Haftarat Nasso, Samson, la tragédie d’un Nazir

© Stocklib / Antonius Andry Suharto Djumantara
© Stocklib / Antonius Andry Suharto Djumantara

« Le tombeau des héros est le cœur des vivants » (André Malraux).

La haftarat Nasso[1] constitue le premier volet de la vie d’un des plus grands gouvernants[2] d’Israël, Shimshon (Samson). Ainsi, fait rare[3], pas moins de quatre chapitres du livre des Juges[4] sont consacrés à Shimshon, témoignant de l’importance du rôle primordial que ce dernier va jouer dans l’Histoire mouvementée du peuple d’Israël qui, encore loin d’être uni, faisait le mal aux yeux de l’Eternel.

Nombreux sont les dénominateurs communs entre la haftarat Nasso et la parashah du même nom. Dans les deux sources on retrouve le personnage singulier du nazir (abstème). Toutefois de multiples différences les distinguent.

Dans la source de la Torah, le choix de devenir nazir ou nézirah relève de l’ordre de la liberté individuelle.

ב דַּבֵּר אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וְאָמַרְתָּ אֲלֵהֶם אִישׁ אוֹ-אִשָּׁה כִּי יַפְלִא לִנְדֹּר נֶדֶר נָזִיר לְהַזִּיר לַיהוָה. (במדבר ו: ב)

2 « Parle aux enfants d’Israël et dis-leur : Si un homme ou une femme fait expressément vœu d’être abstème, voulant s’abstenir en l’honneur de l’Éternel (Nombres 6 : 2).

Ce choix d’un retrait de la société ne porte que sur une durée déterminée de trente jours à l’issue de laquelle le nazir se doit d’offrir des sacrifices ayant pour principal dessein d’obtenir le pardon divin, car le statut atypique d’abstème entre en totale contradiction avec l’ensemble de la Torah. Celle-ci enseigne comment relever le défi de la Sainteté non point dans l’isolement des déserts, des forêts et des montagnes mais en privilégiant l’intéraction de l’Homme dans un monde où règne la corruption, le mensonge et l’iniquité. L’état de Nezirout ne peut donc qu’être temporaire.

Ce choix de Nezirout, motivé par une profonde et sincère aspiration intérieure à l’élévation spirituelle et au retrait du monde, s’exprime par l’abstention absolue de tout produit issu de la vigne (Nombres 6 : 3-4), symbole d’hédonisme et de passions sensuelles. Le nazir dans la parashat Nasso va jusqu’à acquérir un statut semblable à celui du Grand-Prêtre.

Lors de la Haftarat Nasso, un ange du Seigneur annonce à la femme de Mano’ah qu’elle enfantera d’un garçon. Le nom de la femme de Manoa’h nous demeure inconnu, contrairement à celui de ‘Hanna, la mère de Samuel, nommée explicitement. Elle aussi consacrera son fils à l’Eternel (I Samuel, chapitre 1). Par ailleurs, dans le cas de Samson comme dans celui de Samuel, le statut de naziréat octroyé au nouveau-né perdure tout au long de sa vie, sans même qu’il n’ait à renouveler le serment de ses parents (Juges 13 : 7).

Contrairement à ‘Hannah qui supplie l’Eternel de lui donner un fils (I Samuel 1 : 10), la femme de Mano’ah ne prie pas :

ג וַיֵּרָא מַלְאַךְ-יְהוָה אֶל-הָאִשָּׁה וַיֹּאמֶר אֵלֶיהָ הִנֵּה-נָא אַתְּ-עֲקָרָה וְלֹא יָלַדְתְּ וְהָרִית וְיָלַדְתְּ בֵּן. (שופטים יג: ג)

3 Or, un ange du Seigneur se révéla à cette femme et lui dit : « Vois, tu es stérile, tu n’as jamais eu d’enfant : eh bien ! tu concevras, et tu auras un fils. (Juges 13 : 3).

