Trump a encouragé les manifestants iraniens à descendre dans la rue, en les assurant que les États-Unis étaient derrière eux, et que « l’aide était en route », il a menacé en disant que si le régime tuait les manifestants les USA « étaient prêts à agir » (…) Nous les frapperons très fort, là où ça fait mal ». Et il écrit plus loin : « Si Trump choisit de ne pas agir, son encouragement au peuple à se soulever, ses promesses répétées de soutien américain et son abandon ultérieur seront rappelés comme l’un des exemples les plus insensibles de trahison présidentielle dans l’histoire américaine ».

Le président jouait-il au naïf en présentant la sanglante répression comme une « possibilité » méritant une sanction ? Assez vite, tout le monde a été assez renseigné pour évaluer le caractère dramatique des évènements.

Commencées le 28 décembre, les manifestations se sont très vite étendues à l’ensemble des provinces du pays, ont concerné plus de 180 villes et surtout ont rassemblé des foules immenses, réunissant pour la première fois toutes les couches de la société – jeunes, femmes, commerçants des Bazars (dont celui de Téhéran ex-pilier du régime), minorités ethniques, ce qui n’avait pas été le cas lors des vagues de contestation précédentes (2009 ; 2018 – 2019 ; 2022 après le meurtre de Mahsa Amini). Tous ont crié leur désespoir et leur colère, dans un pays où la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté avec une hyper inflation de 50% et un effondrement de la monnaie. L’inefficacité d’un système totalitaire vieux de plus de 40 ans a explosé à la vue de tous, alors que les coupures d’eau et d’électricité sont devenues régulières, et que l’avenir est bouché pour la jeunesse.

Les observateurs occidentaux ont, pour certains, été surpris que les demandes « économiques » aient cette fois été relayées par des revendications politiques, avec les cris de « mort au dictateur » adressés à Khamenei, le guide suprême vrai détenteur du pouvoir : mais comment s’étonner que la révolte, cette dois, ait failli provoquer une vraie révolution ? Le désastre couvait depuis des décennies, il est arrivé en Iran comme hier en URSS et aujourd’hui au Venezuela, comme il arrive toujours dans les systèmes pourris à tous les étages. Il est arrivé à cause de la kleptocratie d’un régime dont l’économie est largement verrouillée par ses deux poutres maitresses : « Pasdarans » ou « Gardiens de la révolution », armée idéologique projetée à l’extérieur et qui vient de mater la rue à coups de mitrailleuses ; et clergé chiite, nombreux et qui, non content d’avoir imposé une théocratie moyenâgeuse, vit toujours aux crochets des actifs. A cela se sont ajoutées les conséquences de l’échec total des choix stratégiques depuis les dernières décennies : devenir une puissance nucléaire militaire, ce qui a entrainé des sanctions américaines rejointes l’année dernière par les pays européens ; et détruire à terme Israël, en commençant par le harceler par ses « proxys » de l’Irak au Yémen en passant par le Liban et le Hamas, une entreprise ruineuse avec en retour des coups très durs reçus depuis le 7 octobre.

Après une dizaine de jours d’hésitation, et alors que la contestation populaire devenait de plus en connue à l’extérieur grâce aux vidéos exportées sur les réseaux sociaux et au travers de l’importante diaspora iranienne, le régime décide à partir du jeudi 8 janvier une répression horrible, la plus meurtrière depuis ses débuts en 1979. Internet a été coupé, pour être rétabli très partiellement le samedi 17. Les rares images disponibles – en particulier grâce au réseau Starlink qui fait l’objet d’un brouillage quasi militaire – montrent des rues désertes, et à proximité des hôpitaux des corps enveloppés dans des sacs plastique.

Le nombre total de tués en l’espace de quelques jours dépasse largement celui de la précédente révolution, celle qui renversa le Chah après 13 mois de manifestations sporadiques à partir de janvier 1978, et qui mit au pouvoir la République islamique. Même si les chiffres de certaines sources sont peut-être exagérés, on peut a minima se fier à ceux du HRANA (2), observatoire des Droits de l’homme basé aux Etats-Unis : 3.090 tués identifiés, 3.882 autres en cours de vérifications ; plus de 22.000 arrestations.

