Haftarat Shéla’h Lékha, Ra’hav, la conversion d’une héroïne

« Il n’y a point de bonheur sans courage, ni de vertu sans combat ». (Jean-Jacques Rousseau – Emile ou De l’éducation)

Le récit de la Haftarat Shéla’h Lékha[1] paraît semblable à celui de la parashah du même nom. Dans la haftarah, Josué envoie deux espions (« מְרַגְּלִים »).

א וַיִּשְׁלַח יְהוֹשֻׁעַ-בִּן-נוּן מִן-הַשִּׁטִּים שְׁנַיִם-אֲנָשִׁים מְרַגְּלִים חֶרֶשׁ לֵאמֹר לְכוּ רְאוּ אֶת-הָאָרֶץ וְאֶת-יְרִיחוֹ וַיֵּלְכוּ וַיָּבֹאוּ בֵּית-אִשָּׁה זוֹנָה וּשְׁמָהּ רָחָב וַיִּשְׁכְּבוּ-שָׁמָּה. (יהושע ב: א)

1 Et Josué, fils de Noun, envoya secrètement, de Chittîm, deux espions, en leur disant : « Allez, examinez le pays, notamment Jéricho. » Ils s’en allèrent, et arrivèrent dans la maison d’une hôtelière, appelée Ra’hab, où ils se couchèrent (Josué 2 : 1).

Dans la parashah, Moïse envoie douze hommes pour « explorer וְיָתֻרוּ » le Pays :

א וַיְדַבֵּר יְהוָה אֶל-מֹשֶׁה לֵּאמֹר. ב שְׁלַח-לְךָ אֲנָשִׁים, וְיָתֻרוּ אֶת-אֶרֶץ כְּנַעַן אֲשֶׁר-אֲנִי נֹתֵן לִבְנֵי יִשְׂרָאֵל אִישׁ אֶחָד אִישׁ אֶחָד לְמַטֵּה אֲבֹתָיו תִּשְׁלָחוּ כֹּל נָשִׂיא בָהֶם. (במדבר יג: א-ב)

1 Et l’Éternel parla ainsi à Moïse : 2 « Envoie toi-même des hommes pour explorer le pays de Canaan, que je destine aux enfants d’Israël ; vous enverrez un homme respectivement par tribu paternelle, tous éminents parmi eux. » (Nombres 13 : 1-2).

Néanmoins, de nombreuses différences notoires distinguent les deux sources bibliques. Alors que la parashat Shéla’h Lékha cite explicitement le nom des douze princes d’Israël (Nombres 13 : 4-16) envoyés en mission « visiter » la terre de Cana’an « וְיָתֻרוּ אֶת-אֶרֶץ כְּנַעַן », au vu et au su de tout Israël, la Haftarat Shéla’h Lékha reste, quant à elle, silencieuse sur l’identité des deux hommes (שְׁנַיִם-אֲנָשִׁים מְרַגְּלִים) envoyés secrètement חֶרֶשׁ, pour espionner Jéricho considérée par les Sages d’Israël comme « le verrou » de la conquête de la terre de Cana’an.

La différence majeure réside, en fait, dans la personne de Ra’hav רָחָב que certains considèrent comme une prostituée et d’autres, en l’occurrence le commentateur Rashi, comme une hôtelière[2]. Ra’hav pourrait signifier « large » de cœur, autrement dit généreuse et totalement disposée à offrir l’hospitalité et le gîte à ses hôtes étrangers.

Ra’hav se caractérise par son courage et sa vigueur et décide à ses risques et périls de protéger les deux espions d’Israël, alors que ces derniers assistent passivement au déroulement des évènements. La source biblique précise même qu’ils se sont couchés et endormis chez Ra’hav (Josué 2 : 1). Ra’hav agit avec beaucoup d’empathie, telle la mère de Moïse cachant son fils de l’ennemi égyptien : « וַתִּצְפְּנֵהוּ » (Exode 2 : 2) :

ד וַתִּקַּח הָאִשָּׁה אֶת-שְׁנֵי הָאֲנָשִׁים וַתִּצְפְּנוֹ וַתֹּאמֶר כֵּן בָּאוּ אֵלַי הָאֲנָשִׁים וְלֹא יָדַעְתִּי מֵאַיִן הֵמָּה. (יהושע ב: ד)

4 Mais la femme avait emmené les deux hommes et les avait cachés. Elle répondit : « Il est vrai, ces hommes sont venus chez moi, mais j’ignorais d’où ils étaient. (Josué 2 : 4).

