Incidence des sionismes sur la société israélienne (4/4)

La morale dans la tradition juive : le sionisme éthique
La recherche d’une conception éthique du sionisme a joué un rôle important dès la naissance du projet sioniste. Il nous faut en effet rappeler que le projet politique porté par Theodor Herzl a été dès le départ critiqué par quelques-uns de ses contemporains. L’un d’eux, Asher Zvi Hirsch Ginsberg, alias Ahad Ha’am, défendait une vision du sionisme différente de la vision politique de Herzl[1].
Ahad Ha’am pensait que les Juifs devaient se rattacher à l’éthique du judaïsme, sans pour autant être nécessairement subordonnés à la religion. Il estimait cruciale la nécessité pour les Juifs d’avoir une claire conscience de leur passé en exil. Selon lui, l’autonomie politique de l’État d’Israël, préconisée par Herzl, ne suffisait absolument pas à rendre viable la présence des Juifs en tant que nation. De plus, elle ne permettait pas de pérenniser le judaïsme, car l’idée d’une nation juive se nourrit bien plus de sa spécificité juive que de son statut de nation.
Une citation d’Ahad Ha’am résume bien la différence entre, d’une part, ce qu’il considérait comme étant essentiel pour préserver l’héritage juif et, d’autre part, l’expression du volontarisme politique de Herzl :
Le secret de la pérennité de notre peuple est que très tôt dans l’histoire, les prophètes lui ont enseigné à ne respecter que le pouvoir spirituel et à ne pas vouer un culte à la puissance matérielle[ …] Tant que nous demeurerons fidèles à ce principe, notre existence reposera sur des fondements stables : car pour ce qui est du pouvoir spirituel, nous ne sommes pas inférieurs à d’autres nations et nous n’avons aucune raison de nous détruire. Mais un idéal politique ne reposant pas sur la culture nationale, nous éloignera facilement de notre loyauté envers la grandeur spirituelle et induira en nous une tendance à trouver le chemin de la gloire dans l’obtention de la puissance matérielle et de la dominance politique, brisant ainsi le fil qui nous relie au passé[2].
Ahad ha’am n’était pas seul à défendre ce type d’idées : une autre figure emblématique s’est opposée à Herzl, celle de l’essayiste, philosophe et écrivain Martin Buber[3]. Il s’est opposé non seulement à la conception politique du sionisme de Herzl, mais également à la politique suivie ensuite par le Premier ministre Ben Gourion envers la population arabe. Depuis la Déclaration Balfour de novembre 1917, Buber insistait sans relâche sur le fait que le projet sioniste ne devait pas se matérialiser autour d’une conception exclusivement nationaliste, au risque d’être voué à un conflit interminable avec les Arabes de Palestine.
D’après lui, le mouvement sioniste n’a pas su reconnaitre qu’Eretz Israël est une terre pour deux peuples, les Juifs et les Arabes, et qu’ils sont destinés à la partager en totalité. Buber a été l’un des fondateurs et porte-parole les plus éminents du mouvement « Brit Shalom », association politique juive militant pour la paix en Palestine mandataire (1925-1933), appelant notamment à la création d’un État binational judéo-arabe. Par ailleurs, Martin Buber n’a jamais cessé de proclamer que le Juif avait pour mission universelle de relier l’Orient et l’Occident dans une féconde réciprocité. Les Juifs originaires d’Orient, qui ont émigré en Israël, auraient pu jouer ce rôle, mais ils ne l’ont pas fait, en partie parce que l’État d’Israël les a contraint à s’adapter aux normes nationales en vigueur.
Le sionisme éthique est le thème principal d’un ouvrage récent d’un penseur juif, israélien et orthodoxe, qui ne porte dans son cœur, ni la vision laïque du sionisme politique, ni la vision religieuse et nationaliste du sionisme messianique. Il s’agit de Mikhael Manekin[4] dont l’ouvrage offre une profonde réflexion sur l’énorme écart qui existe entre la tradition éthique du judaïsme et l’exercice du pouvoir en Israël. En tant qu’activiste israélien, formé à la tradition talmudique, et dirigeant du mouvement « Rompre le Silence », l’auteur dresse un réquisitoire assez sévère contre la politique d’Israël, ce qui l’amène à penser qu’un véritable engagement juif, en termes de spiritualité et de morale (deux termes qui constituent l’essence du Moussar[5]), aurait dû conduire le pays à vouloir mettre fin à une politique d’occupation, engagée depuis la guerre des six jours de 1967. Un très bref aperçu de sa très riche argumentation est esquissé ci-dessous.
