Haftarat Pin’has, Tolérance divine face au zèle d’Elie

« Le meilleur aboutissement de l’éducation est la tolérance. » (Helen Keller)

Cette haftarat Pin’has[1] transporte le lecteur dans les méandres intimes de l’âme du prophète Eliyahou (Elie) qui tombe dans un profond désespoir. Sous l’effet d’une dépression suicidaire, Elie demande à l’Eternel de mettre fin à ses jours :

ד וְהוּא-הָלַךְ בַּמִּדְבָּר דֶּרֶךְ יוֹם וַיָּבֹא וַיֵּשֶׁב תַּחַת רֹתֶם אחת (אֶחָד) וַיִּשְׁאַל אֶת-נַפְשׁוֹ לָמוּת וַיֹּאמֶר רַב עַתָּה יְהוָה קַח נַפְשִׁי כִּי-לֹא-טוֹב אָנֹכִי מֵאֲבֹתָי. (מלכים א, יט: ד)

4 Et il fit une journée de chemin dans le désert, puis alla s’asseoir sous un genêt, et implora la mort en disant : « Assez maintenant, ô mon Dieu ! Prends mon âme, car je ne suis pas meilleur que mes pères ! » (I Rois 19 : 4).

Quelle est donc la source du désespoir de Elie ? Pourquoi aspire-t-il à mourir ?

Une lecture rapide peut laisser penser que la reine Izevel (Jézabel) poursuivant Elie constitue la source de ce désespoir :

א וַיַּגֵּד אַחְאָב לְאִיזֶבֶל אֵת כָּל-אֲשֶׁר עָשָׂה אֵלִיָּהוּ וְאֵת כָּל-אֲשֶׁר הָרַג אֶת-כָּל-הַנְּבִיאִים בֶּחָרֶב. ב וַתִּשְׁלַח אִיזֶבֶל מַלְאָךְ אֶל-אֵלִיָּהוּ לֵאמֹר כֹּה-יַעֲשׂוּן אֱלֹהִים וְכֹה יוֹסִפוּן כִּי-כָעֵת מָחָר אָשִׂים אֶת-נַפְשְׁךָ כְּנֶפֶשׁ אַחַד מֵהֶם. ג וַיַּרְא וַיָּקָם וַיֵּלֶךְ אֶל-נַפְשׁוֹ וַיָּבֹא בְּאֵר שֶׁבַע אֲשֶׁר לִיהוּדָה וַיַּנַּח אֶת-נַעֲרוֹ שָׁם. (מלכים א, יט: א-ג)

1 Et Achab apprit à Jézabel tout ce qu’avait fait Elie, et comme quoi il avait fait périr tous les prophètes par l’épée. 2 Et Jézabel envoya un messager à Elie pour lui dire : « Que les dieux m’en fassent tant et plus, si demain, à pareille heure, je ne t’ai rendu semblable à l’un de ceux-là ! » 3 Et il se leva, partit pour sauver sa vie, et, arrivé à Beersheva en Juda, il y laissa son serviteur. (I Rois 19 : 1-3).

Toutefois, une question s’impose. Le motif exact du désespoir frappant Elie prend-il sa source chez la reine Izevel qui lui promet la mort en contrepartie de celle des faux prophètes, quand elle-même a fait tuer les prophètes de l’Eternel ?

En fait, une lecture plus attentive révèle qu’Elie tente de fuir sa vocation de prophète élu par l’Eternel. Cette fuite, par ailleurs, n’est point sans rappeler celle du prophète Yona (Jonas 1 : 10). Alors qu’Elie se couche en attendant passivement la mort, il est appelé à trois reprises, deux fois par l’ange du Seigneur (I Rois 19 : 4-8) et une troisième fois par l’Eternel Lui-même :

ט וַיָּבֹא-שָׁם אֶל-הַמְּעָרָה וַיָּלֶן שָׁם וְהִנֵּה דְבַר-יְהוָה אֵלָיו וַיֹּאמֶר לוֹ מַה-לְּךָ פֹה אֵלִיָּהוּ. (מלכים א, יט: ט)

9 Et là, il entra dans une caverne, où il passa la nuit. Et voici que la parole divine s’adressa à lui, disant : « Que fais-tu là, Elie ? » (I Rois 19 : 9).

A la question de l’Eternel, Elie répond :

י וַיֹּאמֶר קַנֹּא קִנֵּאתִי לַיהוָה אֱלֹהֵי צְבָאוֹת כִּי-עָזְבוּ בְרִיתְךָ בְּנֵי יִשְׂרָאֵל אֶת-מִזְבְּחֹתֶיךָ הָרָסוּ וְאֶת-נְבִיאֶיךָ הָרְגוּ בֶחָרֶב וָאִוָּתֵר אֲנִי לְבַדִּי וַיְבַקְשׁוּ אֶת-נַפְשִׁי לְקַחְתָּהּ. (מלכים א, יט: י)

10 Et il répondit : « J’ai fait éclater mon zèle pour toi, Eternel, Seigneur des Armées, parce que les enfants d’Israël ont répudié ton alliance, détruit tes autels, fait périr tes prophètes par le glaive. Moi seul, je suis resté, et ils cherchent aussi à m’enlever l’âme. » (I Rois 19 : 10).

