search

Ils sont des millions – ces Juifs invisibles que personne ne voit pas

Ils ont une grand-mère qui allumait les bougies le vendredi soir. Un nom qui porte une histoire. Une mémoire familiale avec des traces. Mais ils vivent complètement en dehors de toute vie juive organisée. Et contrairement à ce qu’on imagine, ce ne sont pas seulement des citadins perdus dans une grande ville — c’est le plus souvent des gens établis dans des villes moyennes, des régions, des campagnes, loin de tout centre communautaire. On les appelle pudiquement les « individus non connectés ».

Derrière cette formule froide, il y a des millions de personnes à travers le monde — à Bordeaux, à Bruxelles, à Buenos Aires, à Sydney. Et le judaïsme organisé ne les atteint pas, parce qu’il n’a jamais conçu ses outils pour eux.

Le modèle communautaire juif a été pensé pour ceux qui sont déjà là. Pas pour ceux qui hésitent sur le seuil, sans porte d’entrée, sans format qui leur dise : viens comme tu es, avec tes questions et tes doutes.

Puis le 7-Octobre est arrivé. Et quelque chose a changé.

Pour la majorité, la réaction a été le repli. La montée de l’antisémitisme, la violence des réactions dans leurs cercles sociaux, parfois dans leurs propres familles — tout cela a produit un réflexe de discrétion. On baisse la tête. On laisse passer. C’est compréhensible. Et c’est profondément triste.

Mais pour une minorité — peut-être 10 %, ce qui représente des centaines de milliers de personnes — l’effet a été exactement inverse. Ces individus ont été rattrapés par une identité qu’ils croyaient périphérique. Comme si l’hostilité extérieure avait déclenché quelque chose d’intérieur qu’ils ne savaient pas si fort. Ils se sont sentis juifs d’une façon nouvelle, viscérale. Concernés par Israël — pas politiquement, mais existentiellement. Ils ont commencé à poser des questions. À vouloir comprendre d’où ils viennent. À chercher une porte.

Cette fenêtre est réelle. Mais elle est fragile. L’identité réactivée par un choc, si elle ne trouve pas de cadre, finit par s’émousser. Les questions restent sans réponse. L’élan retombe. Et dans dix ans, leurs enfants ne sauront même plus qu’il y avait une question à se poser. C’est cela, la disparition silencieuse. Pas un rejet. Une évaporation.

Alors que faire ? Le problème de ces personnes n’est pas un manque de désir. Elles ont envie. Mais elles ne savent pas où frapper. Il n’existe pas de porte basse, non intimidante, qui leur dise : entre, regarde, pose une question, repart si tu veux.

Le rapport que vient de publier le Jewish People Policy Institute (JPPI) avec l’Agence juive propose des réponses concrètes. Une plateforme numérique intégrée — une application simple, dans leur langue, sans affiliation préalable — où trouver un partenaire d’étude à l’autre bout du monde, poser une question à un rabbin, découvrir qu’à vingt kilomètres de chez soi il y a une communauté, un repas de Shabbat. Les outils existent. Ce qui manque, c’est la volonté de les assembler.

Mais le numérique seul ne suffit pas. L’identité juive ne se forme pas sur un écran. Elle se forme dans la rencontre physique, autour d’une table, dans un camp d’été. La technologie ouvre la porte. Ce sont les moments d’immersion qui la font franchir vraiment.

Et il y a un message pour chaque communauté locale : accueillez ces gens différemment. Pas leur demander ce qu’ils pratiquent. Les accueillir là où ils en sont. Leur donner un rôle avant même qu’ils se sentent légitimes.

Ces gens existent. Ils sont nombreux. Beaucoup veulent quelque chose — ils ne savent pas encore quoi, mais ils veulent. Si on ne leur tend pas la main maintenant, dans dix ans la question ne se posera plus. Non pas parce qu’ils auront dit non. Mais parce que personne ne leur aura dit que la porte était ouverte.

à propos de l'auteur
Le Dr Dov Maïmon est Senior Fellow au Jewish People Policy Institute (JPPI), coordinateur des activités de l'Institut en Europe. Directeur de recherche au Jewish People Policy Institute (Jérusalem), il est notamment l’auteur d’une étude portant sur « le judaïsme européen en 2030 », où s’esquissent divers scénarios possibles pour le devenir communautaire. Né à Paris, Dov Maïmon émigre en Israël à 18 ans. Ingénieur formé au Technion (Haïfa), diplômé de l’Inséad (Fontainebleau) en management, professeur aux Universités de Ben Gourion (Beer-Shéva) et du Mont Scopus (Jérusalem), il travaille sur les rapports entre histoire, religions et politique. Son doctorat, consacré aux convergences entre mystiques juive et musulmane, a été récompensé du prix du Chancelier des Universités 2005, attribué chaque année au meilleur doctorat français en sciences humaines. D'octobre 2013 à février 2014, il a coordonné la taskforce du gouvernement israélien sur l’avenir des Juifs d'Europe. Il vient de publier au Cherche Midi « La fin des Juifs de France ? »
Comments