Pour commencer, il s’agit de saisir une différence cruciale, entre la conception traditionnelle du vieux Juif de l’exil, et celle moderne du Juif israélien dans le nouveau monde qu’est Israël. Un verset du Traité des Pères (Pirké Avot, 5, Michna 19) nous aide à entrevoir les qualités requises du Juif et la différence avec celles des porteurs d’une autre tradition:
Quiconque a ces trois qualités, la bienveillance, l’humilité et la patience, est un disciple d’Abraham notre père, mais quiconque a ces trois autres qualités, la malveillance, l’orgueil et l’impatience, est un disciple de Balaam l’ignoble.
Les pères fondateurs de l’État d’Israël partageaient-ils cette conviction ? Rien n’est moins sûr.
À la naissance d’Israël, Ben Gourion avait en effet une vision quelque peu différente de celle des Sages du Traité des Pères. Pour lui, le vieux Juif était celui qui passait son temps à prier, respecter les commandements et attendre l’arrivée du messie, tandis que les caractéristiques requises du nouveau Juif de l’État d’Israël étaient fort différentes. En un mot, il s’agissait de procéder à une régénérescence du vieux Juif, en lui insufflant tout ce dont l’exil l’avait privé : l’amour de la terre, le goût de l’effort, et la fierté nationale. Ni la bienveillance, ni l’humilité, ni la patience, à savoir les trois qualités du Juif soulignées dans le Pirké Avot, ne constituaient les qualités fondamentales dont devait se nourrir le nouveau Juif en Israël.
Dans le nouvel État, il fallait créer des forces nouvelles, en donnant à la nation unifiée les moyens nécessaires à son développement. La notion d’identité juive, qui était cruciale en exil, devait peu à peu céder la place à une nouvelle identité israélienne.
C’était déjà ce qu’avaient essayé de faire les penseurs des Lumière Juives (Haskala) aux XVIIIe et XIXe siècles, en estimant que la nouvelle citoyenneté devait se substituer à l’identité du Juif traditionnel, en restreignant les convictions religieuses au seul domaine de la vie privée, sans aucune interférence avec le domaine public. Shmuel Trigano[6] explicite clairement cette substitution et la compare à celle que l’État d’Israël requiert de ses citoyens : l’émancipation qui avait sorti les Juifs des ghettos ne faisait pas place aux Juifs comme peuple, ni ne reconnaissait leur identité culturelle. Le sionisme normalisateur fut la force historique qui se confronta à cette nouvelle donne : il rajouta l’État à la citoyenneté individuelle reçue de l’émancipation mais ne se préoccupa pas de réformer la dimension culturelle, restée sous le coup de la «régénération» des Juifs qui était sa finalité.
Ces conceptions se modifient quelque peu aujourd’hui. Par exemple, la conception du vieux Juif que Ben Gourion pensait révolue, revient en force en Israël. Pour illustrer, notons les deux phénomènes concomitants suivants qui émergent simultanément aujourd’hui. D’une part, comme cela a été dit plus haut, le sionisme politique initial est progressivement érodé par un sionisme religieux, lui-même déviant par rapport au judaïsme traditionnel. Le sionisme religieux essaye de convaincre les Juifs israéliens que l’advenue du messie est liée à leur propre comportement, en leur faisant croire que l’initiative divine en résultera quasi-automatiquement. Comme s’il suffisait de croire au messie pour que Dieu le fasse advenir !
C’est là, selon Manekin, une faute, pour ne pas dire le péché originel du sionisme messianique. En quelque sorte, il fait perdre la main à Dieu pour la donner aux sionistes religieux ! D’autre part, on assiste à une remise en question de la vision initiale de Ben Gourion : une partie significative des citoyens juifs israéliens regrette l’abandon des valeurs éthiques du judaïsme au profit d’un nationalisme conquérant, dans lequel ces citoyens se reconnaissent moins. De multiples signes positifs apparaissent déjà.
