Houthis, le nouvel épouvantail

Silhouette de tribus fidèles aux rebelles Houthis levant les armes en scandant des slogans lors d'un rassemblement contre l'accord visant à établir des relations diplomatiques entre Israël et les Émirats arabes unis à Sanaa, au Yémen, le samedi 22 août 2020 (Crédit: AP Photo / Hani Mohammed)
Silhouette de tribus fidèles aux rebelles Houthis levant les armes en scandant des slogans lors d'un rassemblement contre l'accord visant à établir des relations diplomatiques entre Israël et les Émirats arabes unis à Sanaa, au Yémen, le samedi 22 août 2020 (Crédit: AP Photo / Hani Mohammed)

Les évènements se précipitent en mer Rouge. A telle enseigne que les grands responsables de l’Union européenne sont pris au dépourvu, une fois de plus. La politique étrangère est un exercice de longue haleine qui se construit à chaque heure du jour et de la nuit, comme le mouvement des planètes dans le cosmos. L’ignorer c’est arriver en permanence avec un train de retard. Israël qui est la cible numéro 1 pourra peut-être sortir grand gagnant.

Qui sont les Houthis ?

Devant le blocus Houthi également connu sous le nom d’Ansar Allah (partisans de Dieu) la milice fondée dans les années 90 contrôle de facto la plus grande partie du Yémen. Elle représente la branche zaïdite de l’islam chiite et constitue environ un quart de la population.

Les Houthis se sont élevés contre l’influence grandissante du salafisme et du wahabisme d’origine saoudienne. A partir de 2003, inspirés par le succès du Hezbollah basé au Liban mais partie prenante des combats en Irak durant l’invasion américaine, ils ont obtenu leur soutien ainsi que celui de Téhéran, qui a sauté sur l’occasion d’élargir son hégémonie par milice interposée. Les Houthis prétendent n’avoir aucun lien avec l’Iran, bien qu’ils utilisent quantités de matériels d’origine iranienne ou nord-coréenne.

Depuis 2014, dans une guerre civile qui ravage le pays, leurs quelques 20.000 combattants s’opposent au pouvoir central soutenu par l’Arabie saoudite. A date on compte plus de 350.000 victimes et des centaines de milliers de déplacés. Mais manifestement ni l’ONU ni la CPI ni l’Afrique du Sud, ni l’UE ne sont au courant. Sinon on ne doute pas qu’ils seraient intervenus. Le groupe contrôle le port-clé de Hodeïda qui génère de l’ordre d’un milliard de dollars et constitue leur source de financement qui se cumule avec le soutien iranien.

Quel est leur objectif ?

Les Houthis, au prétexte de leur solidarité avec les Palestiniens ; ont établi le blocus du passage en mer Rouge qui veut être une démonstration de leur puissance. Il s’agit en fait d’une puissance de nuisance et d’une double provocation contre la communauté internationale en vue d’obtenir une reconnaissance occidentale et arabe. Ils sont convaincus d’avoir battu l’Arabie saoudite dans le conflit local et affirment vouloir se battre frontalement contre les États Unis et plus largement l’Occident, pour forcer l’Arabie saoudite à conclure un cessez-le-feu de longue durée.

La menace maritime et terrestre

Pendant que les Houthis tirent sur tout ce qui navigue, l’Union européenne réfléchit. L’Allemagne a proposé la constitution d’une mission de l’Union, mais ne semble pas faire recette. Elle enverra sans doute, seule, sa frégate « Hessen » après accord du Bundestag. Le 3 janvier, le porte-conteneurs Tage de la compagnie française CMA CGM a été visée. Une douzaine de pays ont signé la « mise en garde » adressée aux Houthis, laquelle n’a eu aucun effet. L’Égypte n’est pas signataire, alors qu’en pleine crise économique elle perd les recettes des redevances du canal qui représentent de l’ordre de 7,5 milliards de dollars annuellement.

Et la France

Elle avait salué clairement l’initiative américaine du 18 décembre en soulignant « toute initiative visant à renforcer la liberté de circulation en mer Rouge…. Annoncée par les États Unis le 18 décembre. »

Le ministre français des Armées avait précisé que la frégate « Languedoc » qui était entrée en action et qui venait d’abattre des drones Houthis « resterait sous commandement national ». A priori, on ne comprend pas exactement quelle est la stratégie suivie. En effet, la route du canal de Suez est celle qui mène aux territoires français du Pacifique, de Mayotte, de la Réunion et donc de l’océan Indien. Ces territoires subissent déjà une double peine en raison de la distance et de coûts supérieurs à la métropole. Cette situation va les renchérir et allonger les délais de mise en œuvre.

