Hegel : On est homme parmi les hommes… En marge du Covid-19

Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831)
Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831)

Ce qui est en train de nous arriver est une véritable tragédie, n’ayons pas peur des mots. Nous sommes menacés par un virus qui exige de nous, si l’on veut assurer notre sauvegarde et celle de nos congénères, le sacrifice de l’élément le plus essentiel de notre survie, l’éloignement de l’Autre, la distanciation par rapport à lui, en gros le confinement, le fait de quitter ce qui est la chose la plus belle du genre humain, la rencontre, l’amour, le souci de l’Autre.

En faisant cette remarque préliminaire, je ne doute pas un seul instant de l’adéquation de cette grande mesure de confinement avec la situation actuelle. Le schéma n’a rien de kabbalistique, il est clair comme de l’eau de roche : si on veut stopper net la circulation d’un virus si mortifère, si contagieux, il faut éviter les contacts car ils permettent à ce corps étranger de circuler et d’infecter des zones et des lieux qu’il n’avait pas encore investis.

Mais pour assurer la survie de nos populations, de nos familles, de nos amis et de tous les humains on doit sacrifier ce qui constitue l’essence même de notre être : l’instinct grégaire, les rassemblements, les rencontres, les échanges. C’est donc une forme de déshumanisation, on retire à l’homme son instinct de sociabilité car même Aristote stipule dans son Ethique à Nicomaque que l’être humain est un animal social (zoon politikon).

Or, que nous dit on depuis près de 50 jours ? Qu’il faut éviter tout contact, ne voir ni ne toucher personne, bref, aller à l’encontre du fondement qui fait de nous des êtres humains. On ne peut même plus serrer la main d’un ami ou d’une connaissance. Encore moins donner une accolade ou embrasser quelqu’un. Pour sortir de chez soi, il faut un formulaire dûment rempli, signé, daté et précisant combien de temps on compte rester en dehors du confinement.

Comme un nombre considérable de citoyens de ce pays, j’ai suivi très attentivement les allocutions télévisées de l’actuel président de la République et de son Premier ministre. Je ne m’attarderai pas sur les divergences d’approches de ces deux têtes de l’exécutif, ce n’est pas ce qui m’intéresse ici : ce qui retient mon attention, c’est le style contourné, parfois confus et même contradictoire qui signe le trouble et le désarroi de ceux qui nous gouvernent.

Mais là aussi, il faut se garder d’instruire exclusivement à charge : les gouvernants ont commis des erreurs graves qui ne manqueront pas de leur être reprochés par des citoyens qui exigeront des comptes ; mais reconnaissons que la situation est unique et sans précédent.

Dans le passé, proche ou lointain, on ne dispose d’aucun terme de comparaison. Et je reviens à cette sociabilité qui constitue le fondement de tout être ou de toute civilisation humaine : le contact avec l’Autre, le dialogue ou la confrontation avec lui. Martin Buber, dans on grand ouvrage Je et Tu (Berlin, 1923) explique que pour dire JE, je dois m’adresser à un Autre auquel je dis TU.

Et il conclut : sans TU pas de Je. Un peu comme si on disait : mon moi, ce sont les autres. Il existe donc un lien ontologique entre  moi et l’Autre, cet Autre contre lequel on me dit à longueur de journée que je dois me prémunir et le considérer comme un élément pathogène, apte à me contaminer s’il est lui-même infesté par le Covid-19.

Le gouvernement a dû se résoudre aux mesures du confinement, il prétend qu’il n’avait pas le choix, même si nous connaissons, pas très loin de nous, des pays qui n’y ont pas eu recours pour la bonne raison qu’ils eurent l’intelligence de prendre le taureau par les cornes au tout début de la pandémie. Je rappelle que l’ancienne ministre de la santé, elle-même professeur de médecine, dit avoir prévenu l’actuel Premier ministre de la gravité de la situation. Là encore, les pouvoirs publics n’ont pas su interpréter ce qui se profilait à l’horizon, sans même parler des inexcusables pénuries de masques et de tests

Le gouvernement a été bien inspiré de s’entourer de l’avis d’un fort conseil scientifique dont il évalue les préconisations sans les suivre automatiquement, même si, concernant l’envoi des lycéens et des collégiens à leurs écoles a été annulé par la suite.

Il y a peut-être derrière tout cela un déficit d’information adressée au public. Il fallait mieux expliquer que ce qu’on demande aux gens s’inscrit dans une logique visant à épargner des vies humaines. On nous a fait très peur en nous communiquant des modélisations affreuses prévoyant des milliers et des milliers de morts si l’on n’avait pas instauré le confinement. Et voilà qu’aujourd’hui, c’est la menace de l’écroulement (sic) économique du pays qu’on nous sert.

Pour toutes les classes d’âges le danger est incarné par l’Autre, véritable menace sur notre santé, pouvant même provoquer notre décès. Le gouvernement a choisi, par la voix du Premier Ministre, de mettre l’accent sur la nécessité de suivre à la lettre les gestes- barrières, faute de quoi on retomberait fatalement dans cette même mesure inhumaine qu’est le confinement. C’est le danger de las seconde vague qui pourrait à nouveau submerger notre système de santé… Et même la publication des cartes géographiques en couleur ne nous rassurent point et soulèvent des critiques de la part de gens habitants des zones fortement couchées par la pandémie.

On a la désagréable impression d’être pris dans une nasse, de faire face à des impératifs contradictoires aussi terribles les uns que les autres : en envoyant les petits à l’école dans des conditions de sécurité loin d’être maximales, on vise indirectement les parents qui pourront aller à leur travail et faire redémarrer la machine économique. La crise sanitaire n’est pas seule, elle a donné naissance à un tas de mini crises dont les effets sont aussi ravageurs quoique d’un autre ordre.

Mais la chose la plus inhumaine dans cette politique du confinement, c’est le drame vécu par nos anciens qu’on nomme négligemment les personnes âgées ou le troisième âge. Aujourd’hui, nous le savons, ils ont quitté ce bas monde par milliers, tout seuls, sans que leurs proches puissent leur dire adieu. La aussi, on n’a pas fait tout ce qu’il fallait faire.

Ces personnes vivaient dans des établissements où il n’y avait ni masques ni gants, sans même parler des tests… Avec un si bon système de santé que le monde était censé nous envier, nous avons laissé tant d’hommes et de femmes sombrer dans une solitude porteuse de mort. Ils n’ont pu voir ni recevoir aucun membre de leur famille. Depuis peu, les choses ont enfin changé, l’humanité retrouve une partie de ses droits.

Pour finir (je ne dis pas conclure), il faut rappeler que dans son désarroi, le gouvernement a envisagé durant un temps d’isoler les gens âgées de plus de 65 ans et de créer ainsi deux groupes de citoyens, les bien portants et les autres. Devant l’énorme vague d’indignation, la mesure a été annulée ou modifiée. C’est dire l’étendue de notre désarroi et de notre sidération.

Dans l’une de ses visions apocalyptiques le prophète Daniel (milieu du IIIe siècle avant l’ère chrétienne) expose toute une série de bouleversements. Et c’est dans ces passages là qu’il évoque le  géant aux pieds d’argile…

Une approche lucide de ce qui nous attendait, depuis si longtemps. Enfin, un jour, peut-être la sagesse et la puissance avanceront d’un même pas. Et on en est encore loin…

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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