Par exemple, un renouveau culturel et identitaire se manifeste en Israël, conduisant à une forme nouvelle de religiosité, où l’apprentissage de la culture et de l’histoire du judaïsme est la graine d’où pourrait germer une conscience juive de la richesse du judaïsme. De plus, en dépit d’une supériorité militaire incontestable, les Israéliens ne sont plus à l’abri des attaques meurtrières quotidiennes venant de différents mouvements terroristes qui se disent pro-palestiniens, et qui ne sont en fait que les instruments de la République Islamique de l’Iran. Cette vulnérabilité affecte évidemment le sentiment de sécurité qui prévalait jusque-là en Israël. D’où le sentiment partagé par de nombreux citoyens, que la force armée ne suffira pas à elle seule, et que même si elle est nécessaire, elle ne doit pas empêcher la recherche de solutions politiques pour pacifier les relations, au nom même des valeurs du judaïsme.
Tout ceci se traduit par l’émergence d’un nouvel ensemble de citoyens, à la recherche de ce que pourrait signifier être Juif dans un État moderne, notamment par des voies qui ne soient plus exclusivement fondées sur la force armée, la coercition et l’occupation, afin d’essayer de pacifier le conflit israélo-palestinien. Évidemment, ce n’est ni facile, ni même certain qu’ils puissent y parvenir, car deux grandes difficultés apparaissent aujourd’hui. D’une part, les sionistes religieux s’arc-boutent avec leurs alliés ultra nationalistes sur un usage intensif de la force armée, au nom de leur conception du judaïsme, sans voir que ce n’est ni efficace, ni juste, de combattre la force uniquement par la force. Car, il ne faut jamais l’oublier, c’est la justice qui est la valeur juive par excellence, comme le rappelle le verset du Deutéronome (16, 20) :
C’est la justice, toujours la justice que tu poursuivras, si tu veux te maintenir en possession de la terre que l’Éternel, ton Seigneur, te destine.
Le rabbin et philosophe Eliezer Berkovits[7] a toujours plaidé en faveur d’une conception prophétique de la justice, c’est-à-dire celle qui se préoccupe avant tout des conséquences des décisions prises et pas seulement de leur adéquation aux normes Halakhiques. Ainsi comprise, c’est précisément le manque de justice qui crée un conflit fondamental entre valeurs juives et souveraineté israélienne. D’autre part, la deuxième difficulté, de taille incommensurable, est que le conflit israélo-palestinien a tellement duré que les mouvements pro-palestiniens se sont fortement radicalisés, au point de refuser toute solution politique du conflit. Ils préfèrent la lutte armée contre Israël comme seule voie possible, en exigeant le départ des Juifs d’une terre qu’ils auraient colonisée, après l’avoir obtenue avec la complicité des puissances étrangères. Ce sont là évidemment deux obstacles majeurs auxquels Israël doit faire face. La prise en compte dans la politique israélienne des valeurs éthiques traditionnelles du judaïsme peut-elle aider à surmonter ces obstacles ? On ne peut que l’espérer, sans nous cacher l’immense défi que cela représente.
Qu’est-ce qui explique un manque éventuel de justice à l’égard des Palestiniens ? L’insensibilité israélienne au statut d’exilés des réfugiés palestiniens a été rappelée plus haut. Mais il est également important d’inclure une dimension plus contemporaine : celle qui naît de l’accointance politique entre les sionistes religieux et les ultranationalistes.
À un moment donné, les dirigeants des sionistes religieux se sont convaincu que si le messie tardait à venir, c’est qu’ils ne détenaient pas eux-mêmes le pouvoir en Israël. Ils ont alors participé à la conquête du pouvoir en persuadant leurs partisans et alliés que les croyants ne devaient plus prier pour une intervention divine rédemptrice, car le temps de la rédemption était déjà là ! C’est comme si les sionistes religieux se passaient du consentement divin pour l’advenue de cet événement, en décidant de l’assumer eux-mêmes !
