Hamas-Israël, « Big picture » 2/3

Prières du vendredi à la mosquée Al-Omari dans la ville mixte de Lod, dans le centre d'Israël, le vendredi 28 mai 2021, une semaine après l'entrée en vigueur d'un cessez-le-feu dans la guerre de 11 jours entre le Hamas et Israël. (Photo AP/David Goldman)
Prières du vendredi à la mosquée Al-Omari dans la ville mixte de Lod, dans le centre d'Israël, le vendredi 28 mai 2021, une semaine après l'entrée en vigueur d'un cessez-le-feu dans la guerre de 11 jours entre le Hamas et Israël. (Photo AP/David Goldman)

L’aspect militaire du dernier « round » entre Israël et le Hamas a globalement, peu inspiré les médias français, journaux ou télévisions. A titre d’exemple, le journal « Le Monde » (1) a proposé une vidéo d’environ sept minutes qui n’aura presque rien appris à ceux qui suivent de près le conflit, hormis des références précises de missiles, anti-missiles et bombes guidées, des extraits de films diffusés de part et d’autre et – c’était au moins son mérite – des cartes illustrant parfaitement la vulnérabilité du territoire israélien face aux roquettes du Hamas.

Mais pratiquement rien ni sur l’origine de l’étonnante puissance de feu de la milice islamique, ni sur les buts stratégiques des deux parties, de manière à définir l’éventuel camp vainqueur.

Des images, mais pas de stratégie ?

Pour tous les Juifs français inquiets – et pas seulement ceux ayant de la famille sur place – la chaine I24News a fourni d’innombrables reportages, souvent au plus près des villes le plus touchées comme Ashkelon ou Sderot, avec interviews de populations traumatisées par plusieurs nuits sans sommeil, ou montrant leurs appartements saccagés par une roquette.

Des officiers, d’active ou de réserve, commentaient les opérations militaires avec un optimisme augmentant jour après jour, mais on ne pouvait faire mieux que de rester dans les spéculations, avec une dimension politique difficile à démêler de la stratégie mise en œuvre.

Mais au fait, y avait-il réellement une stratégie ? Quels étaient les buts de guerre, hormis l’obligation de répondre aux tirs de roquettes par des bombardements les plus ciblés et les plus massifs possibles pour essayer de les faire cesser ? On touche ici à une dimension qui n’a pas grand-chose à voir avec le domaine des armes et beaucoup avec la guerre psychologique : le vainqueur ne peut se proclamer tel que si le vaincu admet sa défaite ; or, une nouvelle fois et cela devient répétitif et inquiétant depuis la guerre du Liban en 2006, l’ennemi continue d’envoyer des engins de mort sur le territoire israélien jusqu’à, non pas en être définitivement empêché mais simplement convaincu – comme Tsahal – que la partie ne vaut plus le coup d’être poursuivie ; jusqu’au prochain round.

Côté israélien, les « victoires » sont d’abord la somme des succès tactiques que le Hamas n’a pu obtenir, on en rappellera la liste plus loin – en relevant aussi que nos médias nationaux semblent s’être bien gardés de les signaler, alors que les informations étaient largement disponibles dans la presse israélienne. Côté Hamas, la victoire c’est simplement le fait de n’avoir jamais cessé d’envoyer des roquettes, en prétendant aussi que cela aurait pu durer encore des semaines ; et d’avoir pu préserver « sa tête » malgré les éliminations ciblées de plusieurs hauts responsables.

Israël, vainqueur indiscutable sur un plan militaire

Judah Ari Gross fait partie des analystes les plus fins du « Times of Israël ». Dans un article bilan (2) intitulé « Gardien des murs » (nom de l’opération militaire) ne fut pas la victoire retentissante que l’IDF (initiales en anglais de l’armée) espérait », il donne un bilan mitigé du conflit.

