Interpretation Biblique : le Gay savoir

Des Israéliens et des touristes participent au défilé de la Gay Pride à Tel Aviv, Israël, le vendredi 8 juin 2018. La municipalité de Tel Aviv a annoncé que 250 000 personnes ont célébré vendredi. (Photo AP/Sebastian Scheiner)
Des Israéliens et des touristes participent au défilé de la Gay Pride à Tel Aviv, Israël, le vendredi 8 juin 2018. La municipalité de Tel Aviv a annoncé que 250 000 personnes ont célébré vendredi. (Photo AP/Sebastian Scheiner)

N’est il pas singulier d’être si prompt à condamner l’abomination que représenterait le rapport homosexuel – Lévitique 18:22 à l’appui – mais de se faire discret quant aux fruits de mer, pourtant tout aussi décriés par Lévitique 11:10 ?

Notre époque et ses mœurs dissolues – ne voit- on pas fleurir des Léon de Bruxelles aux quatre coins de nos rues ? – appellent à un réexamen de notre rapport au texte biblique, ainsi qu’au sens de ces versets du Lévitique, au nom desquels on moque, persécute et tue.

Cette relecture a en effet été rendue nécessaire par le gouffre croissant entre la reconnaissance des homosexuels dans la société et leur mise au ban des communautés religieuses. Si l’Eglise a peut être davantage de difficultés à justifier son abandon des prescriptions alimentaires de la Torah tout en préservant une lecture littéraliste d’autres prescriptions, la chose semble plus complexe pour les juifs, pour qui la Torah, telle que transmise par l’interprétation rabbinique, est éternelle.

Face à ce dilemme -entre le nécessaire respect de la dignité des individus LGBT et la volonté de s’inscrire dans une tradition condamnant jusqu’alors unanimement les actes gay ou lesbiens, certaines voix au sein du judaisme ont choisi de faire primer l’acceptation de tous les membres de leur communauté – suspendant la lecture de ces versets et renoncant par là l’effort interprétatif qu’exige de nous la tradition.

Ce n’est pas la voie qu’a choisie le Rabbin David Greenstein, dans un article (1) publié en 2014, et non-traduit en français. Par son audace et sa finesse, cette réflexion constitue, à mes yeux, une contribution importante à la recherche d’une solution aux défis que nous avons soulignés en introduction. Je partage ici un condensé de sa réflexion, avec l’accord de l’auteur. Greenstein remarque :

Lévitique 18:22 peut être divisé en trois parties. Il y a 1. Des personnes pour qui certaines actions sont prohibées. Et 3. Ces actions sont appelées toeva. Levitique 20:13 vient spécifier la peine encourue : la mort pour les deux personnes. 

Que signifie, tout d’abord, toeva ? Rabbin Greenstein fait remarquer que la première occurrence du mot se trouve en Genèse 43:32, dans l’histoire de Joseph et ses frères, loin du contexte prescriptif qu’on trouvera dans Lévitique. Est alors toeva le fait, pour les Egyptiens, d’être attablés avec de simples Hébreux. Cet usage du terme laisse à croire qu’il s’agit d’une “répulsion socialement conditionnée”.

Greenstein pousse plus loin l’analyse :

Quelle est la nature de l’offense ? Certainement pas le diner des Hébreux en soi, ni celui des Egyptiens. Ce qui est offensant, c’est de gâcher une situation en soi inoffensive par l’introduction d’un élément indésirable.

Ce qui nous amène aux versets du Lévitique, et au terme de mishkavei isha, tout aussi obscur, car introuvable dans le reste de la Torah. Jusqu’à présent, il a été compris comme se référant aux relations homosexuelles. Dans la littérature rabbinqique c’est pourtant le terme de mishkav zachar qui semble plus approprié : mishkav zachar signifiant “rapport sexuel avec un homme”. Mais les occurrences de mishkav zachar font références à… femme cohabitant avec un homme. Voyons plutôt avec un exemple :

Quand l’armée des bnei Israël rentre d’une bataille contre les Medianites, Moïse, furieux, s’exclame :

Et maintenant, tuez tous les enfants mâles; et toute femme qui a connu un homme par cohabitation (mishkav zachar), tuez-la. (Nombres 31:17)

Mishkav zachar est utlisé deux fois dans ce passage pour se référer a une femme ayant des rapports sexuels avec un homme.

