Il faut sauver le soldat Benny Gantz

Le ministre israélien de la Défense et Premier ministre suppléant Benny Gantz, assistant à la réunion hebdomadaire du cabinet, au ministère des Affaires étrangères, à Jérusalem, dimanche 5 juillet 2020 (Photo de Gali Tibbon / Piscine via AP)
Le ministre israélien de la Défense et Premier ministre suppléant Benny Gantz, assistant à la réunion hebdomadaire du cabinet, au ministère des Affaires étrangères, à Jérusalem, dimanche 5 juillet 2020 (Photo de Gali Tibbon / Piscine via AP)

Les historiens auront le temps d’analyser la démarche de Benny Gantz qui a préféré fracturer son parti pour rejoindre un gouvernement dirigé par Netanyahou en avril 2020. On peut l’accuser de naïveté, de manque d’expérience ou de crédulité poussée au paroxysme mais pas d’opportunisme. Il pensait qu’avec son ami Gaby Ashkenazi ils auraient la force et le pouvoir de s’opposer à une bête politique qui avait tout à leur apprendre.

On ne peut imaginer le scénario qui aurait pu se passer en cas de refus de cette coalition bancale du 20 avril 2020 ou du moins on le devine aisément avec un manipulateur. L’opposition a manqué de courage à l’époque car elle aurait pu constituer un gouvernement minoritaire, avec la neutralité des partis arabes, qui aurait été vite rejoint par des frondeurs du Likoud qui se sont aujourd’hui constitués en parti politique d’opposition, Nouvel espoir. C’est ce qui distingue les professionnels de la politique, qui voient loin, des débutants pleins de promesses et d’idéal.

Sa manière de s’opposer à sa façon à Netanyahou a mis en évidence la fragilité du premier ministre et incité certainement Gideon Saar de sauter le pas en quittant le Likoud. L’échec de Gantz est l’échec de l’espoir d’un renouveau en politique. Il avait convaincu de nouveaux éléments de la société civile à faire de la politique, des jeunes et des femmes en surnombre, dont la grande majorité, déçue aujourd’hui, a décidé de réintégrer sa vie professionnelle car elle n’était pas en adéquation avec les magouilles politiques. Omer Yankélevitch, juive orthodoxe, pour ne parler que d’elle, avait accepté de se mouiller en politique pour montrer que les religieuses avaient des capacités à changer les choses. Ces nouveaux venus ont été punis d’avoir voulu rafraichir le paysage politique pour éliminer toutes ses scories.

Aujourd’hui il est difficile de tirer un trait sur cette expérience malheureuse et de garder une rancune tenace envers celui qui s’est compromis, peut-être à tort, avec Netanyahou. Sa présence à la Knesset est indispensable car c’est un pied de nez contre celui qui s’est joué de lui et qui l’a manipulé comme une marionnette.

On peut être sûr que, humilié au gouvernement, Gantz est échaudé et sera un opposant inconditionnel à l’opposé de Naftali Bennett qui fait en permanence la danse du ventre sans se prononcer sur ses intentions vis-à-vis de Netanyahou.  Il doit exister pour représenter l’échec de l’alternance mais aussi la volonté de ne pas baisser les bras. De toute façon, les voix de Kahol Lavan sont originales et ne peuvent pas s’exprimer en faveur d’un autre parti, fusse-t-il du Centre.

Si Gantz se retire, il emportera avec lui ses voix qui n’iront ni chez Meretz, ni chez Avoda et même pas chez Yesh Atid. Les quatre sièges qui lui sont attribués par les sondeurs, sous toutes réserves, seront des voix charnières pour briser l’hégémonie du Likoud. Ceux qui le pressent de se retirer font de mauvais calculs. Ce ne sont pas de bons politiques car les vrais détestent la résignation et espèrent toujours rebondir. La vie politique est faire d’échecs et de victoires mais jamais de renoncement. Kahol-Lavan ne doit pas capituler pour rester le symbole de l’impuissance de Netanyahou à éradiquer totalement un parti qui a eu le culot de se mesurer à lui.

Au lendemain du 23 mars 2021, les petits partis d’opposition seront les faiseurs de roi et non pas Nouvel Espoir ou Yamina, a fortiori lorsque Bennett n’a jamais voulu marquer son camp parce qu’en tant que girouette, il rejoindra le leader qui lui offrira un bon maroquin pour satisfaire son égo. Les quatre sièges de Gantz empêcheront Netanyahou d’atteindre la majorité, malgré l’apport de Yamina.

La résistance de Meretz et des Travaillistes ne suffira pas. C’est pourquoi les attaques de ses membres contre tout dirigeant d’opposition est stérile. Il ne faut pas se tromper d’adversaire à l’instar de Yaïr Golan qui ne cesse de cibler Gantz au lieu de concentrer ses attaques sur le Likoud et son extrême-droite.

