Haftarat Yom Kippour, Partage ton pain et ta lumière !

« Et c’est pourquoi j’ai pris la résolution de demander pour tous le pain et la lumière » (« A ceux qu’on foule aux pieds » Victor Hugo, 1872)

Le texte prophétique[1] lu au matin de Yom Kippour[2] est pour le moins paradoxal. En ce Jour solennel de contrition et de jeûne collectif, le prophète Isaïe, la voix de l’Eternel, explique que le jeûne ne constitue en rien l’essentiel de Yom Kippour :

ה הֲכָזֶה, יִהְיֶה צוֹם אֶבְחָרֵהוּ יוֹם עַנּוֹת אָדָם נַפְשׁוֹ הֲלָכֹף כְּאַגְמֹן רֹאשׁוֹ וְשַׂק וָאֵפֶר יַצִּיעַ הֲלָזֶה תִּקְרָא-צוֹם, וְיוֹם רָצוֹן לַיהוָה. (ישעיהו נח: ה)

5 Est-ce là le jeûne que je choisirai, un jour où l’homme mortifie son âme ? Courber la tête comme un roseau, se coucher sur le cilice et la cendre, est-ce là ce que tu appelles un jeûne, un jour bienvenu de l’Eternel ? (Isaïe 58 : 5).

Comment expliquer cette Parole divine du prophète Isaïe alors même que la Tora précise clairement la centralité du jeûne à Yom Kippour dans le dessein de conduire à la Teshouvah, au retour à l’Eternel ?

כז אַךְ בֶּעָשׂוֹר לַחֹדֶשׁ הַשְּׁבִיעִי הַזֶּה יוֹם הַכִּפֻּרִים הוּא מִקְרָא-קֹדֶשׁ יִהְיֶה לָכֶם וְעִנִּיתֶם אֶת-נַפְשֹׁתֵיכֶם וְהִקְרַבְתֶּם אִשֶּׁה לַיהוָה. (ויקרא כב: כז)

27 « Mais au dixième jour de ce septième mois, qui est le jour des Expiations, il y aura pour vous convocation sainte : vous mortifierez vos personnes [par le jeûne], vous offrirez un sacrifice en odeur agréable à l’Éternel (Lévitique 23 : 27).

L’Eternel répond à cette interrogation et tance Israël pour dénaturer le sens du jeûne :

ג לָמָּה צַּמְנוּ וְלֹא רָאִיתָ עִנִּינוּ נַפְשֵׁנוּ וְלֹא תֵדָע הֵן בְּיוֹם צֹמְכֶם תִּמְצְאוּ-חֵפֶץ וְכָל-עַצְּבֵיכֶם תִּנְגֹּשׂוּ. ד הֵן לְרִיב וּמַצָּה תָּצוּמוּ וּלְהַכּוֹת בְּאֶגְרֹף רֶשַׁע לֹא-תָצוּמוּ כַיּוֹם לְהַשְׁמִיעַ בַּמָּרוֹם קוֹלְכֶם. (ישעיהו נח: ג-ד)

3 « Pourquoi jeûnons-nous, sans que tu t’en aperçoives ? Mortifions-nous notre âme, sans que tu le saches ? » C’est qu’au jour de votre jeûne, vous trouvez votre plaisir et pressez vos hommes de peine. 4 Oui, vous jeûnez pour fomenter querelles et dissensions, pour frapper d’un poing brutal ; vous ne jeûnez point à l’heure présente pour que votre voix soit entendue là-haut. (Isaïe 58 : 3-4).

La valeur rituelle du jeûne et de la prière qui y est associée ne repose que sur la générosité et l’empathie humaine. Le jeûne n’est en soi que le moyen de nous unir aux plus démunis, de développer plus d’empathie à l’égard de toutes celles et ceux qui ont faim et qui, dépourvus de tout abri, livrés à eux-mêmes, sont aussi prisonniers de leurs créanciers. Le Jour de Yom Kippour (Grand Pardon) est dénommé « Mikra Qodesh Yiehyé Lakhem – מִקְרָא-קֹדֶשׁ יִהְיֶה לָכֶם – Il y aura Un Jour de convocation pour vous » les hommes ! Un jeûne vide de toute intention sincère de réparer nos fautes d’ordre moral envers les plus faibles de la société est incompatible avec la Volonté divine de créer un monde meilleur :

