Hébron : la leçon du soldat Effi

Capture d'écran
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« Là où il n’y a pas d’homme, efforce-toi d’en être un » (Pirké Avot, 2, 6)

Il y a une semaine environ, c’est-à-dire une éternité en mesure du temps israélien, une tentative de lynch contre un habitant palestinien de Hébron a été déjouée par un jeune soldat de la brigade Golani. On est passé à autre chose, depuis.

Des choses plus importantes : la chaîne 12 a lancé son nouveau concours gastronomique, la chanteuse Noa Kirel a signé a signé un contrat historique avec Atlantic Records, la plus grande maison de disques aux Etats-Unis, c’est vous dire si on n’a vraiment pas le temps de s’attarder sur cette histoire de Ku-Klux-Klan local.

Et pourtant, ce n’est pas un « fait divers » comme un autre. La vidéo de l’incident montre son caractère gravissime. Sept ou huit « héros » s’en prennent à un Palestinien de 31 ans, Ibrahim Bader, et vont lui faire passer un sale moment. On ne voit sur les images aucune provocation de sa part, mais sans doute sa qualité de Palestinien suffit-elle à ses agresseurs pour considérer que son compte est bon.

Heureusement pour lui, deux soldats en patrouille sont témoins des faits. L’un d’entre eux, dont nous ne connaissons que le prénom, Effi, diminutif affectueux d’ Ephraïm, se précipite sur les lieux, arrache Bader des mains de ses assaillants et échange coups et bousculades avec certains d’entre eux.

Les « patriotes » n’hésitent pas à frapper un soldat de Tsahal, ce n’est pas la première fois, et sûrement pas la dernière non plus. Heureusement pour nous, aussi, ces moments de haine et de violence gratuite sont filmés par un habitant du quartier. Oui, heureusement pour nous: pour que nous sachions, et que nous nous demandions aussi combien d’incidents pareils se produisent chaque jour, mais sans caméra et sans un autre Effi pour intervenir.

On nous dit que certains des agresseurs ont été identifiés et ont été ou seront interrogés par la police. Et moi, je vous dis qu’ils peuvent dormir tranquilles. Depuis des années, des dizaines d’années, les auteurs de ce genre d’agressions physiques ou de destruction de biens palestiniens jouissent d’une totale impunité.

Leurs maîtres à penser aussi. Ils sont couverts par certains rabbins, députés et ministres. C’est seulement dans les cas où l’incident est filmé, et qu’on ne peut alors balayer l’affaire sous le tapis, que des sanctions sont prises, comme dans la triste affaire du soldat El’or Azaria en 2016-2017.

L’agression d’un Arabe pour le seul fait qu’il soit Arabe ? C’est ce que préconise un Benzi Gopstein, qui disait il y a quelques années au mariage de sa fille : « disons que s’il y avait un serveur arabe ici, il ne servirait pas à manger, il chercherait l’hôpital le plus proche ».

L’auteur de cette « recommandation » n’est pas n’importe qui, il est le gourou de toute une jeunesse d’extrême-droite. L’ancien ministre de la Défense Moshé (Boguy) Yaalon a demandé en 2015 à ses conseillers juridiques s’il pouvait déclarer hors-la-loi Lehava, l’organisation que dirige Gopstein. Yaalon, proche des habitants des localités juives dans les Territoires, est tout sauf un « gauchiste »; il se rappelle simplement ce qu’est le vrai sionisme et ce que des Juifs conscients de l’histoire de leur peuple ne peuvent pas dire et surtout faire.

Rappelons aussi que ce même Gopstein, ancien membre du conseil municipal de Kyriat-Arba, s’est vu dénier le droit de se présenter à la Knesset en septembre 2019, et ceci à l’unanimité de 9 juges de la Cour Suprême, mais la liste qu’il soutenait à ces élections a fait plus de 23% des voix à Kyriat Arba, connue pour être un bastion radical parmi les localités juives de la Cisjordanie/Judée-Samarie.

Ce racisme ouvert, franc, violent, s’exprime sans fard à de nombreuses occasions, envers diverses catégories de minorités et bien au-delà de l’extrême-droite. On se souviendra des propos de la ministre Miri Reguev (Likoud) sur les Soudanais comme « cancer dans notre corps », et ces jours-ci encore, le no. 11 de la liste du Shass (séfarades orthodoxes), le rabbin Baruch Gazahay, a dû renoncer à siéger à la Knesset après la révélation de toute une série de ses propos racistes et misogynes.

Si l’on peut mettre au crédit du president du Shass Arié Deri son intervention rapide pour écarter ce personnage de notre vie parlementaire, on peut se demander aussi comment ledit rabbin a pu se retrouver si haut placé sur la liste du Shass et surtout si Deri aurait agi si vite et fort si la repoussante vision du monde de son candidat n’avait pas été révélée.

 

Nous sommes encore nombreux à avoir, pour adapter une formule célèbre, « une certaine idée d’Israël », et qui tentons avec une énergie parfois désespérée d’endiguer la marée noire qui menace le projet sioniste tout entier. Le soldat Effi est retourné à ses entraînements et à son anonymat. Il nous a montré l’exemple, à nous de ne pas déserter.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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