Hegel, leçons sur l’histoire de la philosophie

Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831)
Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831)

Sans revenir sur l’historique de ce texte qui a connu bien des vicissitudes ni parler de son établissement, je préfère aller directement vers l’essentiel : les deux introductions à l’histoire de la philosophie, l’une fruit des conférences du grand philosophe à l’université de Heidelberg en 1817, et la seconde, bien plus volumineuse, reprend l’essentiel des conférences prononcées dans le cadre l’Université de Berlin (en 1820), où Hegel occupera la chaire de philosophie jusqu’à sa mort.

Quand on lit Hegel, on a l’impression de lire Aristote ou Maimonide (pour ne s’en tenir qu’à deux exemples célèbres, mais il y en a tant d’autres) tant le style est clair, souverain, majestueux. Et surtout sur un tel sujet, de la part d’un penseur qui disait, à juste titre, qu’il avait fait le tour complet des concepts philosophiques et qu’après lui, on devra se contenter de répétitions… Il n’en fut rien, mais tout de même aucune pensée puissante, y compris le marxisme, n’a pu ignorer Hegel.

Dès les premières pages, Hegel parle d’une mission confiée aux Allemands par la nature en vue de préserver ce feu sacré ; ses compatriotes, dit il, ont la droiture, l’intelligence et l’honnêteté requises pour mener une telle tâche. Et dans le même paragraphe, il mentionne la nation juive qui fut choisie par l’Esprit de L’univers (les majuscules dont de Hegel), pour la conscience suprême, afin qu’il s’élève du milieu d’elle comme un esprit nouveau.

Gagné par l’enthousiasme, Hegel se félicite de voir que nous nous élevons par dessus les choses simples pour arriver vers les réalités les plus vraies et les plus divines. Ce détachement de la matière semble être, selon lui, la mission confiée aux Allemands, peuple doué pour la philosophie. Cette remarque, quelque peu désobligeante à l’égard des autres pays européens , n’a pas dû échapper à l’attention de Martin Heidegger, plus proche de nous, qui dira à peu près ceci : Lorsqu’un Français commence à philosopher, il se met à parler… allemand !

J’ai, dit Hegel, consacré ma vie à la science, et je suis heureux d’occuper désormais une position où je puis collaborer dans une plus large mesure… à animer un intérêt scientifique supérieur et contribuer à vous y préparer. Il s’adresse évidemment à ses auditeurs et à ses étudiants. Mais il convient, au préalable, dit le maître, de définir précisément l’objet de cette science, l’histoire de la philosophie.

C’est donc une affaire de méthodologie. Même certaines idées de la religion ne sont pas très éloignées du sujet qui nous occupe. Qu’est ce que l’histoire de la philosophie ? C’est la galerie des héros de la raison qui pense et qui ont pénétré dans l’essence des choses et l’essence de Dieu. Ces hommes ont élaboré pour nous le trésor suprême, le trésor de la connaissance rationnelle.

Nous lisons aussi une intéressante définition de la tradition (philosophique) ; car cette histoire lui est redevable, elle qui enlace tout ce qui est passager. Hegel cite dans ce contexte Herder qui a collectionné les vieux récits de la tradition germanique, jetant ainsi les bases d’une conscience nationale. Hegel nous fournit aussi la bonne approche d’une tradition : hériter est ici en même temps recueillir et entrer en possession. L’héritage est abaissé au rang de matière que l’esprit métamorphose. Ce que l’on a reçu est ainsi transformé, enrichi et en même temps conservé.

Dans cette introduction de 1816 devant ses étudiants de Heidelberg, Hegel s’interroge sur le peu de diffusion de cet enseignement si précieux pour le développement de l’esprit humain : comment se fait il que la philosophie, si elle est vraiment la doctrine de la vérité absolue se soit restreinte dans l’ensemble , à un petit nombre d’individus, à des peuples particuliers, à des périodes particulières.

L’introduction à l’histoire de la philosophie devant les étudiants de Berlin commence en octobre 1820. Dans les premières lignes introductives, Hegel reprend certaines idées de sa précédente introduction. Mais il définit aussi de manière détaillée les notions d’histoire et de philosophie.

Qu’est ce que l’histoire ? L’histoire ne nous  présente pas le devenir des choses, mais notre devenir, le devenir de notre science… Et quelques lignes plus bas, la définition de la philosophie : La philosophie est la science des pensées nécessaires dont l’enchaînement et le système est la connaissance de ce qui est vrai et pour cette raison éternelle et impérissable.