Le déni de réalité

Lors d’une réunion du conseil de sécurité des Nations unies début janvier, le représentant français déclarait « Par leurs actions, les Houthis portent la responsabilité extrêmement lourde de l’escalade des tensions dans la région, ainsi que pour la stabilité internationale. C’est 15 % (12 %) du commerce mondial qui est ainsi menacé directement par les Houthis et ceux qui les forment et les soutiennent ». (Mais de qui s’agit-il ?) Pour sa part, la France rappelle que les États ont le droit de prendre des mesures appropriées pour assurer la sureté en mer, comme elle l’a fait lorsque la frégate Languedoc a détruit le 9 décembre des drones qui menaçaient un navire français ». On se prend à rêver : On imagine que ces mesures de sureté sur mer s’appliquent aussi sur terre. Mais il semble que non à en juger par les protestations, les injonctions, de tous ceux qui voudraient interdire à l’état d’Israël de les appliquer.

Mais voilà, la France à ses intérêts commerciaux au Yémen. Dans un communiqué, avant les interventions terrestres, John Kirby, coordinateur américain de la coalition, indiquait que certains pays parmi les 12 signataires ne voulaient pas rendre leur participation publique. Aurait-on peur des Houthis, ou ne voudrait-on pas se montrer l’allié de Washington ? A chacun sa vérité et ses intérêts supérieurs. Ceci posé, on s’interrogera ultérieurement sur la qualité des relations franco-saoudiennes et sur ce fameux dicton « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Pas confirmé ici. Les Saoudiens n’ont pas la mémoire courte.

La diplomatie par communiqués est peu toxique. Pendant ce temps tout le trafic a été détourné, les délais de transport se sont allongés et les tarifs ont doublé.

Finalement, eu égard aux frappes américano-anglaises, seuls 3 états sur les 27 de l’UE ont soutenu la déclaration américaine ; l’Allemagne, le Danemark, et les Pays Bas. La France, l’Italie, l’Espagne ont refusé de participer aux frappes ou de signer la déclaration. Paris ne pense pas que ces frappes peuvent être qualifiées de légitime défense (?) sans donner plus de précisions, on s’y perd. L’Espagne elle déclare « préférer « la paix et le dialogue » (?). Ces commentaires sont fascinants et en disent long sur la « souveraineté européenne et une politique étrangère ou militaire commune ».

On comprend seulement que quand un pays, Israël, se défend légitimement pour protéger ses citoyens agressés et bombardés en permanence, que des navires se voient interdire un passage maritime internationale, il ne s’agit pas d’agression ni de légitime défense. C’est face au danger qu’on compte ses amis. Et pendant ce temps, l’Iran lance des attaques en Irak, en Syrie, au Pakistan et prend le risque de devenir elle-même, en représailles, une cible des Américains et du Pakistan. De plus, les Houthis sont les ennemis déclarés des monarchies du Golfe qui ont tout à craindre de ce nouvel affidé de Téhéran.

Israël gagnant paradoxal

Nous n’avons pas oublié l’embargo du Général de Gaulle lors de la guerre de 1967. Il avait accéléré la naissance d’une puissante industrie militaire israélienne. Israël la startup nation, avait démontré sa résilience et sa créativité.

Nécessité fait loi. Le blocus a entrainé la recherche d’autres options par voie terrestre avec la participation des pays signataires des accords d’Abraham. Une entreprise israélienne Trucknet, basée à Eilat a créé un corridor terrestre qui utilise une technologie de pointe. Les volumes augmentent à mesure que les Houthis intensifient leurs tirs. Elle permet la livraison de marchandises des États du Golfe vers Israël via l’Arabie Saoudite et la Jordanie.

Même avant le 7 octobre, le projet « Connectivité terrestre par camions » permettait le transport de marchandises entre le golfe de Dubaï et le port israélien de Haïfa tout en réduisant considérablement les coûts et les délais. À l’époque, un voyage de 14 jours par mer avait été réduit à seulement quatre jours par voie terrestre. En septembre, la société Trucknet avait signé un accord avec les Émirats arabes unis et Bahreïn à Manama. « Nous n’avions aucune idée qu’il y aurait une guerre, mais nous envisagions d’améliorer la route terrestre », a déclaré son dirigeant.

Au-delà des déclarations, c’est la concrétisation de liens réels entre Israël et les pays arabes qui prennent racine.

La mer Rouge devient un abcès de fixation ou l’Iran, confrontée à de vives tensions entre les clans au pouvoir – pour faire diversion – a ouvert la boîte de Pandore. Elle change les paradigmes de la région sans en maitriser la finalité. Elle en payera le prix.

à propos de l'auteur
Ancien cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles, depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine.
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