La réponse du prophète Elie révèle que sa fuite dans le désert et son isolement dans la grotte ne découlent en rien d’une peur motivée par la volonté de la reine Izevel de l’assassiner mais par le refus d’Israël à obéir à l’Alliance divine. Par ailleurs, il reporte sur les fils d’Israël la volonté de la reine Izevel de l’assassiner pour le punir d’avoir tué les faux prophètes !

La réponse d’Elie est-elle factuellement correcte ?

L’on peut retenir l’ambiguïté d’Israël qui, pratiquant le syncrétisme, s’attire les foudres du prophète Elie :

כא וַיִּגַּשׁ אֵלִיָּהוּ אֶל-כָּל-הָעָם, וַיֹּאמֶר עַד-מָתַי אַתֶּם פֹּסְחִים עַל-שְׁתֵּי הַסְּעִפִּים? אִם-יְהוָה הָאֱלֹהִים לְכוּ אַחֲרָיו וְאִם-הַבַּעַל לְכוּ אַחֲרָיו וְלֹא-עָנוּ הָעָם אֹתוֹ דָּבָר. (מלכים א, יח: כא)

21 Et Elie s’avança devant tout le peuple, et s’écria : « Jusqu’à quand clocherez-vous entre les deux partis ? Si l’Eternel est le vrai Seigneur, suivez-le ; si c’est Baal, suivez Baal ! » Mais le peuple ne lui répondit mot. (I Rois 18 : 21).

Or, il n’est point capable de rappeler la Teshouvah, le Retour des fils d’Israël à l’Eternel :

לט וַיַּרְא כָּל-הָעָם וַיִּפְּלוּ עַל-פְּנֵיהֶם וַיֹּאמְרוּ יְהוָה הוּא הָאֱלֹהִים יְהוָה הוּא הָאֱלֹהִים. (מלכים א, יח: לט)

39 Et tout le peuple, à cette vue, tomba sur sa face et s’écria : « L’Eternel est le vrai Seigneur ! L’Eternel est le vrai Seigneur ! » (I Rois 18 : 39).

La fougue avec laquelle Elie s’attache à condamner le peuple d’Israël est inversement proportionnelle à sa condamnation des actes du roi Achav et de la reine Izevel. C’est pourquoi il tente de dissimuler sa peur de la sanction d’Achav et Izevel derrière l’accusation tombant sur le peuple.

L’Eternel rappelle clairement à Elie que sa vocation de prophète n’est point de se retirer du monde ni de s’isoler en faisant montre de vindicte à l’encontre d’Israël. Il incombe à Elie, lui qui, à deux reprises, accuse Israël d’avoir abandonné l’Eternel (I Rois 19 : 10 ; 14), de porter consolation au peuple d’Israël en suivant le modèle du Prophète Moïse :

ו וַיַּעֲבֹר יְהוָה עַל-פָּנָיו, וַיִּקְרָא יְהוָה יְהוָה אֵל רַחוּם וְחַנּוּן אֶרֶךְ אַפַּיִם וְרַב-חֶסֶד וֶאֱמֶת. ז נֹצֵר חֶסֶד לָאֲלָפִים נֹשֵׂא עָוֺן וָפֶשַׁע וְחַטָּאָה וְנַקֵּה לֹא יְנַקֶּה פֹּקֵד עֲוֺן אָבוֹת עַל-בָּנִים וְעַל-בְּנֵי בָנִים עַל-שִׁלֵּשִׁים וְעַל-רִבֵּעִים… ט וַיֹּאמֶר אִם-נָא מָצָאתִי חֵן בְּעֵינֶיךָ אֲדֹנָי יֵלֶךְ-נָא אֲדֹנָי בְּקִרְבֵּנוּ כִּי עַם-קְשֵׁה-עֹרֶף הוּא וְסָלַחְתָּ לַעֲוֺנֵנוּ וּלְחַטָּאתֵנוּ וּנְחַלְתָּנוּ. (שמות לד: ו-ז; ט)

6 Et l’Eternel passa devant lui et [Moïse] proclama: « ADONAÏ est l’Etre éternel, tout-puissant, clément, miséricordieux, lent à la colère, plein de bienveillance et d’équité ; 7 il conserve sa faveur à la millième génération ; il supporte la faute, la criminalité, le péché, mais il ne les absout point : il poursuit le méfait des pères sur les enfants, sur les petits-enfants, jusqu’à la troisième et à la quatrième génération… 9 et il dit : si j’ai donc trouvé grâce à tes yeux, Seigneur, daigne marcher encore au milieu de nous ! Oui, ce peuple a la nuque raide, mais tu pardonneras notre iniquité et nos péchés et nous resterons ton héritage. (Exode 34 : 6-7 ; 9).

