Hanna Et Mordechai – Courtes nouvelles d’une longue vie II

II – Popper

Yossef Popper était le grand-père maternel de Mordechai. Il venait de la République Tchèque. Si habile avec ses mains, Mordechai se souvient des jouets en bois qu’il lui fabriquait. Popper étudia l’ingénierie des machines textiles, que peu de gens savaient réparer à une époque où seules l’Angleterre et l’Allemagne les fabriquaient.

Cette spécialité fit la « fortune » de Popper. Quand il eut économisé assez d’argent, il acheta une terre aride dans le nord-est de la République tchèque, à Sopotnice, sur laquelle une rivière, la Divoka Orlice, passait. Le nom Divoka Orlice signifie « l’aigle sauvage », nom donné à la rivière en raison de son fort courant.

Un moulin abandonné se tenait sur ce terrain ; Popper le rénova, et construisit un barrage afin d’en augmenter la puissance. Il bâtit, ensuite, sa propre usine textile qu’il exploita grâce au moulin dont l’eau provenait de la Divoka Orlice. Il produisit tellement d’énergie grâce à son moulin, qu’il devint le premier fournisseur indépendant d’électricité de la région.

Il utilisa également son moulin pour devenir producteur de farine et pour alimenter une scierie. Bref, non seulement habile de ses mains, Popper était aussi un très bon homme d’affaires et fut rapidement le principal employeur de cette région.

Mais la Première Guerre mondiale arriva et Popper, qui était patriote avant tout, quitta sa femme et ses trois jeunes enfants pour combattre aux côtés de ses camarades de l’Empire austro-hongrois. Cependant, la guerre avait créé une pénurie générale telle que l’armée se mit à piller n’importe où selon ses besoins. Les soldats vinrent alors dans l’usine de Popper pour se saisir des turbines en cuir des machines, sûrement pour en faire des chaussures.

Sans ces turbines, la femme de Popper ne put plus faire grand-chose de son usine. Elle vendit tout le terrain à un autre juif pour une somme dérisoire, compte tenu de l’inflation de l’époque. Popper rentra chez lui après la guerre et s’aperçut qu’il avait tout perdu. Il trouva un emploi de superviseur de machines dans l’entreprise de son frère, mais ne reconstruisit jamais la sienne.

Popper, sa femme et deux de leurs enfants furent déportés à Auschwitz ; seule la tante de Mordechai, dont la mère était déjà en Slovaquie, survécut.

Après la chute du communisme en 1989, Mordechai, qui vivait alors en Israël, retourna en République Tchèque et visita Sopotnice qu’il trouva magnifique. L’endroit était encore entre les mains des communistes qui l’avaient confisqué et exploitaient l’usine pour y fabriquer des pièces d’avions.

Mordechai rencontra le garde de l’usine et lui appris qu’il était le petit-fils de Yossef  Popper ; le garde lui demanda alors de revenir deux heures plus tard au même endroit. Lorsque Mordechai revint, il fut reçu chaleureusement et on lui fit faire une visite complète de la region et du village. Il vit où sa mère était née, où elle avait grandi, son école, etc. Il fut accueilli comme un roi.

On lui apprit que Popper avait été adoré par les gens du village, pour sa générosité, pour le travail qu’il avait apporté à tous les habitants du coin, contrairement au « Juif pourri » qui avait alors racheté la terre. Comme Yaacov, Popper avait été plein de miséricorde et de compassion, il n’humiliait personne, et lorsque l’on venait à lui pour obtenir de l’aide, il inventait toutes sortes d’emplois (rangement, aider aux courses, etc.) pour justifier le salaire qu’il allait donner à la personne, de sorte qu’elle ne se sente pas redevable envers lui.

Mordechai se souvient comment Popper lui a été décrit : alors qu’il avait évidemment un meilleur statut social que les villageois, il s’asseyait avec eux au café, jouait aux cartes et buvait avec eux. Comme son mari, la grand-mère de Mordechai était d’une grande gentillesse : en hiver, les femmes vendaient toutes sortes de broderies et alors qu’elle n’en avait pas besoin, elle n’a jamais refusé d’en acheter.

Des années plus tard, en 2017, Mordechai fit la connaissance, à Prague, de la nouvelle propriétaire du terrain : l’arrière-petite-fille de l’homme qui avait racheté la terre à sa grand-mère.

Au début des années 90, les communistes la lui avaient restituée et, depuis lors, elle ne l’utilisa que pour des expositions annuelles de voitures et de motos de collection. Elle apprit à Mordechai que son arrière-grand-père disparut également pendant la Shoah, et son fils (son grand-père donc) fut l’un des enfants du programme Kindertransport.

Outre les expositions, cette femme s’employa à développer l’économie locale, comme pour réparer la réputation de sa famille ; elle créa une brasserie et un restaurant.

Cette histoire, qui peut sembler l’histoire banale d’une famille juive de l’époque, a une forte signification : les deux propriétaires juifs étaient complètement différents, et même s’ils ont probablement partagé le même destin, leur mémoire est célébrée de manière complètement différente.

L’un, n’a jamais été oublié grâce à sa générosité au point où Mordechai m’a lui-même dit, qu’«il aurait pu demander qu’une rue soit nommée au nom de Popper », tandis que l’autre a été décrit comme « un Juif pourri » et son nom terni par ceux qui le connaissaient à l’époque.

Tout cela nous laisse penser que l’histoire collective que nous partageons en tant que peuple, quand bien même tragique, ne sera jamais aussi forte d’un point de vue personnel que notre histoire individuelle.

Parce que, en fin de compte, l’histoire de notre peuple est considérée dans son ensemble, elle est impersonnelle, mais aussi, nous ne pouvons pas contrôler notre destin. Ces sont nos actes qui feront célébrer notre mémoire et même des décennies plus tard, ils seront toujours racontés, par hasard ou non, à nos descendants.

à propos de l'auteur
Française d'origine, Myriam est arrivée en Israël il y a 15 ans. Depuis, elle travaille dans la finance et la gestion de fortune.
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