Hubert Védrine : « Dictionnaire amoureux de la géopolitique »

Hubert Védrine au Salon du livre de Paris, le dimanche 23 mars 2014.
Hubert Védrine au Salon du livre de Paris, le dimanche 23 mars 2014.

C’est un très beau livre que nous offre Hubert Védrine, un homme qui est probablement ce que le Quai d’Orsay a de mieux à nous offrir, même si, dans certains cas, les vues biaisées  de ce haut lieu de la diplomatie française réapparaissent avec force. Le Quai a ses traditions bien enracinées et sa vision du monde s’en ressent.

Toutefois, cette remarque ne touche pas que les notices portant sur Israël et le Moyen Orient. Mais que l’on se rassure, ce livre n’a pas que des défauts, bien au contraire, il a aussi  de grandes qualités et la fin de sa belle préface prend des accents hégéliens quand il est question de la philosophie de l’Histoire. Hegel parle du rôle de la Raison dans la ruse de l’Histoire, une histoire qui se veut un gigantesque réel en devenir constant et perpétuel.

Cela, c’est-à-dire les méandres du cours de l’histoire, m’a fait penser à ce que dit Tocqueville dans on livre De la démocratie en Amérique, surtout lorsqu’il parle des bienfaits de la religion face à la politique (l’homme démocratique) : l’homme simple qui se préoccupe d’assurer sa subsistance quotidienne, forcé de travailler pour subvenir aux besoins de sa famille, se dit rassuré quand il voit que les principes de la religion offrent bien plus de stabilité que les changements inattendus et brutaux de la vie politique nationale ou internationale…

Il est vrai qu’on se demande comment choisir le régime le plus approprié au gouvernement des hommes. Depuis Socrate, Platon et Aristote, que dis-je depuis la Bible, l’humanité croyante et pensant cherche ce qui lui  conviendrait le mieux… Sans toujours y parvenir. Il y a eu des tâtonnements dans toutes les directions et je pense par exemple à La politische Theologie de Carl Schmitt selon lequel la quasi totalité des législations sociales prônées par les gouvernements modernes sont des dérivés sécularisés de valeurs intrinsèquement religieuses… Nous avons donc affaire à la genèse religieuse du politique.

Assurément, l’auteur ne dit pas tout cela expressément, mais il a dû y penser en rédigeant ses 249 notices ou entrées dont certaines sont assez inattendues. Mais après tout, c’est la loi du genre et H.V dit bien que ce serait un dictionnaire personnel et passionné. Ce livre dispose d’une avantage considérable, ce qui explique que seul HV pouvait le rédiger : c’est sa connaissance parfaite du sujet, eu égard à toutes ces années passées à la tête du Quai d’Orsay et à l’Elysée, en qualité de conseiller diplomatique de la présidence de la République.…

Les contraintes de l’ordre alphabétique dont l’auteur n’est guère responsable provoquent d’improbables rencontres. Par contre, je suis content de trouver une entrée à anthropogène, terme qui désigne les dégâts que l’action humaine a infligés à notre planète. La notice est bien courte mais elle a le mérite d’exister.

Quand on parcourt les notices sur l’Afrique, avec ou sans S, ainsi que sur l’Algérie, on eût aimé un peu plus d’implication personnelle de l’auteur ; ainsi, sur ce grand pays d’Afrique du nord où notre pays la France est restée 132 ans, nous n’adoptons pas la bonne méthode qui est pourtant simple : tous les grands pays d’Europe ont été des colonisateurs. Et la colonisation n’a pas produit que du négatif, elle a aussi fourni le meilleur d’elle-même dans ce pays dont les dirigeants rechignent à enterrer le passé du seul fait de leur politique intérieure. Je doute qu’on puisse attendre un aspect positif dans le domaine des relations bilatérales avec ce pays.

Au fur et à mesure que les entrées de ce dictionnaire défilent sous nos yeux, nous percevons bien l’idéologie ou les convictions de l’auteur ; l’attitude générale est plus ou moins équilibrée, bien fondée sur une connaissance parfaite des choses. Sauf quand il s’agit d’Israël et du problème palestinien.

HV ne fait pas de l’hagiographie et recherche la réalité historique. Tout en interprétant les faits historiques à sa manière qui reste équilibrée et correcte. Concernant Israël et le problème palestinien, on peut ne pas être d’accord, tout en se rappelant que l’attitude officielle des autorités françaises a toujours été ce qu’elle est, y compris aujourd’hui.

Je m’étonne qu’un esprit aussi éclairé et aussi indépendant que HV reprenne à son compte une expression, produite par la paresse intellectuelle des journalistes qui ont voulu voir dans les révoltes rabes locales la marque ou le souvenir de ce que l’Europe avait vécu en d’autres temps.