Les hésitations de Donald Trump peuvent s’expliquer en partie par sa personnalité, sur laquelle j’avais écrit ici un article l’année dernière (3). Sur ce dernier point, rappelons que pour lui, l’important est de « faire le show » au quotidien, et de voir ses propos commentés même lorsque l’intendance ne suit pas. Versatilité de son caractère ou volonté de brouiller les pistes ? Dimanche dernier il rapporte que l’Iran l’a contacté pour négocier ; deux jours après, il interrompt tout contact avec le régime des mollahs, et il semble prêt à intervenir en soutien aux manifestants ; le lendemain, il se félicite que les tueries aient cessé et qu’il n’y ait pas eu de condamnations à mort de manifestants arrêtés ; et ce 17 janvier, il dit dans une interview au site « Politico » (4) qu’il est temps de mettre un terme au long règne de 37 ans de Khamenei : ceci suivant, il faut le noter, des propos particulièrement agressifs de ce sinistre personnage, l’accusant d’être « le responsable criminel » des tueries dans son pays.

Concernant les « négociations » – qui n’ont rien à voir avec les massacres du régime et la suspension théorique des exécutions – elles concernent toujours le dossier nucléaire, mais l’administration américaine va maintenant bien au-delà. Steve Witkoff a défini les quatre items à discuter avec le régime iranien : la fin de l’enrichissement de l’Uranium ; le stock hautement enrichi avant les bombardements israélo-américains de juin 2025 ; le stock de missiles balistiques ; et le soutien aux « proxys » dans divers pays. Autant dire qu’il s’agit pour le régime des mollahs d’autant « d’assurances vie » qu’ils voudront conserver, et qui promettent un échec programmé de toutes discussions.

Quelques mots à propos du dossier des missiles, régulièrement zappé dans les analyses que l’on peut lire ou entendre sur les médias français. On ignore précisément combien il en reste en possession de la République Islamique, le chiffre de 2000 étant cité, ainsi que le tiers des lanceurs qui n’auraient pas été détruits lors de la « guerre des 12 jours ». La plupart des observateurs avaient salué l’efficacité de l’attaque surprise d’Israël, avec en particulier la décapitation d’une grande partie de l’état-major de la République Islamique. Mais concernant les dégâts effectifs de la riposte sur le territoire israélien et les menaces prévisibles pour le prochain « round », le tableau incite moins à l’optimisme. Le « Haaretz » a publié un article détaillé (5) avec les chiffres suivants : l’Iran a envoyé en 42 barrages 530 missiles balistiques sur le territoire israélien ; le taux d’interception a été de 86%, avec des impacts de 36 engins dont les têtes portaient des centaines de kilos d’explosifs ; ceci a causé la destruction totale ou partielle de centaines de logements, y compris à Tel Aviv. Présentes sur le territoire israélien, en appui des systèmes Arrow 2 et 3, des batteries THAAD de l’US Army ont contribué de façon non négligeable à limiter les dégâts. Mais le même article fournit aussi des chiffres inquiétants, à la fois sur les coûts des différents antimissiles, l’état de leurs stocks et de leurs productions. Le régime des mollahs vise à saturer les défenses israéliennes en une seule frappe massive et léthale ; et cela aussi pèse lourdement dans toute décision américaine. Netanyahu a, comme les dirigeants arabes, invité Trump à la prudence (pour cette raison ?), tandis que David Barnéa, directeur du Mossad, s’est rendu à Washington en fin de semaine.

Concernant le « timing » d’une éventuelle décision d’intervention militaire, force aussi de constater que les États-Unis n’ont pas encore les moyens de réaliser des frappes sur la durée : alors que, au cours des premiers mois suivant le 7-Octobre, deux porte-avions nucléaires et leurs escortes étaient dans la région, l’un en Méditerranée et l’autre au large de l’Iran, il n’y en a aucun à ce jour ; et la flotte accompagnant le USS Abraham Lincoln est encore en route en direction du Moyen-Orient. Par ailleurs, l’US Army a plutôt retiré ses avions des bases du Qatar ou d’Arabie, qui sont autant de cibles pour une possible riposte.