Cette passivité des deux espions, qui, en fin de compte, n’auront pu remplir leur mission, paraît d’autant plus étrange que l’on aurait pu s’attendre au contraire, à les voir faire montre d’initiative et diriger les opérations de repérage et de fuite. Ils n’en font rien. Cela peut s’expliquer par leur ignorance du terrain à espionner. De plus, ces deux mêmes espions sensés agir dans le plus grand secret sont immédiatement repérés dès leur entrée à Jéricho :

ב וַיֵּאָמַר לְמֶלֶךְ יְרִיחוֹ לֵאמֹר הִנֵּה אֲנָשִׁים בָּאוּ הֵנָּה הַלַּיְלָה מִבְּנֵי יִשְׂרָאֵל לַחְפֹּר אֶת-הָאָרֶץ. ג וַיִּשְׁלַח מֶלֶךְ יְרִיחוֹ אֶל-רָחָב לֵאמֹר הוֹצִיאִי הָאֲנָשִׁים הַבָּאִים אֵלַיִךְ אֲשֶׁר-בָּאוּ לְבֵיתֵךְ כִּי לַחְפֹּר אֶת-כָּל-הָאָרֶץ בָּאוּ. (יהושע ב: ב-ג)

2 On l’annonça au roi de Jéricho, en disant : « Des hommes sont venus ici, cette nuit, d’entre les enfants d’Israël, pour espionner la contrée. » 3 Et le roi de Jéricho envoya dire à Rahab: « Livre les hommes qui sont venus chez toi, qui sont entrés dans ta maison, car c’est pour espionner tout ce pays qu’ils sont venus. » (Josué 2 : 2-3).

Mais au-delà de sa bravoure, Ra’hav la simple hôtelière sort de son anonymat et entre pour l’éternité dans la grande Histoire du peuple d’Israël car elle se distingue des dix princes d’Israël qui, de retour vers Moïse, ont l’audace de médire sur la terre d’Israël face à l’ensemble du peuple :

כח אֶפֶס כִּי-עַז הָעָם הַיֹּשֵׁב בָּאָרֶץ וְהֶעָרִים בְּצֻרוֹת גְּדֹלֹת מְאֹד וְגַם-יְלִדֵי הָעֲנָק רָאִינוּ שָׁם. כט עֲמָלֵק יוֹשֵׁב בְּאֶרֶץ הַנֶּגֶב וְהַחִתִּי וְהַיְבוּסִי וְהָאֱמֹרִי יוֹשֵׁב בָּהָר וְהַכְּנַעֲנִי יוֹשֵׁב עַל-הַיָּם וְעַל יַד הַיַּרְדֵּן. (במדבר יג: כח-כט)

28 Mais il est puissant le peuple qui habite ce pays ! Puis, les villes sont fortifiées et très grandes, et même nous y avons vu des descendants d’Anak ! 29 Amalek habite la région du midi ; le Héthéen, le Jébuséen et l’Amorréen habitent la montagne, et le Cananéen occupe le littoral et la rive du Jourdain. » (Nombres 13 : 28 – 29).

Ra’hav semble répondre à leur médisance :

ט וַתֹּאמֶר אֶל-הָאֲנָשִׁים יָדַעְתִּי כִּי-נָתַן יְהוָה לָכֶם אֶת-הָאָרֶץ וְכִי-נָפְלָה אֵימַתְכֶם עָלֵינוּ וְכִי נָמֹגוּ כָּל-יֹשְׁבֵי הָאָרֶץ מִפְּנֵיכֶם. (יהושע ב: ט)

9 et Ra’hav leur dit [aux deux espions] : Je sais que l’Eternel vous a livré ce pays, que vous nous avez terrifiés, que tous les habitants du pays ont perdu courage à votre approche. (Josué 2 : 9).