Certes, ces révoltes ont abouti à des changements de régimes impressionnants mais ce n’est pas la même chose que les vrais printemps des peuples. Dans l’entrée intitulée Arabe (s), HV parle aussi de la reprise des relations entre Israël et certains de ses voisins. Mais il manque, dans ce cadre précis, une entrée : normalisation… Pourquoi ? Je pense que cet oubli sera réparé lors d’une réédition que nous souhaitons prochaine.

Quelques oublis que je ne m’explique pas : judaïsme, christianisme ; ainsi que les pères spirituels de l’Europe : Averroès (ibn Rushd), Maimonide, Thomas d’Aquin .

Comment choisit-on les différentes notices ? Ce choix relève de la personnalité de l’auteur. J’ai, pour ma part, apprécié les notices sur les batailles, du fait que l’histoire a commencé par être le récit et les chroniques des guerres entre les hommes…

On trouve aussi une notice sur la notion de boycott  (avec une allusion au BDS). Mais ce qui est passionnant et c’est le domaine dans lequel HV excelle, ce sont les relations internationales : les notices sur la Chine elle-même, ses ambitions, sa volonté de puissance et de domination sont très bien faits. Il en est de même de la description de cet immense pays dans ses relations avec les USA et la Russie.

C’est vrai : jusqu’où ira la China ? Au terme d’une réunion à la Maison blanche, le nouveau président Biden aurait lâché la phrase suivante : ils vont nous écraser si on ne fait rien…  Et puisqu’il est question des USA, il est excessif de parler du président Donald Trump comme d’une horrible parenthèse… De la pratique diplomatique, Trump n’avait pas la même approche que les diplomates poussifs du Quai d’Orsay et d’ailleurs.  Nietzsche philosophait avec le maarteau, TRump faisait de la politique avec un fouet… En quelques mois, ce même Donald Trump, présentement si décrié, a convaincu plusieurs états arabes de normaliser leurs relations avec «l’ennemi sioniste». Aucun autre homme politique n’a jamais réussi pareil tour de force.

Excellente transition avec les entrées sur l’islam et Israël : encore un hasard de l’ordre alphabétique. Mais sans vouloir faire de peine à l’auteur, j’ai relu deux fois le texte sur Israël qui n’est pas d’une inspiration supersonique et je le trouve assez tendancieux : pur produit du Quai d’Orsay, HV ne réussit pas sur ce sujet précis à se libérer d’une certaine approche de ce sujet. Je le comprends sans toutefois l’approuver. Il stigmatise sans cesse le nationalisme du Likoud et du peuple israélien en général, regrette que les personnalités de gauche soient de moins en moins nombreuses, oubliant curieusement que chaque peuple décide librement de son avenir.

Une question à HV auquel il faudrait offrir un bon manuel d’histoire juive (Dinour, Grätz, Baron) ou simplement mon QSJ ? intitulé L’historiographie juive… Comment gérer une situation ou tous vos voisins rêvent d’en finir avec vous ? Il comprendra mieux les choses. Aucun autre peuple que le peuple juif n’a été aussi souvent menacé dans son existence même. Aucune histoire ne ressemble de près ou de loin à l’histoire juive. Pourtant, HV est un homme de culture, c’est indéniable. Mais la culture Quai d’Orsay prend souvent le dessus, sans qu’on s’en rende compte…

Pour finir, je citerai un passage extrait d’un article de Théodore Mommsen, éminent spécialiste protestant de la Rome antique, au XIXe siècle, qui s’énonce ainsi :   Lorsqu’Israël fit son apparition sur la scène de l’histoire mondiale, il n’était pas seul mais se trouvait accompagné  d’un frère jumeau… l’antisémitisme ! 

Cette citation, je pense, se passe de commentaire.

Jamais le peuple juif n’a menacé qui que ce soit de génocide. Il y a des choses que seuls ceux qui les ont subies comprennent bien (les juifs, les Arméniens, les Tsiganes,  les rwandais, etc). Dans le cas de la France dont les relations avec le monde arabo-musulman ne coulent pas d’évidence, Israël semble être un caillou dans la chaussette. Un peuple qui a fait à l’humanité tout entière l’apostolat du monothéisme éthique et du messianisme mériterait d’être mieux traité. Parfois, la France nous rappelle ce jugement sévère et perfide à la fois, de Henry Kissinger : La France est une grande puissance de taille moyenne…

Toutes ces réserves mises à part, je salue cet ouvrage qui m’a tant appris et lui souhaite la plus grande diffusion avec, je l’espère, une réédition revue et augmentée.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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