Humiliez, piétinez…

Des Israéliens harcèlent une famille palestinienne lors d'un pique-nique devant le village de Jibya en Cisjordanie le 6 février 2020. (Capture d'écran/YouTube)
Des Israéliens harcèlent une famille palestinienne lors d'un pique-nique devant le village de Jibya en Cisjordanie le 6 février 2020. (Capture d'écran/YouTube)

Il faisait très beau, ce 8 février 1921, dans la campagne de Ferrare (nord de l’Italie). La famille Bassani, pilier de la communauté juive locale, avait donc décidé de pique-niquer hors les murs; le père, la mère, s’étaient installés avec leurs enfants, dont un bébé, sous des arbres qui leur procuraient une ombre bienvenue, et s’apprêtaient à profiter de la nourriture préparée pour cette excursion, quand un groupe de jeunes fascistes en chemise noire se dirigea vers eux, leur disant qu’ils n’avaient pas le droit d’être là.

Interloqué, le père Bassani leur répliqua qu’il n’avait aucune intention de quitter l’endroit, et le meneur du petit groupe lui répondit cyniquement: « On va vous aider à ramasser vos affaires et à plier bagages ». Le père affirma « Nous restons ici », sur quoi le même jeune fasciste, qui était armé d’un fusil, se mit à saisir les provisions, indifférent aux cris de la mère (« C’est la nourriture du bébé ! »), à renverser leur nourriture et leur boisson.

« Vous n’êtes pas des Italiens, vous êtes des Juifs », dit alors l’un des jeunes agresseurs, « nous vous avons fait une faveur en vous permettant de rester en Italie ». Les jeunes appelèrent alors deux policiers, en exigeant que la famille juive soit évacuée.

Alors qu’il s’agissait d’un lieu public, sans la moindre restriction d’accès, les policiers accédèrent à leur demande. « Je ne veux pas avoir à utiliser trop de force. Vous ne pouvez pas être ici »,  déclara l’un d’entre eux à la famille. « Partez d’ici. Ouste !». Impuissante devant l’arbitraire, gratuitement humiliée, la famille juive quitta alors les lieux.

L’incident, on s’en doute, provoqua une vive émotion au sein de la communauté juive italienne en général. L’opinion publique hors de cette communauté manifesta bien moins de préoccupation; une crise sanitaire, économique et sociale gravissime frappait alors l’Italie, et pour ce qui est de l’antisémitisme, on s’y était habitué.

Les incidents antijuifs s’étaient multipliés au cours de cette période, dans l’un des plus frappants un policier avait contrôlé les passagers d’un autobus reliant Viterbo à Rome et n’avait distribué d’amende pour un motif futile qu’aux voyageurs juifs, laissant tranquilles les autres, qui n’étaient pourtant pas en règle, eux non plus.

On aurait pu être surpris de cet état de choses. Dans la grave épidémie qui frappait en alors depuis près d’un an l’Italie, les médecins et le personnel soignant juifs avaient été régulièrement mis à l’honneur dans les médias, ou par les patients eux-mêmes. On pensait que maladie et la mort avaient nivelé les différences sociales, religieuses et ethniques, que devant elles l’antisémitisme allait enfin reculer, s’affaiblir, se révéler pour ce qu’il est : une pathologie, une absurdité, un crime contre la conscience humaine.

Oui, on espérait encore cela, en dépit d’une longue expérience historique, mais la haine, une fois de plus, parvint en un minimum de temps, et alors même que la lutte contre l’épidémie se poursuivait, à annuler pratiquement tous ces acquis.

Un an et demi plus tard, Mussolini lançait la « marche sur Rome » et prenait le pouvoir.

*

Bon, cette histoire est inventée. Enfin presque. Car elle s’est produite, non dans l’Italie pré-fasciste de 1921, mais bien ici, chez nous, dans l’Etat juif, le 8 février 2021. Il faut simplement remplacer « la famille Bassani » par « la famille Abed El Hadi »; « Juifs » par « Arabes »; « jeunes fascistes » par « jeunes d’une implantation sauvage »; « policiers » par « soldats ». Même si vous ne comprenez pas l’hébreu, allez voir la vidéo qui accompagne l’article. Les images parlent d’elles-mêmes. Je l’ai vue le coeur serré et le ventre retourné.

On n’a frappé ni tué personne, ce 8 février dernier, dans cet incident révoltant, et pas plus dans l’autobus Modiin-Jérusalem (avec vidéo ici aussi). On a « seulement » piétiné sans aucun motif, sans aucune justification légale, des citoyens arabes israéliens et des Palestiniens sans la moindre culpabilité.

Pour le plaisir d’humilier, de montrer qui est le maître, qui commande et qui doit obéir. Les agresseurs dans la forêt avaient la force avec eux, et savaient que d’office, sans être prêts à entendre quoi que ce soit, les soldats les appuyeraient, au lieu de rendre justice aux victimes de leur haine gratuite; le policier de l’autobus savait que sa hiérarchie le couvrirait.

Est-ce donc cela, l’Etat d’Israël de 2021 ? Est-ce cela que les pères fondateurs ont voulu ? N’avons nous vraiment rien appris de l’histoire de notre peuple ? Qui arrêtera ce racisme devenu tellement quotidien qu’on ne s’en émeut pratiquement plus ? Les rares d’entre nous qui le dénoncent et le rejettent sont considérés par beaucoup, y compris au sommet de l’Etat, comme de « mauvais Juifs », voire des « traîtres ». Je n’exclus plus aujourd’hui que des listes de leurs noms soient préparées en conséquence, à toutes fins utiles…

Le racisme et l’antisémitisme existent partout. La différence est que dans les démocraties occidentales, les gouvernements les combattent avec énergie, et se sont dotés d’un arsenal légistlatif fourni, dont ils font régulièrement usage. Pour notre plus grande honte, chez nous, le racisme anti-arabe et le racisme tout court partent « d’en haut », ils s’expriment de la bouche de ministres (dont le Premier d’entre eux, qui a plus d’une fois soufflé sur les braises) et députés, ouvertement, et dégoulinent comme dans un égout vers tous les secteurs de la société, qui captent le message.

Les élections du 23 mars ne changeront pas grand chose, je le crains, à cette atmosphère.

La gangrène est profonde. Est-elle encore opérable ?

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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