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Haïm Korsia : « Les Juifs de Tsarfat regardent la France comme leur patrie »

Haim Korsia, grand rabbin de France. (Crédit : Facebook)
Haim Korsia, grand rabbin de France. (Crédit : Facebook)

Le 14 janvier dernier, Ariel Kandel, directeur de Qualita et ancien directeur de l’Agence juive en France, soutien de Naftali Bennett, publiait un texte intitulé « Une France dépassée ? » dans Actualité juive au sujet de la situation des Juifs de l’Hexagone. Une semaine plus tard, le Grand rabbin Haïm Korsia lui répondait, déclenchant une polémique au sujet de l’avenir de la communauté. Tandis que le premier tirait une vision très pessimiste de la situation, Haïm Korsia livrait lui un message chargé d’espoir. Avec l’autorisation du Grand rabbinat de France, nous republions son texte ci-dessous.


La lecture de l’article publié par M. Ariel Kandel sous le titre Une France dépassée m’a rempli de consternation. Il nous dit en substance que les Juifs ne seraient plus, voire n’auraient jamais été, chez eux en France, et que nos institutions ne seraient plus en mesure d’assurer la sécurité des citoyens, ni devant le Covid, ni devant le terrorisme, ni bien sûr face à l’antisémitisme et l’islam radical. Devant ce constat d’échec, il conviendrait selon lui de faire en sorte qu’une grande partie des membres de la communauté juive de France soit incitée à faire son Alyah pour quitter cette terre de désolation et de tourment.

Je laisse de côté le fait que monsieur Kandel professe forcément un point de vue biaisé, eu égard à son activité professionnelle de responsable de l’association Qualita, un organisme très actif pour aider nos concitoyens à s’intégrer le mieux possible en Israël, car chacun sait les difficultés de langue, d’insertion et d’ancrage dans la si vivante et bouillonnante société israélienne. Trop de Français s’y installent en restant entre Français sans embrasser la culture israélienne.

Mais je ne peux partager cette vision si amère et la description caricaturale d’une société.

Je relève d’ailleurs un argument étrange dans ce réquisitoire, qui consiste à regretter que les membres de notre communauté, reconnus citoyens de plein exercice par la France, aient été amenés à combattre et à donner leur vie pour leur pays pendant la première guerre mondiale… Mais, M. Kandel, ceux qui sont morts au front, et en particulier mon arrière grand-oncle Abraham Korchia le 22 aout 1914 en Belgique, comme des millions de leurs compatriotes, sont morts parce que Français, non parce que Juifs ! Comme il y a plus de 200 ans, les Juifs de Tsarfat, cette si belle occurrence du prophète Abdias, regardent la France comme leur patrie. Et je ne porte pas ceci uniquement parce que j’ai servi dans les armées, mais j’ai consulté les dirigeants de toutes les grandes institutions communautaires sur cette réaction et ils partagent mon point de vue. Notre amour et notre engagement pour Israël sont absolus, et nul n’est besoin de déprécier la France pour aimer plus encore Israël.

C’est le sens de la prière pour la République que nous récitons dans nos synagogues, c’est le sens de l’injonction biblique à ne jamais mépriser l’Egyptien, car, malgré tout, nous y avons séjourné. J’aime cette idée profondément juive qu’on remercie toujours.

Et s’il est tout à fait concevable, compréhensible et estimable que des membres de la diaspora aient le projet de s’installer en Israël, sur la terre de nos ancêtres, pour y construire un autre avenir et d’autres espérances, ce projet, que nous aidons en enseignant dans nos synagogues et nos institutions un sionisme et un amour d’Israël aussi sincères qu’inconditionnels, pour être fructueux, ne peut être négatif, c’est-à-dire seulement fondé sur la fuite et la détestation d’un ailleurs. S’installer en Israël est un choix de vie, un choix spirituel, un choix idéologique, un choix libre et positif. Jamais un choix par défaut. Et je sais que les Juifs français qui se sont installés dans le pays où coulent le lait et le miel y ont emmené une partie de l’esprit de la France, de la culture de la France, et qu’ils y reviennent avec tendresse en y conservant toujours des racines fortes.

La France, dans un siècle de mondialisation, est confrontée aux mêmes difficultés et travers que les autres nations ; elle les affronte avec lucidité, courage et, sans qu’il soit question ici de politique, elle porte le souci de la protection de ses citoyens, de tous ces enfants, quelles que soient leurs origines, leur religion ou leur couleur. Les policiers et les militaires devant nos synagogues et nos écoles en sont la parfaite illustration.

La communauté juive de France, certes confrontée à des difficultés spécifiques et victime d’agressions insupportables et tragiquement répétées, est solide, fermement ancrée dans ses valeurs et dans celles de la République, à qui elle a donné et continue de donner de grands serviteurs. Si nous avons pu souffrir d’indifférence, parfois, les temps ont changé car, enfin, le mal de notre société est nommé. Nous luttons tous, oui, tous, contre l’islamisme radical, celui qui tue en France et en Israël, ainsi qu’ailleurs dans le monde et nous devons être unis pour affronter cet ennemi commun. Si la communauté juive de France se pose légitimement des questions, comme tous les Français, elle a confiance en son devenir au sein de la Nation, où elle peut affirmer sa spécificité et son talent. Et cet avenir, comme toujours, elle le construira.

J’ai toujours considéré comme un privilège de pouvoir, en ma qualité de Grand Rabbin de France, l’accompagner dans cette voie.

à propos de l'auteur
Haïm Korsia est Grand rabbin de France et membre de l'Institut
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