Mais voilà on appelle de la philosophie un peu tout et n’importe quoi :  Que n’a-t-on pas appelé philosophie et philosopher ?… La philosophie est une connaissance rationnelle, l’histoire de son développement doit être quelque chose de rationnel ; l’histoire de la philosophie doit elle-même être philosophique.  Et à la fin de ces déclarations, Hegel donne la liste des différents points abordés dans son programme. Mais les idées principales de son enseignement dont déjà contenues dans ce qui précède.

Une question se pose : si la philosophie est la science qui permet de parvenir à la vérité objective, comment se fait il qu’elle soit controversée, parfois même au sein de ses propres tenants ? La réponse est que la vérité en soi doit être universelle, faute de quoi ce n’est plus une science. Il ne faut pas confondre l’abstrait et le concret : Hegel prend l’exemple de la couleur rouge dans l’abstrait. Il existe une différence entre la couleur rouge en tant que telle et une rose rouge qui regroupe en elle un certain nombre de caractéristiques propres.

La philosophie doit donc montrer, dit Hegel, que le vrai, l’Idée ne consiste pas en généralités vides, mais en un universel. Et un peu plus loin, ce résumé : Le philosophie est donc un système en son développement ; il en est de même de l’histoire de la philosophie, et c’est là le point principal, la notion fondamentale que ce traité présentera en cette histoire…

Dans sa volonté d’appréhender l’histoire de la philosophie et de rien d’autre, Hegel est contraint de dissocier certaines matières de son objet d’étude ; il pense spécialement aux arts mais aussi à la religion.  Et en raison de l’importance de l’approche hégélienne de la religion et du culte, j’ai envie de citer l’appréciation générale que porte cet auteur sur cet aspect  majeur de la spiritualité humaine : Dans les religions, les peuples ont assurément déposé leur manière de se représenter leur essence du monde, la substance de la nature et de l’esprit et le rapport de l’homme à cet objet.

Hegel, c’est bien connu, divinise la raison et juge que l’absolu, donc l’intellect suprême ne peut être que Raison. Cela me fait penser à une théorie médiévale en vogue chez les aristotéliciens juifs comme Joseph ibn Kaspi (XIVe siècle) et qui s’énonçait ainsi : Dieu est l’intellect (Raison) et l’intellect est Dieu (Raison). On intellectualise l’essence divine qui devient ainsi une abstraction. Mais cet exemple fut peu suivi.

On le voit, les deux auteurs, en dépit de leurs divergences, sont au moins d’accord sur un point capital : la divinité ne peut être que la Raison et son action au sein de l’univers ne peut être que de la même nature, rationnelle… Mais Hegel reconnaît que certaines idées sont communes aux deux, à la philosophie et à la religion mais au sein de l’édifice religieux, ces idées ne revêtent pas la même forme qu’en philosophie : d’où la nécessité de les distinguer.

Et l’histoire de la philosophie est à disjoindre de celle de la religion. Ceci est fondamental pour la suite car la philosophie hégélienne, par certains de ses aspects, a été qualifiée de chrétienne, sans même parler du texte sur le Christ et la méthodologie trinitaire (thèse, antithèse, synthèse  / le Père, le Fils et le Saint esprit).

Un dernier passage sur la religion et sa spécificité, tant la chose était importante aux yeux de Hegel qui n’avait visiblement pas oublié l’enseignement reçu au Stift de Tübingen, comme Fichte et Hölderlin, par exemple : D’une manière générale, la religion ne s’adresse pas seulement à  tout genre de culture -on pêche l’Evangile aux pauvres- mais comme religion, elle doit expressément s’adresser au cœur et à l’âme, pénétrer dans la sphère de la subjectivité et aussi dans le domaine de la  représentation finale.

On assigne donc une place et un modus operandi  à la conscience religieuse. Certes, il n’ignore pas que certaines doctrines d’Orient porte le titre de philosophies orientales, mais on entre là dans un coupable anthropocentrisme européen qui n’accepte pas ce qui n’entre pas dans ses catégories mentales.

Nous avons donc affaire à une détermination ou à une définition particulière de la question. Mais au début du XIXe siècle, on ne pouvait pas penser autrement. Ne commettons pas d’anachronisme. Hegel, en dépit de son incontestable génie était un fils de son temps

(A suivre)

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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