Elie, mû par un zèle proche du fanatisme, reste dans l’incapacité de désigner les vrais coupables : les responsables du peuple et de ce fait, en vient à se couper du peuple dont il a, pourtant, la responsabilité de transformer. Paradoxalement, c’est Ovadiah, le serviteur païen du roi Achav, qui au péril de sa vie, protège et subvient aux besoins de cent prophètes de la maison d’Israël (I Rois 18 : 4), fait démontrant qu’Elie, contrairement à sa plainte concernant son absolue solitude, n’est point seul. Et alors même que Moïse est reconduit dans sa fonction de prophète après l’épisode dramatique du veau d’or, la haftarat Pin’has nous apprend que l’Eternel met fin à la mission du prophète Elie qui, pour y avoir manqué, se voit remplacé par son fidèle serviteur Elisha (Elisée) :

טז וְאֵת יֵהוּא בֶן-נִמְשִׁי תִּמְשַׁח לְמֶלֶךְ עַל-יִשְׂרָאֵל וְאֶת-אֱלִישָׁע בֶּן-שָׁפָט מֵאָבֵל מְחוֹלָה תִּמְשַׁח לְנָבִיא תַּחְתֶּיךָ. (מלכים א, יט: טז)

16 puis, Jéhu, fils de Nimchi, tu le sacreras roi d’Israël, et Elisée, fils de Chafat, d’Abel-Mehôla, tu l’oindras comme prophète pour te succéder. (I Rois 19 : 16).

L’Eternel enseigne une grande leçon à Elie :

יא וַיֹּאמֶר צֵא וְעָמַדְתָּ בָהָר לִפְנֵי יְהוָה וְהִנֵּה יְהוָה עֹבֵר וְרוּחַ גְּדוֹלָה וְחָזָק מְפָרֵק הָרִים וּמְשַׁבֵּר סְלָעִים לִפְנֵי יְהוָה לֹא בָרוּחַ יְהוָה וְאַחַר הָרוּחַ רַעַשׁ לֹא בָרַעַשׁ יְהוָה. יב וְאַחַר הָרַעַשׁ אֵשׁ לֹא בָאֵשׁ יְהוָה וְאַחַר הָאֵשׁ קוֹל דְּמָמָה דַקָּה. (מלכים א, יט: יא-יב)

11 Et la voix reprit : « Sors, et tiens-toi sur la montagne pour attendre le Seigneur ! » Et de fait, le Seigneur passa. Devant lui un vent intense et violent, entrouvrant les monts et brisant les rochers devant l’Eternel, mais dans ce vent n’était point le Seigneur. Après le vent, un tremblement de terre ; le Seigneur n’y était pas encore. 12 Et après le tremblement de terre, un feu ; le Seigneur n’était point dans le feu. Puis, après le feu, une voix, un subtil silence. (I Rois 19 : 11-12).

La Parole divine n’est pas seulement celle qui fut révélée au Mont Sinaï à Moïse (Exode 20 ; Deutéronome 5) dans le feu et le bruit mais elle est aussi celle qui peut être entendue et comprise dans le silence. C’est dans le silence que l’on est le plus à même d’écouter la Parole divine sans la contrainte que fut celle donnée au Mont Sinaï. Le monde ne peut changer que par une révolution non-violente fondée sur la patience, l’écoute et l’amour d’autrui. Toute forme de zèle ne peut conduire qu’à la mort et la désolation et même si Pin’has se leva à la place de Moïse pour tuer Zimri ben Salou (Nombres 25 : 11) et fut récompensé pour son acte (Nombres 25 : 12-13), l’histoire du prophète Elie enseigne combien cette voie est à proscrire et ne peut en aucune manière servir d’exemple ni à Israël, ni au reste de l’Humanité. L’enthousiasme (« inspiré par Dieu ») mal canalisé a souvent conduit au fanatisme dont témoignent les guerres de religion durant lesquelles trop d’hommes, de femmes et d’enfants ont péri, paradoxalement au nom du Dieu vivant plein d’amour.

«יְהוֹשֻׁעַ בֶּן פְּרַחְיָה אוֹמֵר : … וֶהֱוֵי דָּן אֶת כָּל הָאָדָם לְכַף זְכוּת» (פרקי אבות א: ו)

« Yehoushoua ben Pera’hiah enseignait : … »Sache juger tout homme avec indulgence ». » (Maximes des Pères 1 : 6)

[1] Parashat Pin’has : Nombres 25 : 10-3 : 1 ; Haftarat Pin’has : I Rois 18 : 46-19 : 21

Shabbat shalom !

Haïm Ouizemann

Commentaire publié sur Campus biblique

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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