Ils s’aiment

On pensait que l’amour n’a pas de place en politique. Erreur. Lors de la réunion du groupe parlementaire Likoud le 3 décembre dernier, ministres et députés ont manifesté avec éclat leurs grands sentiments. Accusations et procès d’intention ont émaillé les débats. Au centre des critiques, Yoav Gallant, membre du parti majoritaire mais absent de la réunion. Le député Nissim Vaturi, dans un élan du cœur, n’y alla pas par quatre chemins : « Gallant a-t-il quitté le Likoud ? … A-t-il embrassé Gantz sur la bouche ? ». La question n’avait pas de caractère érotique.

La veille, Binyamin Netanyahou avait tenu une conférence de presse en l’absence de Yoav Gallant, à la surprise générale et sans explication convaincante. Cette attitude du ministre de la Défense alimente les soupçons : l’ombrageux Yoav entretiendrait-il une liaison coupable avec le gentil Benny, chef du « Camp de l’État », qui a rejoint le cabinet de guerre dans le « gouvernement d’urgence nationale » ? Une relation contre-nature susceptible de mettre en péril l’équilibre de la famille gouvernementale ?

L’inénarrable Dudi Amselem se fit un devoir de le rappeler à ses collègues : « Si le gouvernement tombe, la gauche se lèvera et il y aura un État palestinien ici ! Ce sont des bolcheviks qui nous ignoreront et contrôleront toutes les affaires de l’État. » Cette tendre déclaration ne suffisant pas à ranimer la flamme des élus du parti majoritaire, la députée Tali Gotlieb fit encore dans la romance en s’en prenant directement au porte-parole parle de l’armée, le contre-amiral Daniel Hagari, l’accusant de « servir des récits qui ne sont pas de droite… Il y a des gens assis dans les studios de télévision qui mentent et font peu de cas de la Judée et de la Samarie. » En d’autres termes : « On nous trompe ».

Toutes ces déclarations d’amour ne doivent rien au hasard. Binyamin Netanyahou est de plus en plus contesté. Les sondages donnent au Likoud moins de 20 sièges (contre 32 aujourd’hui), et plus qu’au parti lui-même, c’est à son chef que les Israéliens en veulent : la catastrophe du 7 octobre, l’incurie du gouvernement pour organiser l’évacuation des habitants du sud et du nord, la gabegie budgétaire qui maintient des avantages indus à l’heure où les soldats et les autres victimes ont grand besoin de la solidarité nationale… autant de reproches qui alimentent la déception sentimentale éprouvée par des électeurs qui pendant des décennies ne juraient que par « Bibi ».

Celui-ci tente désespérément d’éviter de nouvelles infidélités : « Il n’y a pas de place pour des attaques personnelles… Ce n’est pas le moment de faire de la politique. » Car le pays est en guerre. Dans certaines réunions à la Knesset, on a tendance à l’oublier. Il est vrai que l’amour rend aveugle.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017), "La gauche a changé" (L'Harmattan, 2023). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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