Témoignage : Hommage à Théo Klein (1920-2020)

Theo Klein, ancien président du Crif est décédé le 28 janvier 2020, a annoncé l'organisation sur Twitter. Photo d'archive prise le 23 mars 1983. Georges BENDRIHEM / AFP
Theo Klein, ancien président du Crif est décédé le 28 janvier 2020, a annoncé l'organisation sur Twitter. Photo d'archive prise le 23 mars 1983. Georges BENDRIHEM / AFP

L’avocat franco-israélien Théo Klein, ancien président du CRIF, vient de s’éteindre. Notre première rencontre fut en octobre 1972 à l’ambassade d’Israël à Paris. Depuis, nous avons tenu de nombreuses conversations amicales et après sa retraite une correspondance régulière par mail.

Parmi les nombreuses lettres qu’il m’avait adressées en voici deux. Elles reflètent son noble caractère, ses opinions libérales, sa franchise et son attachement inébranlable à la communauté juive et à la cause d’Israël :

Mon cher Freddy,

J’ai pour toi la plus vive amitié, mais tes papiers (publiés par le CRIF) provoquent en moi des réactions diverses.

Tes incitations à la communauté juive m’effraient dans la mesure où tu sembles n’attacher aucune importance à l’aspect des événements liés au pays qui est le tien – le mien aussi –, qui porte tout de même une responsabilité singulière dans les événements dont la France n’est en réalité et en grande partie que le reflet.

J’entends bien que ce que tu écris est destiné à une publication française et non pas à une publication israélienne et je suis persuadé que tu pourras me faire parvenir prochainement quelques articles écrits par toi et publiés en Israël et qui me rassureront sur les efforts que tu fais pour conduire à une solution ou tout au moins à un apaisement là où se trouve le nœud du problème.

Il est vrai que la France a elle-même un problème relativement à l’absorption d’une population immigrée qui se sent assez forte pour résister à une intégration sérieuse au sein de la société française.

Les juifs ont appris à être français tout en restant attachés à leur origine juive et parfois même en la pratiquant religieusement ou culturellement. Pour les musulmans, le problème est bien plus difficile parce qu’ils sont aussi beaucoup plus nombreux et encore plus attachés à leur religion et à leur origine.

J’aimerais que nous, Israéliens, nous rendions compte de ce que nous portons la totale responsabilité de cette situation politique et donc des conséquences qui n’en sont que le reflet.

Les dernières lignes de ton dernier papier devraient être adressées aux autorités israéliennes plutôt qu’à la communauté juive française et, à travers sa publication, aux autorités de ce pays.

Je ne te cache pas que je suis profondément effrayé de constater qu’il n’existe à l’heure actuelle aucune initiative, aucune réflexion audible, aucun effort connu de la part du gouvernement et de la société israéliens pour tenter de faire avancer la solution d’un conflit dont Israël est tout de même le centre, même s’il n’en est pas le seul acteur : je serais très intéressé à ce que tu me communiques l’ensemble des papiers que tu as écrit sur ce conflit principal ou, tout au moins, le dernier qui aura paru en Israël.

Je me permets d’ajouter que la France a bien d’autres problèmes à régler qui, sans doute, pour elle, sont plus importants par leurs conséquences quotidiennes et j’espère d’ailleurs que les Français, qui vont en avoir prochainement l’occasion, feront, chacun en ce qui le concerne, l’effort électoral nécessaire.

Mais étant binational, je constate beaucoup plus d’efforts pour faire vivre la politique en France alors qu’en Israël la seule initiative importante et malheureusement dangereuse dont j’ai connaissance se situe au niveau de la Cour suprême et dans un esprit que je désapprouve et, je l’espère, toi aussi.

Ne doute pas du fait que c’est par amitié que je t’écris ces lignes et aussi parce qu’il me semble que lorsqu’on ne prend pas ses responsabilités quand il est encore possible d’agir utilement, on perd finalement l’occasion de sortir d’Égypte.

Bien amicalement à toi

Théo

Mon cher Freddy,

Je viens de relire avec un certain retard ton article intitulé « L’hiver sunnite et la bombe atomique chiite ».