Comment Ra’hav peut-elle s’exprimer ainsi, alors même que les deux espions, contraints à fuir devant l’ennemi dans les montagnes comme le leur conseille Ra’hav, ne disent mot ?

Ra’hav, fidèle de l’Histoire d’Israël, répond sur le modèle de Calev ben Yephouné :

ל וַיַּהַס כָּלֵב אֶת-הָעָם אֶל-מֹשֶׁה וַיֹּאמֶר עָלֹה נַעֲלֶה וְיָרַשְׁנוּ אֹתָהּ, כִּי-יָכוֹל נוּכַל לָהּ. (במדבר יג: ל)

30 Et Calev fit taire le peuple soulevé contre Moïse, et dit : « Montons, montons-y et prenons-en possession, car certes nous en serons vainqueurs! » (Nombres 13 : 30).

La Haftarat Shéla’h Lékha s’achève positivement, contrairement à la parashah du même nom. En effet, les deux espions rapportent à Josué l’essentiel de leur aventure, en citant toutefois leur bienfaitrice, puisque, lors de la conquête de Jéricho, Ra’hav est épargnée avec sa famille (Josué 6 : 22-25). De plus, les espions n’hésitent point à reprendre ses paroles d’espoir :

כג וַיָּשֻׁבוּ שְׁנֵי הָאֲנָשִׁים וַיֵּרְדוּ מֵהָהָר וַיַּעַבְרוּ וַיָּבֹאוּ אֶל-יְהוֹשֻׁעַ בִּן-נוּן וַיְסַפְּרוּ-לוֹ אֵת כָּל-הַמֹּצְאוֹת אוֹתָם. כד וַיֹּאמְרוּ אֶל-יְהוֹשֻׁעַ כִּי-נָתַן יְהוָה בְּיָדֵנוּ אֶת-כָּל-הָאָרֶץ וְגַם-נָמֹגוּ כָּל-יֹשְׁבֵי הָאָרֶץ מִפָּנֵינוּ. (יהושע ב: כג-כד)

23 Alors les deux hommes redescendirent de la montagne, repassèrent le Jourdain et vinrent trouver Josué, fils de Noun, à qui ils firent part de toute l’aventure. 24 et ils dirent à Josué : « Assurément, l’Eternel a livré tout ce pays entre nos mains, et déjà tous ses habitants tremblent devant nous. » (Josué 2 : 23-24).

Comme dit précédemment, la promesse des deux espions de bénir l’ensemble de la famille de Ra’hav (Josué 2 :12-14) à laquelle ils doivent leur vie est finalement exaucée par Josué qui se veut reconnaissant à l’égard de l’hôtelière. Il préserve sa vie de la destruction totale de Jéricho :

כה וְאֶת-רָחָב הַזּוֹנָה וְאֶת-בֵּית אָבִיהָ וְאֶת-כָּל-אֲשֶׁר-לָהּ הֶחֱיָה יְהוֹשֻׁעַ וַתֵּשֶׁב בְּקֶרֶב יִשְׂרָאֵל עַד הַיּוֹם הַזֶּה כִּי הֶחְבִּיאָה אֶת-הַמַּלְאָכִים אֲשֶׁר-שָׁלַח יְהוֹשֻׁעַ לְרַגֵּל אֶת-יְרִיחוֹ

25 Et Ra’hav l’hôtelière, sauvée par Josué avec sa famille et tous les siens, est demeurée au milieu d’Israël jusqu’à ce jour, pour avoir caché les émissaires que Josué avait envoyés explorer Jéricho (Josué 6 : 25).