Si on revient a notre verset du Levitique, on peut conclure, par analogie, que le terme doit se referer à un homme ayant des rapports avec une femme. L’acte ainsi prohibé par la Torah n’est absolument pas un acte homosexuel !

Reste une ultime énigme : et à la différence de l’exemple des Nombres; le terme qui apparaît dans le Lévitique est au pluriel: mishkavei isha et non mishkav isha. S’agit il de plusieurs actes ? Peut-être pas.

Revenons au début du verset: “et avec un homme” (v’et zachar). Que faire de ce ‘et’, intraduisible en Français ? Souvent, il sert de marqueur grammatical, introduisant un complément d’objet -comme dans Genèse 1:1: “Au commencement, Dieu créa le ciel” (et haShamaiim) et la terre (ve etHaraetz). Mais tel n’est pas son seul usage. Par exemple, en Genèse 5:24 Hénoc marcha avec (et) Dieu. Dans ce cas-ci, et signifie indubitablement ‘en compagnie de’. Le v’et zachar de notre verset peut indiquer ‘en compagnie d’un autre homme’ – d’ou le pluriel : ce ne sont pas différents types d’actes mais différents actes sexuels accompli par une plurialité des partenaires.

A la lumière de cette possibilité, revenons à notre verset du Lévitique, et tâchons de le lire différent:

Vet zachar – En compagnie d’un homme

Lo tishkav -tu ne coucheras pas

Mishkavei isha – dans un rapport sexuel avec une femme

Toeva hi – c’est une abomination.

Cette nouvelle interprétation écarte toute condamnation des rapports homosexuels; c’est en réalité le partage d’une femme par deux hommes qui est proscrit. Car, comme l’analyse R. Greenstein, c’est l’introduction d’un second homme transforme complètement le rapport de force entre les partenaire et la nature même de l’acte sexuel, entraînant une objectification de la femme – et supose un abus de pouvoir; un viol. C’est aussi ce que laisse penser la punition encourue, spécifiée en Levitique 20:13, qui condamnent bien deux hommes – les deux assaillants- à la peine capitale.

Évidemment, aucune relecture ne viendra fendre le masque dont se parent les homophobes lorsqu’ils citent les versets bibliques. Pourrons-nous, a minima, faire valoir à ceux qui se réclament de la tradition pour justifier leur mépris, que la lecture immédiate, sans interprétation, est précisément celle qui déroge à la tradition.

C’est sous l’auspice d’une lecture hassidique que le Rabbin David Greenstein ouvrait son essai:

Commentant le passage de la Révélation -en Deutéronome 5:18-, Rabbi Yitzhak de Radvil explique ceci : “ve lo yasaf” : “et l’Éternel parla d’une voix forte, infinie”. “La voix de l’Eternel” continue jusqu’à aujourd’hui, et continuera éternellement. 

La voix de l’éternel ne cesse de murmurer, pour qui veut entendre, qui se sait commander d’exiger du texte, comme le rappelle Rashi dans son premier commentaire sur la torah : ce texte ne dit qu’une chose Darsheni ! : interprète-moi.

(1) Grenstein, David. ‘A great Voice, never Ending’ in Grushcow, Lisa, and David Harry Ellenson. The Sacred Encounter Jewish Perspectives on Sexuality. CCAR Press, 2014.

à propos de l'auteur
Titulaire d’un master recherche de L’EHESS (Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales), ainsi que d’un Master d’Études Juives de l’Université Hébraïque de Jérusalem, Sophie Bigot-Goldblum vit à New York où elle étudie à Yeshivat Hadar.
Comments