Pour illustrer, Manekin rappelle l’épisode suivant. On a demandé au rabbin orthodoxe israélien Eliezer Melamed, auteur d’une série de livres consacrés à la Halakha, s’il était légitime du point de vue Halakhique pour un Juif de gravir le Mont du Temple, sachant que ce territoire est en plein cœur de l’ancien Temple à Jérusalem, et qu’il est aujourd’hui en dehors de l’autorité juridique d’Israël. Le rabbin a répondu que non seulement c’était légitime, mais qu’en plus, un tel acte serait d’une grande utilité pour permettre à Israël d’accéder à l’autorité sur cette partie de Jérusalem, dont chacun sait pourtant combien elle est sacrée pour les Musulmans ! Alors que l’enseignement rabbinique traditionnel devrait s’y opposer, parce que l’accès au lieu sacré où se trouvait le Temple exige, selon la Halakha, un sacrifice de purification, aujourd’hui impossible à réaliser du fait de la disparition des sacrifices. Les leaders des sionistes religieux recommandent quand même aux Juifs d’accéder au Mont du Temple, au risque de sacrifier leur propre vie et, à tout le moins, de rendre plus compliquée encore la relation israélo-palestinienne !
Comment expliquer une telle divergence ? En fait, les sionistes religieux pensent et agissent comme si Israël était déjà entré dans une ère messianique, où le Temple serait déjà reconstruit, le Sanhédrin restauré et les rites sacrificiels reproduits. Cette projection, pour le moins hardie pour ne pas dire fantaisiste, est non seulement une marque profonde d’irrespect à l’égard de Dieu, constituant de la sorte une transgression majeure, mais est également le signe d’une irresponsabilité totale sur le plan politique, car elle ignore les conséquences dramatiques qui peuvent résulter de l’arrivée d’un Juif israélien sur un lieu sacré pour le monde musulman. C’est un exemple de non-respect de la justice : au lieu de prendre en compte les conséquences de la décision, l’hubris du pouvoir prend le dessus.
Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que des termes tels que souveraineté, contrôle, occupation, prennent une place aussi importante dans le discours des sionistes religieux et de leurs alliés ultra-nationalistes. Ils expriment l’idée que l’État d’Israël doit exercer de nouveaux droits, et ce, au nom de Dieu, sachant qu’il ne s’agit pas pour eux d’attendre la rédemption divine, mais plus prosaïquement d’exercer leur droit de souveraineté sur le Mont du Temple ! C’est la justification qu’ils se donnent également pour revendiquer la souveraineté sur des territoires de la Cisjordanie. Ce n’est plus la souveraineté divine qu’ils requièrent, mais bien plutôt leur propre souveraineté[8] !
L’activisme du sionisme religieux est tel que ses partisans sont maintenant convaincus que l’Israël d’aujourd’hui est bien plus qu’une étape vers la rédemption divine, il serait déjà la preuve du processus de rédemption en cours ! Et l’occupation de nouveaux territoires en serait la manifestation contemporaine la plus flagrante ! On comprend que la conclusion très sévère de Mikhael Manekin soit sans appel : remplacer Dieu par de l’activisme politique constitue une pure négation, aussi bien de la foi juive que de l’éthique juive.
L’activisme des sionistes religieux serait de l’ordre de la « fantaisie théologico-politique » selon Manekin (op. ci.), et elle ne peut être vouée qu’à l’échec ! Remplacer le dialogue personnel et permanent du Juif avec Dieu par des déclarations intempestives affectant la communauté entière, montre à quel point le sionisme religieux a détérioré le modèle éthique du judaïsme rabbinique. On peut donc considérer que si le judaïsme messianique venait à se substituer au judaïsme rabbinique, ce serait d’une gravité absolue, aussi bien du point de vue de la Loi Juive, qu’en ce qui concerne ses conséquences sur le conflit entre Israël et une partie du monde arabo-musulman.