Les Sages d’Israël expliquent que Ra’hav a rejoint le peuple d’Israël en se convertissant au Judaïsme (Talmud de Babylone, Meguilla 14 : b) par amour de la nation juive, amour basé davantage sur la crainte (יִרְאָה) devant les nombreux miracles qui accompagnent la sortie d’Egypte et le passage du Jourdain :

י כִּי שָׁמַעְנוּ אֵת אֲשֶׁר-הוֹבִישׁ יְהוָה אֶת-מֵי יַם-סוּף מִפְּנֵיכֶם בְּצֵאתְכֶם מִמִּצְרָיִם וַאֲשֶׁר עֲשִׂיתֶם לִשְׁנֵי מַלְכֵי הָאֱמֹרִי אֲשֶׁר בְּעֵבֶר הַיַּרְדֵּן לְסִיחֹן וּלְעוֹג–אֲשֶׁר הֶחֱרַמְתֶּם אוֹתָם. יא וַנִּשְׁמַע וַיִּמַּס לְבָבֵנוּ וְלֹא-קָמָה עוֹד רוּחַ בְּאִישׁ מִפְּנֵיכֶם כִּי יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם הוּא אֱלֹהִים בַּשָּׁמַיִם מִמַּעַל וְעַל-הָאָרֶץ מִתָּחַת. (יהושע ב: י-יא)

10 Car nous avons appris comment l’Eternel a mis à sec devant vous les eaux de la mer des Joncs, quand vous êtes sortis de l’Egypte ; et aussi ce que vous avez fait aux deux rois amorréens, de delà le Jourdain, à Sihôn et à Og, que vous avez exterminés. 11 Et nous l’avons appris et le cœur nous a manqué, et personne ne s’est plus senti de courage devant vous ! C’est qu’aussi l’Eternel, votre Seigneur, est le Seigneur en haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre. (Josué 2 : 10 -11).

La conversion de Ra’hav au Judaïsme, dont les propos ne sont point sans rappeler ceux du Prêtre de Midian Yitro (Jethro), le beau-père de Moïse (Exode 18 : 9-11), est avant tout mue par l’ardente adhésion à une Histoire singulière, celle relatant l’esclavage des Hébreux en Egypte ainsi que celle de la Sortie d’Egypte, dont les signes et les prodiges témoignent de la grandeur du Seigneur d’Israël. La dimension nationale chez Ra’hav comme chez Ruth la Moabite semble prioritaire sur la reconnaissance de l’Unité divine, la dimension spirituelle qui n’occupe que la seconde place ! De fait, ce sont les signes et prodiges accompagnant la sortie d’Egypte ainsi que l’entrée en Canaan qui fondent la véracité du Seigneur d’Israël ainsi que de sa dimension spirituelle. Par les faits et les actes l’Eternel prouve Sa Présence aux côtés de son peuple Israël. L’amour de la terre d’Israël est plus fort que tout. La faute des dix princes d’Israël réside principalement dans cette incompréhension historique inscrite dans l’Alliance conclue avec les Patriarches d’Israël. Ce sont deux converties, Ra’hav et Ruth, qui rappellent cet amour incommensurable d’Erets Israël et de ‘Am Israël (Peuple d’Israël), amour indéfectible qui a porté Israël tout au long de son Histoire chaotique :

טז וַתֹּאמֶר רוּת אַל-תִּפְגְּעִי-בִי לְעָזְבֵךְ לָשׁוּב מֵאַחֲרָיִךְ כִּי אֶל-אֲשֶׁר תֵּלְכִי אֵלֵךְ, וּבַאֲשֶׁר תָּלִינִי אָלִין עַמֵּךְ עַמִּי וֵאלֹהַיִךְ אֱלֹהָי. (רות א: טז)

16 Mais Ruth répliqua [à sa belle-mère Naomi] : « N’insiste pas auprès de moi, pour que je te quitte et m’éloigne de toi ; car partout où tu iras, j’irai ; où tu demeureras, je veux demeurer ; ton peuple sera mon peuple et ton Seigneur sera mon Seigneur ! (Ruth 1 : 16).

[1] Parashat Haftarat Shéla’h Lékha: Nombres 13 : 1-15 : 41 ; Haftarah : Josué 2: 1-24.
[2] La difficulté de traduction provient des deux racines quasiment identiques : «ז.נ.י. / Z.N.I / se prostituer » et « ז.ו.נ / Z.Ou.N. nourrir ».

Shabbat shalom !

Haïm Ouizemann

Commentaire publié sur Campus biblique

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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