ו הֲלוֹא זֶה, צוֹם אֶבְחָרֵהוּ פַּתֵּחַ חַרְצֻבּוֹת רֶשַׁע הַתֵּר אֲגֻדּוֹת מוֹטָה וְשַׁלַּח רְצוּצִים חָפְשִׁים וְכָל-מוֹטָה תְּנַתֵּקוּ. ז הֲלוֹא פָרֹס לָרָעֵב לַחְמֶךָ וַעֲנִיִּים מְרוּדִים תָּבִיא בָיִת כִּי-תִרְאֶה עָרֹם וְכִסִּיתוֹ וּמִבְּשָׂרְךָ לֹא תִתְעַלָּם. (ישעיהו נח: ו-ז)

6 Mais voici le jeûne que j’aime : c’est de rompre les chaînes de l’injustice, de dénouer les liens de tous les jougs, de renvoyer libres ceux qu’on opprime, de briser enfin toute servitude ; 7 puis encore, de partager ton pain avec l’affamé, de recueillir dans ta maison les malheureux sans asile ; quand tu vois un homme nu, de le couvrir, de ne jamais te dérober à ceux qui sont comme ta propre chair ! (Isaïe 58 : 6-7).

Le prophète Isaïe qui, au cours de sa longue carrière, ne cesse de dénoncer haut et fort les iniquités sociales et la corruption de son temps, s’avère être le héraut de toute l’éthique de Justice et de Compassion contenue dans le message abrahamique :

יט כִּי יְדַעְתִּיו לְמַעַן אֲשֶׁר יְצַוֶּה אֶת-בָּנָיו וְאֶת-בֵּיתוֹ אַחֲרָיו וְשָׁמְרוּ דֶּרֶךְ יְהוָה לַעֲשׂוֹת צְדָקָה וּמִשְׁפָּט לְמַעַן הָבִיא יְהוָה עַל-אַבְרָהָם אֵת אֲשֶׁר-דִּבֶּר עָלָיו. (בראשית יח: יט)

19 Si Je [l’Eternel] l’ai distingué [Avraham], c’est pour qu’il ordonne à ses fils et à sa maison après lui d’observer la voie de l’Éternel, en pratiquant la justice et le droit ; afin que l’Éternel accomplisse sur Abraham ce qu’il a déclaré à son égard. » (Genèse 18 : 19).

L’Eternel n’a pas choisi le Patriarche Avraham pour créer une nouvelle religion mais pour instituer, au-delà de toute religion, une nouvelle éthique dans le monde visant à éradiquer totalement la violence, le חָמָס ‘Hamas (Genèse 6 : 11) qui sévit au sein du genre humain :

ב וְאוֹתִי יוֹם יוֹם יִדְרֹשׁוּן וְדַעַת דְּרָכַי יֶחְפָּצוּן כְּגוֹי אֲשֶׁר-צְדָקָה עָשָׂה וּמִשְׁפַּט אֱלֹהָיו לֹא עָזָב יִשְׁאָלוּנִי מִשְׁפְּטֵי-צֶדֶק קִרְבַת אֱלֹהִים יֶחְפָּצוּן. (ישעיהו נח: ב)

2 Jour après jour ils s’adressent à moi et désirent connaître mes voies ; à la façon d’un peuple pratiquant la justice, qui n’aurait jamais trahi le droit de son Seigneur, ils me demandent des règles de justice, ils sollicitent la présence du Seigneur (Isaïe 58 : 2).

Le terme « דֶּרֶךְ/ DeReKh, voie » définissant l’approche d’Avraham proposée aux fils d’Israël par Isaïe, exprime la Volonté divine de « Justice équitable צְדָקָה וּמִשְׁפָּט – Tsédakah OuMishpat ». Cette justice évoquée par Isaïe, inspirée du Patriarche Avraham, ne s’applique point seulement aux fils d’Israël mais à l’ensemble du genre humain. En effet, pour exprimer l’amour du prochain, Isaïe, le prophète de l’Universel, n’emploie à aucun instant les termes restrictifs « בְּנֵי עַמֶּךָ, les fils de ton peuple » (Lévitique 19 : 18) mais le terme « וּמִבְּשָׂרְךָ / et de ta propre chair » (Isaïe 58 : 6-7), terme faisant référence à tous les êtres composant l’Humanité !

Israël est appelé à devenir une lumière pour les Nations :

ח אָז יִבָּקַע כַּשַּׁחַר אוֹרֶךָ וַאֲרֻכָתְךָ מְהֵרָה תִצְמָח וְהָלַךְ לְפָנֶיךָ צִדְקֶךָ כְּבוֹד יְהוָה יַאַסְפֶךָ. (ישעיהו נח: ח)

8 C’est alors que ta lumière poindra comme l’aube, que ta guérison sera prompte à éclore ; ta vertu marchera devant toi, et derrière toi la majesté de l’Eternel fermera la marche. (Isaïe 58 : 8).