Qu’en est-il du judaïsme du sionisme politique, qui prône un judaïsme israélien à la fois libéral et conquérant, mû par un esprit plus orienté vers la religiosité que vers religion ? L’un des partisans contemporains les plus notoires de cette version du judaïsme est Micah Goodman, auteur de deux ouvrages importants sur la société israélienne[9]. Pour cet auteur, deux tensions se manifestent dans l’Israël contemporain. La première, est une tension religieuse, due au manque d’esprit critique vis-à-vis de la Loi Juive (Halakha). Celle-ci contraint les Juifs à respecter une tradition qui les empêcherait par là-même d’accéder à une perception correcte de la réalité. La deuxième tension est celle entre le sacré et le profane. Elle provient de l’immense écart entre le monde des valeurs sacrées du judaïsme et le monde des valeurs profanes du monde occidental moderne. Vivre en Israël requiert donc, selon Goodman, un équilibre très délicat entre deux écueils extrêmes : soit abandonner l’idée d’une Loi d’origine divine, sans abandonner pour autant la valeur du sionisme, soit au contraire donner à l’idée de rédemption divine une actualité des plus présentes, en transformant le sionisme politique en un sionisme messianique !
Naviguer entre ces deux écueils n’est pas simple et, pour y aboutir, Goodman propose une réinterprétation de la Loi Juive (Halakha) : elle aurait été créée par le judaïsme en exil pour le préserver de l’emprise étrangère sous laquelle les Juifs vivaient. Il poursuit son raisonnement en affirmant que dans l’État-nation de l’Israël contemporain, la Loi Juive ne devrait plus s’imposer avec la même vigueur qu’auparavant, ce qui implique que la sécularisation soit inévitable. Que répondre à cela ? En tant que croyant et pratiquant, Manekin pose alors la question suivante : Est-il possible d’aboutir à une telle situation sans que la foi qui accompagne la vie des croyants soit irrémédiablement perdue ? Manekin en doute.
Il estime que l’approche de Goodman est essentiellement celle d’un sioniste politique, convaincu que la religion est un poison qu’Israël peut et doit éviter, en lui substituant le sécularisme d’un sionisme politique cohérent, qui permet à la religiosité de chacun de s’exprimer librement, de façon telle que le judaïsme s’en trouve globalement enrichi. Mais, s’interroge alors Manekin, l’adhésion au sécularisme du sionisme politique, ne serait-elle pas une autre forme de poison, à travers une adoration excessive de l’État, au détriment de celle de Dieu ? Autrement dit, les adeptes d’un renouveau du Judaïsme en Israël, ne seraient-ils pas, à leur manière, les fossoyeurs de la tradition juive ? Manekin est partisan d’une troisième voie, celle qui consiste à déceler ce qui, dans la tradition juive, permettrait à l’État moderne d’Israël de se maintenir en tant qu’État des Juifs.
Un éclairage sur ce que devrait être cette troisième voie est donné par le Midrach Sifre (chapitre 49) qui interprète le commandement « marcher selon les voies de Dieu » (Deutéronome, 28, 9) en disant qu’il s’agit d’imiter Dieu dans ses propres actions. Et le Midrach rappelle pour cela le verset où l’Éternel se présente à Moïse en ces termes :
Adonaï est l’Être éternel, tout puissant, clément, miséricordieux, tardif à la colère, plein de bienveillance et d’équité, il conserve sa faveur à la millième génération, il supporte le crime, la rébellion, la faute, mais il ne les absout point. (Deutéronome, 34, 6)
Les qualités que le Créateur recommande à l’homme, seraient ainsi celles du Pirké Avot, rappelées plus haut. Le Créateur recommande aux humains d’adopter les qualités qui sont les Siennes : patience, bienveillance et équité. C’est ce que signifierait le verset « marcher selon Ses voies ».
C’est en effet en imitant Dieu qu’un Juif traditionnel se présente comme Juif, l’exemple le plus parfait étant celui de l’observance du Shabbat, pour célébrer la cessation de la Création le septième jour. Bien d’autres exemples d’imitation de Dieu existent, comme par exemple la recommandation d’étudier la Torah, livre dont le Midrach va jusqu’à dire que Dieu s’en serait lui-même inspiré pour créer le monde (Midrach Rabba, Genèse, tome I, chapitre 1) ! Ou encore enseigner la Torah, l’enseignement étant l’une des prescriptions les plus recommandées pour la préservation de la communauté. Ou enfin débattre à plusieurs autour des interprétations de la Torah, comme les Sages l’ont fait dès les premiers siècles en pratiquant la lecture Midrachique.