Le système électoral israélien a tendance à privilégier le vote utile pour ne pas éparpiller les énergies mais parfois il s’agit d’un mauvais calcul visant à jouer le jeu du parti omnipuissant. La pétition de 130 officiers pour le retrait de Gantz sonne comme une volonté de ne pas voir l’un des leurs réussir dans un domaine auquel il n’est pas habitué.

Ils font le jeu de la Droite et boostent au contraire la démarche d’un général abandonné par les siens et poussé à l’offensive : «Je garde l’objectif et je continue à aller de l’avant. Au lieu d’aider ou de fournir un tir de couverture sur l’objectif, ils me tirent dans le dos». Qu’ont donc appris ces généraux à l’école militaire ? Qu’ils devaient abandonner le champ de bataille à la première déconvenue ?

Ce combat entre membres du même clan fait désordre en Israël. Le général de réserve Neri Yarkoni a été jusqu’à avancer «qu’il n’était pas nécessaire de lui tirer une balle dans le dos. Les gens devraient le regarder dans les yeux et tirer dans l’estomac». Quelle horreur et quelle tristesse cette imagerie militaire dans cet échange qui prouve que certains militaires n’arrivent pas à sortir de leur métier des armes.

Avec ces digressions militaires, on n’a plus à s’étonner que des fous abattent un premier ministre. Précisément pour ce genre de réflexion, on doit sauver le soldat Gantz. Le Likoud ne sera battu que si l’opposition se raffermit et ne se délite dans combats fratricides.

Netanyahou a ramassé tous ses fonds de tiroir en favorisant une alliance entre Bezalel Smotrich, l’illuminé de la droite radicale, avec le kahaniste Itamar Ben-Gvir et il est prêt, contre toute attente, à incorporer le député arabe Mansour Abbas du parti Raam dans sa prochaine coalition alors que durant les précédentes campagnes électorales il n’avait cessé de vouer aux gémonies ceux qu’il considérait jusqu’alors comme des sous-hommes.

Il caresse dans le sens du poil les religieux orthodoxes en leur permettant d’entrer en Israël depuis les États-Unis alors que leurs leaders refusent de respecter les mesures sanitaires. Il a abandonné à leur triste sort des Israéliens partis à l’étranger pour raisons professionnelles, pour assister à des obsèques de proches et même pour des raisons touristiques, certains n’ayant plus de moyen de subsistance. Pour lui, les laïcs qui ont les moyens de voyager sont des gauchistes et il faut les écarter des urnes lors du vote du 23 mars.

Gantz est la cible d’une opposition qui s’acharne au vitriol contre un homme avec un genou à terre. Il a été abandonné de tous, même des nouveaux venus en politique qui se sont lancés sans argent en politique alors qu’ils auraient pu bénéficier de sa manne électorale sachant qu’il bénéficie d’une aide financière nationale basée sur 17 députés. L’économiste Yaron Zelekha, Moshé Yaalon et Ofer Shelah ont préféré le bouder, voire quitter la politique, plutôt que de s’associer à un personnage rendu sulfureux par les attaques incessantes auxquelles il est soumis. Son honnêteté l’avait rendu suspect car en politique ce sont des qualités inconnues du milieu.

Au fil du temps il a appris les rudiments d’un politique qui laisse sur le bas-côté les médiocres. Il s’est aguerri, a sorti ses dents et a montré à Netanyahou qu’il ne pouvait plus faire ce qu’il voulait au gouvernement. Il lui mène la vie dure et s’est transformé en expert de l’opposition interne.

Comme un militaire qui pense qu’il a perdu un combat mais pas la guerre, il veut continuer à exister pour, une fois réhabilité, ramener à lui ceux qui ont quitté la politique alors qu’ils étaient grosses pointures. Netanyahou avait bien ramené le Likoud à 12 sièges face à Ariel Sharon et pourtant il a survécu et a ensuite amplifié sa victoire. Un vrai politique ne s’estime jamais fini malgré ses échecs et Gantz l’a rappelé : «Netanyahou a démantelé mon parti et démantelé ma famille et m’a piétiné la tête, mais il n’a pas brisé mon esprit combatif».

On dit que Gantz est motivé par un désir de vengeance. Ce n’est pas la nature du personnage. Il veut être le petit caillou dans la chaussure du premier ministre. Quitter aujourd’hui le combat c’est offrir au premier ministre l’occasion d’éliminer dès à présent tous les ministres Kahol-Lavan et laisser à nouveau le champ libre à un dirigeant qui persiste à vouloir se maintenir au pouvoir pour de longues années encore. Il faut sauver le soldat Gantz. On est jamais mort en politique.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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