Israël est appelé à être un modèle de justice pour l’ensemble de l’Humanité. C’est la conclusion de la haftarah de Yom Kippour qui s’achève sur le respect du Shabbat :

יג אִם-תָּשִׁיב מִשַּׁבָּת רַגְלֶךָ עֲשׂוֹת חֲפָצֶךָ בְּיוֹם קָדְשִׁי וְקָרָאתָ לַשַּׁבָּת עֹנֶג לִקְדוֹשׁ יְהוָה מְכֻבָּד וְכִבַּדְתּוֹ מֵעֲשׂוֹת דְּרָכֶיךָ מִמְּצוֹא חֶפְצְךָ וְדַבֵּר דָּבָר. (ישעיהו נח: יג)

13 Si tu cesses de fouler aux pieds le shabbat, de vaquer à tes affaires en ce jour qui m’est consacré, si tu considères le sabbat comme un délice, la sainte journée de l’Eternel comme digne de respect, si tu le tiens en honneur en t’abstenant de suivre tes voies ordinaires, de t’occuper de tes intérêts et d’en faire le sujet de tes entretiens… (Isaïe 58 : 13).

Le Shabbat, le Jour le plus important de l’année hébraïque, dépassant même en importance le Jour de Yom Kippour, impose à Israël d’instaurer l’Egalité, la Liberté et la Fraternité, principes fondamentaux pleinement bafoués en Egypte pharaonique, « בֵּית עֲבָדִים Maison de servitude » (Exode 13 : 3). Or le Shabbat, septième jour de la semaine, détient un dénominateur commun avec le Jour de Yom Kippour, à savoir l’expression « שַׁבַּת שַׁבָּתוֹן/Shabbat shabbaton, shabbat absolu », soit une interruption totale de toute œuvre créatrice engendrant une productivité économique :

Shabbat de la Création :

טו שֵׁשֶׁת יָמִים יֵעָשֶׂה מְלָאכָה וּבַיּוֹם הַשְּׁבִיעִי שַׁבַּת שַׁבָּתוֹן קֹדֶשׁ לַיהוָה… (שמות לא: טו)

15 Six jours on se livrera au travail ; mais le septième jour il y aura un shabbat absolu consacré au Seigneur… (Exode 31 : 15).

Yom Kippour :

לא שַׁבַּת שַׁבָּתוֹן הִיא לָכֶם וְעִנִּיתֶם אֶת-נַפְשֹׁתֵיכֶם חֻקַּת עוֹלָם. (ויקרא טז: לא; ראו גם: ויקרא כג: לב)

31 C’est pour vous un shabbat absolu, où vous devez mortifier vos personnes : loi perpétuelle. (Lévitique 16 : 31 ; cf. également 23 : 32).

Le prophète Isaïe voit le Shabbat de la semaine comme une source de la Paix par excellence en ce sens où ces principes d’Egalité, de Liberté et de Fraternité s’étendront à l’Humanité entière par le biais exemplaire d’Israël.

Le rituel du Shabbat comme celui du jeûne de Yom Kippour ne prennent tout leur sens que s’ils témoignent du niveau moral et spirituel d’Israël. Une civilisation qui oublierait de soutenir les plus faibles est vouée inexorablement à disparaître à jamais de l’Histoire des Hommes. Israël est le peuple qui n’a jamais oublié, tout au long de sa longue Histoire, sa vocation particulière, source de bénédictions pour toutes les Familles de la Terre :

יד אָז תִּתְעַנַּג עַל-יְהוָה וְהִרְכַּבְתִּיךָ עַל-במותי (בָּמֳתֵי) אָרֶץ וְהַאֲכַלְתִּיךָ נַחֲלַת יַעֲקֹב אָבִיךָ כִּי פִּי יְהוָה דִּבֵּר. (ישעיהו נח: יד)

14 Alors tu [Israël] te délecteras dans le Seigneur et Je te ferai dominer sur les hauteurs de la terre et je te nourrirai de l’héritage de ton aïeul Jacob. C’est la bouche de l’Eternel qui l’a dit. (Isaïe 58 : 14).

[1] Haftarat Yom Kippour : Prière du matin (Sha’harit) : Isaïe 57 : 14-58 : 14 ; Prière de l’après-midi (Minha) : Livre de Jonas ; Michée 7 : 18-20.

[2] Parashat Yom Kippour, prière du matin (Shaharit) : Lévitique 16 : 1-34 ; deuxième livre : Moussaf, Nombres 29 : 7-11. Prière de l’après-midi (Minha) : Lévitique 18 : 1-30.

Haïm Ouizemann

Commentaire publié sur Campus biblique

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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