Ce ne sont donc pas les lois promulguées par l’État d’Israël qui devraient définir l’Imitatio Dei, ce sont les comportements individuels à l’image des qualités divines ! C’est un point très important dont les citoyens israéliens sont de plus en plus conscients, comme l’illustre l’intense développement des cercles d’études juives en Israël. Ce serait, selon les partisans du recours à l’éthique juive, une des premières leçons à tirer : l’éthique de la tradition juive devrait pousser les citoyens juifs d’Israël à adopter les qualités divines de clémence, miséricorde, bienveillance, justice, et tolérance à l’égard de tous ses citoyens en Israël, ainsi que des citoyens arabes de Cisjordanie. Vœu pieux ou vœu réaliste ? L’Histoire tranchera.
Ceci amène à poser une question générale. Selon quel état d’esprit le Juif doit-il se comporter vis-à-vis des non Juifs ? Là encore, à l’instar du jugement de Dieu sur les hommes, le jugement du Juif sur les non Juifs requiert de la compassion et de la bienveillance, car sans elles, un gouffre immense se forme. Comme tous les humains, les Juifs sont des transgresseurs irrémédiables de la Loi de Dieu, ils le savent et néanmoins ils persistent ! Mais ils savent aussi qu’ils peuvent accéder au repentir. Les Juifs se doivent donc d’être compatissants non seulement par rapport à leurs propres déviations, en manifestant plus de tolérance que ce qu’on observe, mais également par rapport à celles des non Juifs, car sinon ils deviennent violents et détruisent à outrance, ou encore ils se détruisent eux-mêmes par fanatisme, les deux cas constituant de graves transgressions aux yeux de Dieu. C’est donc à une lecture empathique de la Torah que cela appelle, et non à une lecture agressive ! De plus, aucune lecture de la Torah ne doit être définitive, car la Torah n’a ni sens unique, ni sens interdit. Répétons-le encore une fois, le judaïsme n’est pas un monolithisme !
La multiplicité de ses lectures explique qu’il a pu développer des capacités d’adaptation exceptionnelles face aux situations les plus diverses, ce qui lui a permis de se pérenniser en dépit des énormes difficultés qu’il a endurées et endure encore. Car le judaïsme est par essence de nature dynamique, à la différence de ce que certains fondamentalistes font croire, en présentant la Halakha comme étant une Loi immuable.
Enfin, vient la question du pouvoir. Deux arguments contradictoires se présentent. D’une part, l’exercice du pouvoir militaire contre un envahisseur, exerçant une menace existentielle, serait permis selon le Talmud (Erouvin 45 a), à condition soit qu’il émane d’une autorité s’exprimant au nom de Dieu, soit qu’il constitue un acte d’auto-défense. D’autre part, le pouvoir est rarement associé à une valeur positive, et la tradition rabbinique a adopté un point de vue plutôt suspicieux à l’égard de la guerre. Cela ne veut pas dire que les Sages étaient des pacifistes inconditionnels, mais seulement qu’ils étaient réticents à l’idée que toute guerre contre un ennemi était ipso-facto légitime et obligatoire.
Alors que les sionistes religieux et leurs alliés nationalistes prétendent que les guerres que mène aujourd’hui Israël sur divers fronts, sont sacrées car elles se font au nom de Dieu ! De plus, dans la Bible, le pouvoir est associé au Léviathan, animal monstrueux et dévastateur qui apparaît dans les Psaumes, le livre d’Isaïe, et le livre de Job. Créé par Dieu et maîtrisable seulement par lui, c’est le mal absolu. Mais pourquoi ce mal absolu existe-t-il ? C’est la question irrésolue, à ceci près que la suggestion des Sages mérite d’être méditée : le mal absolu existe pour nous faire savoir que l’homme a besoin de Dieu, car Dieu est seul à pouvoir maîtriser le mal absolu ! Le Léviathan est aussi le titre d’un célèbre ouvrage de Thomas Hobbes (1651) qui fait de ce monstre une métaphore désignant le pouvoir absolu de l’État.
