Il y a cinquante-neuf ans, ma ville natale Agadir fut détruite

La communauté juive lors de "Simhat Tora" dans la ville d'Agadir, venue prier dans une synagogue pour célébrer la fin de la fête juive de Souccot dans le quartier juif de la vieille ville d'Agadir le 06 octobre 2009, photo par Abir Sultan / Flash 90
La communauté juive lors de "Simhat Tora" dans la ville d'Agadir, venue prier dans une synagogue pour célébrer la fin de la fête juive de Souccot dans le quartier juif de la vieille ville d'Agadir le 06 octobre 2009, photo par Abir Sultan / Flash 90

Les 29 février ont parfois de sombres retentissements. Ce fut un 29 février qui me chasse de ma ville natale d’Agadir, située au bord de l’Atlantique sud. Je m’en souviens comme si c’était hier. Et dans le même souffle, je rends grâce à la divine Providence qui a étendu sa main protectrice sur tous les membres de ma famille et sur moi-même. Ce ne fut hélas pas le cas de tous les résidents puisque plus de douze mille morts sont à déplorer.

Il y avait eu, avant cette nuit fatidique, quelques répliques annonciatrices de la catastrophe. Mais cette préscience était le fait de quelques experts car la majorité de la population, même celle de la communauté juive, n’avait pas la formation nécessaire pour en conclure que le pire était à venir…

Un matin, trois jours avant la catastrophe, nous étions tous dans nos salles de classes de l’école de l’Alliance. Nous avons dû quitter les lieux dans la précipitation car le sol tremblait sous nos pieds. J’ai eu l’impression qu’un flux électrique se déployait sous mes pieds… Cela ne dura que quelques secondes ; je revois encore le soupir de soulagement de notre maîtresse, Madame Ouanounou… De retour à la maison, rue de la Kissariya, je n’évoquai guère cet incident mais je surpris quelques conversations en langue arabe qui invoquaient la miséricorde divine pour l’avenir de notre cité.

Quelques jours plus tard, au milieu de la nuit, aux alentours d’une heure du matin, nous fumes réveillés par des bruits sourds produits par des murs et des plafonds qui s’effondraient. Mon père étant absent, en voyage d’affaires, c’est ma mère qui prit la direction des opérations Mais parvenu en bas des escaliers, nous ne pouvions pas sortir de la maison, la porte s’étant enfoncé dans le sol. Par chance, un ouvrier, gardien de nuit, nous libéra en jetant une lourde pierre contre la porte. La voie était enfin libre.

Au dehors, le spectacle qui s’offrit à mes yeux d’enfant (pas encore neuf ans) était, à proprement parler, lunaire. Des montagnes de décombres, un air irrespirable tant la poussière avait saturé l’air que nous respirions. Des secousses de faible intensité continuaient de se produire. Et c’est alors que les Marocains entonnaient leurs prières fondamentales : Il y a qu’un Dieu, et Mahomet est son prophète… Tout le monde se sentait abandonné et notre seul espoir était entre les mains du Créateur des cieux et de la terre. Et voici que celle-ci se dérobait sous nos pieds. Ici, je dois dire ceci ; tremblant de tous mes membres entouré de quatre femmes (ma mère et mes sœurs) suivi de trois autres petits frères , je joignis ma voix à la leur ce qui m’attira une observation très ferme de ma mère. Ce n’est pas une prière juive et nous, nous sommes des juifs… Quelle femme ! Quand j’y repense aujourd’hui, à mon âge, je salue la maîtrise de soi d’une femme, mère de sept enfants et douée d’un vrai sens du commandement.

Nous étions tous assis à même le sol autour de notre mère et je voyais défiler des gens que nous connaissions, des amis de nos parents, des femmes hurlant de douleur, qui pleurant un proche, prisonnier des décombres, qui errant comme des folles sans comprendre ce qui leur arrivait. Ce spectacle surréaliste me terrorisait. Dans de telles situations, on perd tous ses repères. Il n y avait plus de rues, plus de route, plus d’immeuble debout, plus de magasin. Rien que des montagnes de ruines.
On m’a dit plus tard que même les catastrophes, les calamités naturelles pouvaient, hélas, bénéficier à quelques individus qui détroussèrent des cadavres ou arrachèrent des bijoux à des victimes à moitié ensevelies. Aucune autorité parmi les rescapés, aucun agent de police, aucune association bénévole, en tout cas pas après les premières heures.

Je ne me souviens pas comment le sommeil a fini par avoir raison de moi ; mais c’est une voix familière qui me réveilla : la sœur de maman, notre tante Messody, ayant entendu la nouvelle enjoignit à son fils David Benaïm de la conduire à Agadir en voiture. Ce qu’elle fit et c’est elle qui organisa notre rapatriement chez elle à Casablanca, dans sa vaste villa, située au boulevard d’Anfa.

Je n’oublierai jamais ce magnifique exemple de solidarité familiale. La sororité avait joué à plein : ma tante nous accueilla chez elle et nous scolarisa sans problème. Ce sont des choses qui ne s’oublient. Nous restâmes chez notre tante près d’une année, date à laquelle nous primes l’avion pour rejoindre notre père en Algérie.

Je n’arrive pas à imaginer ce qu’eut été la vie si je n’avais pas survécu à ce terrible tremblement de terre… La réponse n’est écrite nulle part. Bien que philosophe, je suis croyant, comme peuvent l’être les gens qui ont fait de longues études. S’en être sorti indemne relève du miracle. Mais comment y croire quand on réalise ce que vaut, ce qu’est une pauvre vie humaine dans l’économie générale de l’univers. Pas grand chose. Qui nous apprendra à déchiffrer les carnets intimes ou secrets de la Providence ? Nous disposons du livre de Daniel, modèle absolu de toute apocalypse juive à venir. Et ce n’est Jean, le Voyant de Patmos qui me démentira…

Au fil des années, vécues comme une prime imméritée puisque ce jour là le 29 février, aurait pu sonner la fin de tant de vies dont la mienne qui ne vaut guère plus de tant d’autres. Je ne trouve qu’une chose à faire : rendre grâce à la divine Providence qui a bien voulu nous épargner. Mais je pense aussi à celles et à ceux, de tous âges, de toutes religions, qui étaient mes concitoyens mais qui n’ont pas survécu. Qu’ils reposent en paix, tous ces morts sans sépulture.

Quant à moi, la prière du gomel (ha-gomel la hayavim tovot shé guemalani kol touv) ne s’est jamais autant imposée à mon esprit qu’en ce jour-anniversaire…

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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