Côté positif, Israël a été le vainqueur indiscutable sur un strict plan militaire. Les frappes de Tsahal ont détruit de grandes quantités d’armements et d’infrastructures du Hamas, en particulier de nombreux ateliers de fabrication des roquettes. Elles ont permis de tuer environ 200 de ses combattants, y compris des hauts gradés, militaires ou responsables de son programme d’armement.

Une grande partie des tunnels du “métro” de Gaza – estimée à 100 km – a été détruite, ce qui a affecté grandement les capacités à la fois défensives et offensives de la milice islamique. Enfin, ni le Hamas, ni la milice alliée du Djihad islamique n’ont pu réaliser la moindre action d’éclat en territoire israélien.

En résumé, ont été tentées est empêchées : des incursions navales « suicide » au moyen de mini sous-marins téléguidés, destinés probablement à attaquer une plate-forme de forage off-shore, et qui ont été pour la plupart détruits ; des incursions aériennes au moyen de nombreux drones suicide eux aussi, et également tous abattus ; des incursions terrestres au moyen des fameux tunnels, empêchés à la fois par des frappes aériennes en leur point d’entrée, et par la fermeture étanche de la frontière au moyen d’un mur souterrain en béton, mur heureusement achevé pour ce présent round.

Le Hamas a été ainsi privé des « photos de victoire » qui auraient été des prises d’otages, ou une destruction spectaculaire d’infrastructure pétrolière. Mais, non rappelé par ce journaliste – et cela aurait pu être pire aussi – une roquette est tombée sur un réservoir du terminal d’Ashkelon, provoquant un incendie qui a mis du temps à être maitrisé.

Mais un Hamas qui pouvait tirer encore longtemps

Alors, pourquoi ce bilan mitigé donné par le journaliste ? Principalement en raison d’un « épuisement du stock » de roquettes qui fut au final bien inférieur à celui estimé au début. En se lançant dans cette guerre, le Hamas disposait de quelques 15.000 engins de tous types, il y en a eu au total 4.360 à être tirées – y compris des obus de mortier ; le renseignement israélien a été à nouveau très performant, quand on pense aux responsables militaires tués par un missile de précision dans leur voiture et sans dommages collatéraux ; mais pas assez, hélas, pour localiser la « part du lion » des roquettes en réserve, avec seulement 850 estimées détruites.

Ce surarmement a permis aux milices islamiques de tirer à un rythme beaucoup plus soutenu qu’en 2014, avec un rythme de 400 tirs par jour contre 130 il y a sept ans. Même si le « dôme de fer » a été performant à 90% ; même si l’imprécision des roquettes reste importante – la majorité des non interceptées tombant au sol sans faire de dégâts ; même si 20% sont tombées en fait sur le territoire de l’enclave palestinienne, à un moment le quantitatif fait pencher la balance. Le Hamas a ainsi testé, à plusieurs reprises et notamment dans la soirée du 11 mai dans la région de Tel Aviv, des « tirs de saturation » de manière à déborder le dôme de fer.

Cet article ne revient pas sur un dilemme, en fait dénoué depuis le début par les échelons politiques et militaires : il n’était pas question d’envoyer l’armée au sol pour « finir le travail », comme le réclamaient avec de bonnes raisons les populations durement touchées des villes proches de la frontière.

Cela, pour un certain nombre de bonnes raisons : coût élevé en vies humaines – pour rappel, l’incursion limitée en 2014 avait coûté la vie à la presque totalité des 67 soldats tués alors, contre un seul en 2021, atteint par un missile anti tank lancé de l’autre côté de la frontière ; risque de fort coût humain pour la population civile en face, dépourvue d’abris et pouvant être prise comme « bouclier humain » ; coût politique aussi, avec forte pression internationale pour retirer les troupes ; et enfin et surtout, absence d’objectif stratégique défini, car réoccuper la bande de Gaza pour quoi faire ?