Ce pouvoir représente une force qui peut devenir tellement néfaste qu’elle a la capacité de transformer l’humain en une poussière, ce que le troisième Reich a fait des Juifs, dans la Shoah ! Toutes ces comparaisons ne servent qu’un but, celui de dire combien l’hubris du pouvoir des sionistes religieux et de leurs alliés ultra-nationalistes, et la violence politique qu’ils induisent, sont loin de l’éthique juive. L’hubris du pouvoir conduit à l’occupation alors que l’éthique la condamne !
Je conclurai en ayant recours à une citation d’un penseur juif religieux qui va dans le sens de ce que propose l’article, et en faisant trois remarques. La citation est de Mikhael Manekin (op. ci. p. 100) :
The religious community is so prominent in the settlement enterprise and so supportive of aggressive military action that it often seems as if the natural religious position requires approval of such activities. Yet rabbinic tradition presents a very different approach to violence. To my understanding, the occupation carried out by the State of Israel is in fact halachically impermissible. Religious Jews are commanded to resist it ».[10}
Manekin rappelle ainsi que si le roi David n’a pas été autorisé par Dieu à construire lui-même le Temple, c’est parce qu’il aurait « fait couler beaucoup de sang et fait de grandes guerres » (Chroniques, 22, 7) !
Passons à présent aux remarques. La première est qu’en faisant du Hamas le protecteur du peuple palestinien, certains commentaires piétinent en fait la vie et le combat des Palestiniens, bien plus qu’ils ne les défendent. Comme tout autre peuple, les Palestiniens aspirent à la prospérité, la sécurité et l’indépendance. C’est au nom de ces valeurs qu’il faut les défendre et non pour les valeurs de haine d’Israël que leurs dirigeants leur imposent. De plus, en inversant les rôles d’agresseur et d’agressé, les critiques d’Israël ne rendent aucun service à la cause qu’ils défendent.
La solution du conflit israélo-palestinien sera possible lorsque les Palestiniens cesseront de voir en tout Israélien un soldat ou un colon et que les Israéliens cesseront de voir en tout Palestinien un terroriste[11]. Y parvenir est un travail de très longue haleine, et la thèse défendue dans cet article est que le respect de l’éthique juive peut aider les Israéliens à réaliser cet objectif. La deuxième remarque porte sur la nécessité de distinguer les appellations respectives État Juif et État des Juifs, en séparant ce qui relève de l’État et ce qui relève de la vie des citoyens. Le rôle de l’État est de promulguer des lois, assurant une vie collective harmonieuse. Mais ce que décide l’État ne saurait être justifié au nom du judaïsme !
De ce fait, l’expression d’État Juif paraît impropre, ne serait-ce que parce que les lois édictées par l’État ne concernent pas la vie juive, mais seulement l’organisation institutionnelle de la vie en collectivité d’une société. De sorte que les guerres que mène Israël, au nom de la légitime défense, contre ceux qui dénient son droit à l’existence, ne sauraient pour autant être légitimées au nom de la religion, contrairement à ce que prétendent certains sionistes religieux. Elles ne sont légitimes qu’au nom du droit de se défendre, droit internationalement reconnu.
De leur côté, les lois relatives à la vie juive concernent essentiellement la vie des personnes, car la vie juive relève de la responsabilité des individus, des familles et des communautés, et non pas de l’État. De sorte que l’ambiguïté de l’association courante État Juif et démocratique apparaît clairement. Rien ne s’oppose à ce que l’État des Juifs soit un État démocratique, mais c’est aux Juifs eux-mêmes d’orienter la manière de vivre leur judéité ! De plus, il est également important de bien prendre en compte le fait que les notions dont traite la Loi Juive doivent nécessairement être contextualisées sur le plan historique, plutôt que de se réclamer de l’ordre de l’immuable[12].
La troisième remarque, enfin, est que seul un débat serein, argumenté et contradictoire, alimenté à la fois par la tradition de l’éthique juive et par la volonté imprescriptible de ceux qui cherchent à apaiser, et non pas à s’abriter derrière des positions partisanes, serait à même de déjouer le piège des raisonnements binaires, qui encouragent les logiques d’exclusion et de haine[13].