Comment « libérer » l’Iran d’un régime qui écrasera systématiquement toute nouvelle révolte ? On ignore bien sûr ce que le Pentagone ou les conseillers directs de Donald Trump ont dans leurs cartons. On le sait maintenant, l’action coup de poing des forces spéciales ayant permis l’enlèvement de Maduro vers les USA a demandé des mois de préparation ; on imagine donc la difficulté à intervenir de manière non planifiée, dans un pays immense et contre des forces de sécurité apparemment intactes. Raz Zimmt, expert sécuritaire sur l’Iran à l’Université de Tel Aviv a publié sur son compte X une liste d’objectifs pour une « action américaine d’envergure et intégrée » : « élimination de hauts responsables, frappes contre des dizaines de quartiers généraux des forces de sécurité, cyber opérations, perturbation des systèmes de commandement et de contrôle, etc. pour tenter de saper la capacité de survie du régime, que ce soit par un changement révolutionnaire à la base ou en incitant certains éléments à impulser le changement de l’intérieur. » Dans l’article précité, Karim Sadjapour dit que « Donald Trump devra être clair sur ses objectifs », en mentionnant en particulier « la nécessité d’abattre le rideau de fer numérique » ; et une action pour « démoraliser, endommager et dénigrer l’adversaire ». Clairement, il faut faire du peuple iranien un partenaire pour cela, en sachant que ce sera une action sur la durée, nécessitant des envois d’armes, une assistance pour les transmissions et des actions ciblées faisant des responsables sécuritaires du régime des cibles ambulantes. Ne pas oublier aussi les actions non léthales comme les sabotages et les grèves paralysant l’économie : il faudra au minimum fournir les fonds nécessaires à ceux qui devront subsister sans travailler.

Une dernière réflexion à propos de cette crise imprévue, qui interpelle aussi les pays de l’Union Européenne. On ne peut pas, pour cette fois, dire que le régime iranien fait encore illusion ici ; mais demeurent des ambiguïtés chez nos dirigeants. Trois pays importants (la France, l’Espagne et l’Italie) refusent de désigner comme entité terroriste les GRI ou Pasdarans, auteurs de multiples attentats dans le monde et massacreurs de leur propre peuple. Les pays arabes ou musulmans voisins de l’Iran préfèrent clairement un Iran affaibli mais « stable », à une nation retrouvant une force et un rayonnement, redevenant un partenaire important des Occidentaux comme elle l’était du temps de la monarchie : cela aussi doit faire partie de l’équation diplomatique de nos gouvernements.

Mais il y a pire encore, et pour le coup uniquement de la faute de Donald Trump. En dehors de l’Iran tous les regards sont portés vers le Groenland, dont l’annexion est annoncée bruyamment par l’administration américaine. On imagine même des scénarios où des troupes américaines débarquant là-bas s’opposeraient à des soldats européens, ce qui ferait imploser l’OTAN : un cauchemar qui fait peut-être sourire à la Maison Blanche, mais qui réjouirait surtout et la Russie de Poutine, et ses alliés de la République Islamique d’Iran.

(1)   https://www.theatlantic.com/international/2026/01/trump-iran-protests-irgc-khamenei/685648/

(2)   https://www.en-hrana.org/day-20-of-protests-continued-internet-blackout-and-human-rights-groups-focus-on-documenting-the-crackdown/

(3)   https://frblogs.timesofisrael.com/trump-neron-ou-narcisse/

(4)   https://www.politico.com/news/2026/01/17/trump-to-politico-its-time-to-look-for-new-leadership-in-iran-00735528

(5)   https://www.haaretz.com/israel-news/security-aviation/2025-07-01/ty-article/.premium/500-missiles-200-interceptors-5-billion-shekels-numbers-behind-irans-attacks-on-israel/00000197-c712-da1d-a5ff-e716a0680000

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris pendant plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld. Producteur de 1997 à 2020, sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre". Chroniqueur sur le site "La Revue Civique". Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF (2009-2019). Vice président (2012-2024) de la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam.
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