Sauf ouverture politique vers l’Autorité Palestinienne qui aurait accepté d’occuper la place libérée par un Hamas renversé, cela n’aurait débouché que sur le cauchemar d’une réoccupation de ce territoire surpeuplé.

Hezbollah, le spectre d’un conflit bien pire

Le spectre d’un conflit généralisé, avec le Hezbollah libanais se joignant à l’offensive du Hamas a été réveillé, un court moment, par le lancement de quelques roquettes en provenance du voisin du Nord et tirées, très probablement, par une milice palestinienne. Pour le moment, Israël est passé à côté d’une menace bien plus sérieuse que celle du « monstre » de la bande de Gaza, et Judah Ari Gross l’évoque à la fin de son article.

Le Hezbollah dispose de dix fois plus de roquettes que le Hamas, mais surtout d’un nombre inconnu de missiles de précision, beaucoup plus redoutables que les engins « idiots » de la milice palestinienne, pour reprendre l’expression de Raphaël Jerusalmy, commentateur militaire sur I24News.

Or, c’était au moins un mérite de la vidéo du journal « Le Monde » (1) qui l’a rappelé, le territoire israélien est terriblement étroit, avec une très forte densité de population dans sa partie centrale. Ce conflit a démontré, par exemple, que même sans avoir fait de dégâts, le seul fait d’avoir ciblé le principal aéroport international du pays a entrainé sa fermeture pour quelques heures, puis la suspension des vols des principales compagnies étrangères : imaginons ce que donnerait un tir groupé de missiles de croisière tirés depuis le Liban.

Imaginons aussi ce genre d’attaques sur les centres névralgiques, usines de dessalement d’eau de mer, centrales électriques, raffineries, etc. On connait la menace israélienne de « ramener à l’âge de pierre » le pays qui l’oserait. Mais dans la logique, implacable et totalement cynique, des fanatiques religieux qui sont devenus maintenant les ennemis les plus puissants, peut-on investir sur leur rationalité ? Il est clair aussi qu’il n’y aurait guère de choix quant à l’envoi de troupes au sol pour détruire – le plus vite possible – un ennemi capable de déborder tous les « boucliers anti-missiles » existants.

Ne pas sous-estimer ses ennemis

The « big picture », enfin, c’est l’ombre prégnante de l’Iran, qui malgré tous les coups reçus à force de bombardements sur ses dépôts d’armes en Syrie et ses convois vers le Hezbollah ; malgré le blocus théorique de la bande de Gaza – cette nouvelle guerre soulevant quelques doutes côté égyptien – arrive à transférer armes, pièces détachées et surtout « savoir-faire » à des milices surarmées.

Autrefois composés de brutes épaisses capables seulement de réaliser des attentats-suicide ou des enlèvements, le Hamas et son associé du Djihad Islamique sont aujourd’hui à-même de fabriquer toutes sortes d’armements. N’en doutons pas, au-delà de la propagande et des déclarations grotesques comme celle du chef des Gardiens de la Révolution (« Un nouvel Israël a émergé, brisé, frustré, ayant perdu confiance en lui » (3)) : à Téhéran on a dû prendre soigneusement des notes sur tout ce qui s’est passé au cours de cette guerre.

Il n’est jamais bon de sous-estimer ses ennemis, Israël l’a chèrement payé en 1973 au moment de la guerre du Kippour, et ses généraux en sont sûrement convaincus : puissent-ils aussi en convaincre un échelon politique qui n’a pas vu ou pas voulu voir grossir « le monstre » à ses frontières.

(1) Vidéo du journal « Le Monde »

(2) Article de Judah Ari Gross

(3) Déclaration d’un général iranien

Cet article a été publié le 27 mai sur le site Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris pendant plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld. Producteur de 1997 à 2020, sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre" ; après avoir été consacrée au monde musulman pendant une vingtaine d'année, cette série a traité ensuite des affaires internationales. Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF (2009-2019), il a rejoint en 2012, comme nouveau vice président représentant la communauté juive, la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam.
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