Le dernier mot pour dire que l’auteur espère avoir réussi à montrer dans ce travail qu’un regard interne au judaïsme sur les conflits en Israël apporte un éclairage nouveau et intéressant, sachant que l’examen de la situation à partir des données factuelles, historiques et politiques, reste indispensable.
[1] Le lecteur intéressé trouvera une présentation détaillée de l’influence d’Ahad Ha’am sur le mouvement sioniste émergent dans l’article suivant : Yossi Goldstein, Ahad Ha’am: A Political Failure? Jewish History, Vol. IV, No. 2, Fall 1990, https://www.jstor.org/stable/20101080
[2] Cette citation est extraite de l’ouvrage de Yoram Hazony, L’État juif. Sionisme, postsionisme et destins d’Israël, éditions de l’éclat, 2017 (p. 171).
[3] Voir Dominique Bourel, Martin Buber, Sentinelle de l’Humanité, Albin Michel, 2015, ch. XXI. Voir également David Encaoua, Martin Buber : proche de Dieu, partisan de la religiosité plutôt que de la religion, à paraître dans Sifriatenou.
[4] Mikhael Manekin, End of Days, Ethics, Tradition and Power in Israel, traduit de l’hébreu par Maya Rosen, Academic Studies Press, Boston, 2023.
[5] Moussar désigne l’ensemble des pratiques ayant pour but d’aider chaque personne à parvenir à une prise de conscience de son potentiel spirituel.
[6] Shmuel Trigano, “Murmuration”. Interview de Shmuel Trigano par Daniella Pinkstein, pour Tribune Juive, 8 octobre 2024, Tribune Juive, https://www.tribunejuive.info/2024/10/08/murmuration-l-interview-de-shmuel-trigano-par-daniella-pinkstein-pour-tribune-juive/
[7] Eliezer Berkovits, Essential Essays on Judaism, edited by David Hazony, The Shalem Center, 2002, chapitre 5: The Biblical Idea of Justice, 129-152.
[8] En 2017, le bureau exécutif du Mouvement du Mont du Temple, organisation qui encourage l’occupation du Mont du Temple, a publié une vidéo d’un jeune religieux qui explique que gravir le Mont du Temple est permis par la Loi Juive, pour peu qu’un bain rituel dans un Mikvé soit réalisé ! Il ajoute de plus que l’occupation définitive du Mont du Temple ne pourra se concrétiser qu’après l’intervention armée des Juifs, sachant que cette occupation est un commandement divin ! (Manekin, op. ci. p. 73-74).
[9] Micah Goodman, The Wondering Jew: Israel and the Search for Jewish Identity, Yale University Press, 2020 ; Micah Goodman, Catch-67, The Left, The Right, and The Legacy of The Six-Day War, Yale University Press, 2018.
[10] traduction : « La communauté religieuse est si importante dans l’entreprise de colonisation et si favorable à une action militaire agressive qu’il semble souvent que la position religieuse naturelle exige l’approbation de telles activités. Pourtant, la tradition rabbinique présente une approche très différente de la violence. À mon avis, l’occupation menée par l’État d’Israël est en fait inadmissible d’un point de vue halakhique. Les juifs religieux ont pour ordre de lui résister. »
[11] Voir le très intéressant entretien avec Huda Abuarquob, in David Khalfa, Israël Palestine Année Zéro, Le Bord de l’Eau, 2024, En Cisjordanie, Maintenir le fil du dialogue contre la tentation de la violence, pp. 227- 245.
[12] Pour ne donner qu’un exemple, la notion de Ger Toshav explicitée plus haut, doit être transposée à la contemporanéité d’Israël et non traitée hors histoire, comme certains religieux le font.
[13] L’auteur recommande la lecture de l’ouvrage récent de David Khalfa, Israël Palestine, Année Zéro, Editions des Bords de l’Eau, 2024. Cet ouvrage réunit diverses contributions émanant de personnalités, juives et non juives, soucieuses de contribuer à l’établissement d’un véritable dialogue entre ceux qui tournent le dos aux convictions exclusivement partisanes.
