Info ou intox politique en Israël

Une séance plénière de la Knesset à Jérusalem le 17 février 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Une séance plénière de la Knesset à Jérusalem le 17 février 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

De nombreuses informations circulent dans les réseaux sociaux qui s’apparentent moins à de l’information qu’à de la pure intoxication. Alors que les conséquences du vote du 2 mars 2020 ne sont pas encore suivies d’effet, des sondages sont publiés sur une éventualité d’un quatrième scrutin, très défavorable à Bleu-Blanc, 30 sièges contre 40. Il s’agit d’une méthode classique d’intoxication d’un institut inconnu pour forcer Benny Gantz à transiger et à accepter un gouvernement d’union sous l’égide de Netanyahou pour lui éviter de perdre tous ses acquis de ces derniers mois.

Il est vrai que l’opinion israélienne est lasse du blocage de la situation politique en pleine crise économique et sanitaire. Gantz veut bien d’un gouvernement d’union nationale avec une rotation à condition qu’il soit le premier à gouverner le pays pendant deux ans, le temps que la situation judiciaire du premier ministre s’éclaircisse.

Netanyahou exige d’être le premier mais, à voir les méthodes actuelles du gouvernement qui bloque le système judiciaire et qui ferme les travaux de la Knesset, Gantz peut difficilement lui faire faire confiance, a fortiori lorsque le principe de la rotation n’est pas inscrit dans les Lois fondamentales. Un coup de force vient d’avoir lieu, et il est inimaginable de penser que des tanks pourraient se diriger vers la Knesset pour forcer les dirigeants à respecter la démocratie. Si déjà les lois qui font fonction de constitution ne sont pas respectées, comment un simple document signé pourrait faire foi.

Alors après l’intox du sondage, on fait courir des rumeurs que les principaux points de la négociation sur une union nationale étaient pratiquement résolus, que quelques éléments de discorde mineurs subsistaient et que la décision est à présent dans le camp de Gantz qui dément qu’un quelconque agrément a été trouvé. De la pur spéculation de la part de Netanyahou.

La question principale reste l’ordre dans lequel la rotation s’effectuera. Point fondamental, Kahol-Lavan craint que si Netanyahou est au pouvoir au début de la rotation, la Knesset ne soit dissoute avant l’entrée en vigueur de la rotation, soit après deux années pour empêcher Gantz d’être aux affaires.  Netanyhou avait innové en 2019 en dissolvant la Knesset une minute avant que Gantz ne soit désigné pour constituer un gouvernement.

S’il existe peu d’objections sur la répartition des portefeuilles, Gantz n’est pas prêt à offrir le portefeuille de la justice au Likoud après les méthodes utilisées par le ministre actuel, Amir Ohana, pour verrouiller l’institution judiciaire, voire pour démanteler purement et simplement la Cour Suprême, seule garante actuelle de la démocratie.

Des rumeurs, dont on se doute de l’origine, prétendent que Yaïr Lapid et Moshé Yaalon ne souscrivent pas à ce gouvernement d’unité et que Gantz rejoindra le gouvernement de Netanyahou avec 18 députés de son parti. Ces informations, plus du domaine de la méthode Coué et de l’imagination de certains dirigeants du Likoud, ont pour but de briser l’unanimité au sein de Kahol-Lavan. Une prétendue demande de délai supplémentaire présentée par Gantz au Président Rivlin cherche à donner plus de crédit à ces allégations qui prétendent par ailleurs que le parti Bleu-Blanc est à la veille d’un éclatement.

Il ne s’agit plus de politique fiction tendant essentiellement à mettre Netanyahou, protégé par son immunité de premier ministre, à l’abri de ses problèmes judiciaires. Les manœuvres de droite ont pour but de refuser de donner à la Knesset les moyens de juger, de voter et de décider. Il veut créer une sort de Knesset-bis avec une commission réduite où il aurait la majorité pour décider. Or il est indispensable qu’elle fonctionne normalement pour résoudre l’impasse politique. L’Italie avec près de 3.405 morts, l’Espagne 767 morts, et la France avec 372 morts ont toujours leur parlement actif.

Le fonctionnement normal du Parlement permettrait de prendre les mesures sanitaires et économiques indispensables et surtout de désigner un nouveau gouvernement, même minoritaire. En Israël, avec 1 mort, Netanyahou a bloqué les institutions pour pouvoir rester indéfiniment au pouvoir, contre toutes les règles démocratiques.

Pour un pays qui a été à la pointe de la démocratie, on ne comprend plus les agissements de certains dirigeants au pouvoir. Le coronavirus a bon dos. La fermeture de la Knesset, qui empêche de voter des lois et des motions et qui fait perdurer la mainmise de Netanyahou sur le pays, ne semble pas inquiéter outre mesure le clan de la droite. Il n’est pas exagéré de dire que la démocratie est en danger en Israël et que seule la Knesset a le droit de statuer en toute liberté. La peur du jugement des députés, voire des députés arabes, ne justifie aucune dérive. Israël n’a pas la culture du désordre politique menant à l’aventure.

Nous laisserons à l’ancien ambassadeur d’Israël, Arié Avidor, le dernier mot de cette chronique :

« Face à la tentative de coup d’État de Netanyahou et de ses partisans, la semaine qui vient risque de sceller le destin de la démocratie israélienne. Hier, lors d’une réunion du gouvernement de transition sur l’adoption de mesures d’urgence face à l’épidémie de coronavirus, les proches de Netanyahou ont proposé d’inclure la fermeture pure et simple de la Knesset parmi ces mesures ! Seule l’opposition ferme du conseiller juridique du gouvernement, Avihai Mandelblit, rappelant les principes de séparation des pouvoirs et l’indépendance du législatif par rapport à l’exécutif a pu éviter ce coup de force. 

D’aucuns n’hésitent pas à évoquer comme le sentiment de revivre les derniers jours de la République de Weimar. Hors de toute analogie au plan idéologique et simplement au vu de la gravité des agissements dont nous sommes témoins, nul ne pourra leur en tenir rigueur ni qualifier leur réaction d’excessive. En l’occurrence, c’est à chacun d’entre nous qu’il appartient d’empêcher un remake de l’incendie du Reichstag. Le travail d’un Parlement est vital pour le bon fonctionnement d’une démocratie, surtout en période de crise et d’urgence, affirme Chen Friedberg de l’Université d’Ariel».

Article initialement publié dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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