Je ne conteste pas ton récit et ton argumentation mais il me semble qu’ils demeurent trop enchevêtrés dans ce choix que nous faisons de l’Occident comme notre seul de point d’appui.

La révolution arabe qui se déroule tout autour d’Israël, et peut-être encore d’une manière insuffisante, comporte tous les inconvénients du désordre et, par la force des choses, une interrogation sur l’avenir que nous avons tendance à traiter uniquement en fonction du passé, celui-ci étant notre seul point où nous pouvons, me semble-t-il, ancrer nos convictions.

En fait, nous ne savons pas grand-chose des forces qui animent ces mouvements et, si à l’évidence, les religieux ont une force d’appel très importante à raison de leurs activités éducatives et sociales, cela ne signifie pas forcément que la stabilisation future se fera sur leurs positions.

Je serais vraisemblablement d’accord avec toi pour considérer qu’Israël ne peut qu’assister à ces événements et doit éviter d’y intervenir sauf nécessité absolue, c’est-à-dire en cas d’attaque sur son territoire.

Pour le reste, il est toujours possible de faire parvenir des messages discrets à ceux que l’on souhaite soutenir et que l’on croit capables de recevoir ces messages, mais j’ai de grands doutes sur la volonté de ceux-là – s’ils existent vraiment – de les recevoir.

Restent les Palestiniens et, là, il faut reconnaître et sans doute déplorer que le gouvernement israélien ait, une fois de plus, joué le Hamas contre le Fatah.

On peut tout expliquer, tout justifier et, à cet égard, Gilad Shalit est une explication très valable, mais je ne suis pas sûr qu’il n’aurait pas été possible de le libérer à des conditions analogues mais à un moment où cela aurait été moins désastreux pour le Fatah qui est la seule autorité palestinienne acceptant de négocier avec Israël.

Alors que nous aurions dû assister et aider l’Autorité palestinienne à obtenir le statut de représentation unique du peuple palestinien par la reconnaissance de l’État, nous nous y sommes opposés en prétendant que la demande était « unilatérale », ce qui laisse supposer qu’une autorité étatique qui veut réclamer un droit ou une reconnaissance doit préalablement obtenir l’accord de ses voisins, ce qui me paraît un élément tout à fait nouveau dans la philosophie, l’histoire et la pratique des États.

Au lieu de barrer la route à l’Autorité palestinienne avec laquelle Israël a su régler un nombre de problèmes importants sur le territoire même que cette Autorité gère, nous avons merveilleusement réussi à renforcer l’organisation terroriste qui aurait été mise en situation difficile vis-à-vis de sa propre population en cas de reconnaissance internationale de l’État palestinien sous la houlette de l’Autorité siégeant à Ramallah.

Nous n’avons jamais pu atteindre les divines frontières que l’Eternel, par l’intermédiaire de Moïse, nous proposait. Nous sommes donc obligés de négocier ces frontières par nous-mêmes et nous ne pouvons le faire qu’avec nos voisins.

Notre recours permanent à l’Occident dont nous sommes plus proches par notre culture ne peut être qu’un appui, mais pourrait être aussi un jour un leurre. Peut-être n’attachons-nous pas assez d’importance au fait que nos voisins n’ont pas été totalement conquis, ni profondément marqués par la conquête arabe et nous devrions de surcroît prendre un peu plus au sérieux la capacité de leurs populations à mettre en difficulté les pouvoirs établis. Même si, dans un premier temps, le rassemblement des populations arabes tend à se faire autour de ceux qui étaient présents dans cette société sous leur forme sociale, éducative et religieuse, le mouvement lui-même indique une évolution qui, sans aucun doute, se poursuivra.

Je te prie de m’excuser si je ne suis pas disposé, depuis ma retraite parisienne, à te suivre dans ton appel aux Occidentaux.

Avec toute mon amitié.

Théo

à propos de l'auteur
Ancien ambassadeur d'Israël. Journaliste-Ecrivain. Fondateur et directeur du CAPE de Jérusalem. Auteur de 25 ouvrages sur le conflit Israelo-arabe et sur la politique française au Moyen-Orient ainsi que des portraits-biographiques de Shimon Pérès, Ariel Sharon et Benjamin Netanyahou.
Comments