De plus, contrairement à ‘Hannah qui fait vœu de respecter les ordonnances inhérentes au naziréat sans même en avoir reçu l’ordre (I Samuel 1 : 11), la femme de Mano’ah, totalement passive, reçoit la visite miraculeuse de l’ange du seigneur qui lui enjoint de suivre toutes les règles relatives au nazir :

ד וְעַתָּה הִשָּׁמְרִי נָא, וְאַל-תִּשְׁתִּי יַיִן וְשֵׁכָר; וְאַל-תֹּאכְלִי כָּל-טָמֵא. (שופטים יג: 4)

4 Et maintenant observe-toi bien, ne bois ni vin ni autre liqueur enivrante, et ne mange rien d’impur. (Juges 13 : 4).

C’est la naissance d’Its’hak qui va occasionner, pour la première fois, l’intervention d’un ange. Ce dernier va apparaître à Avraham (Genèse 18 : 9-10), alors que Sarah écoute, elle aussi.

Mano’ah, comme son épouse, a le plus grand mal à comprendre l’apparition providentielle de l’ange qu’il croit être un être humain :

טז וַיֹּאמֶר מַלְאַךְ יְהוָה אֶל-מָנוֹחַ אִם-תַּעְצְרֵנִי לֹא-אֹכַל בְּלַחְמֶךָ וְאִם-תַּעֲשֶׂה עֹלָה לַיהוָה תַּעֲלֶנָּה כִּי לֹא-יָדַע מָנוֹחַ כִּי-מַלְאַךְ יְהוָה הוּא. (שופטים: יג: טז)

16 Et l’ange de l’Eternel répondit à Manoah : « Tu aurais beau me retenir, je ne mangerais point de ton pain ; et si c’est un holocauste que tu veux faire, offre-le à l’Eternel ! » Or, Mano’ah ignorait que c’était un ange du Seigneur. (Juges 13 : 16).

La vocation dévolue à Shimshon, dont le nom ne nous est révélé qu’à la fin de la haftarah, en tant que futur juge ou plutôt gouvernant est de sauver Israël de la puissance philistine conquérante et de relever son peuple de la déchéance morale et spirituelle :

ה כִּי הִנָּךְ הָרָה וְיֹלַדְתְּ בֵּן וּמוֹרָה לֹא-יַעֲלֶה עַל-רֹאשׁוֹ כִּי-נְזִיר אֱלֹהִים יִהְיֶה הַנַּעַר מִן-הַבָּטֶן וְהוּא יָחֵל לְהוֹשִׁיעַ אֶת-יִשְׂרָאֵל מִיַּד פְּלִשְׁתִּים. (שופטים יג: ה)

5 Car tu vas concevoir et enfanter un fils ; le rasoir ne doit pas toucher sa tête, car cet enfant doit être un Naziréen consacré au Seigneur dès le sein maternel, et c’est lui qui entreprendra de sauver Israël de la main des Philistins. » (Juges 13 : 5).

Autrement dit, Shimshon ne choisit point sa vocation. Elle lui est imposée ! Rien, pourtant ne le prédispose à l’exigence de sa vocation. Shimshon, attiré par les femmes – par trois fois il se lie avec des femmes d’origine philistine dont l’une d’elles n’est autre qu’une prostituée de Gaza (Juges 16 : 1) – est-il digne de son élection ? Pourtant, il est intéressant de noter que le combat de Shimshon contre les Philistins, combat couronné de succès après la destruction du temple de Dagon, se déroule par l’intermédiaire de l’attirance de Shimshon pour les femmes philistines. Sa faiblesse devient sa force…

Au demeurant, une interrogation surgit quant au choix de cette haftarah. Pourquoi les Sages d’Israël ont-ils préféré le nazir Shimshon au nazir Shemouel (Samuel) dont la vie est pour le moins exemplaire ?

Le choix de la haftarah enseigne que même si des hommes voués à être des êtres d’exception, intègres et parfaits moralement, peuvent trébucher, cela n’entame en aucune manière leurs qualités propres lorsque celles-ci sont mises au service du plus grande nombre. Il est probable que les Sages, en révélant la dimension pour le moins peu flatteuse de Shimshon, aient voulu mettre en lumière son héroïsme et son amour sans limite pour son peuple. Ainsi, loin d’être à la tête d’une armée comme Guid’on (Gédéon), Shimshon œuvre comme un seul homme face à l’adversité.

Ce n’est donc point par le pouvoir de la Nezirout que Shimson l’emporte, autrement dit par le pouvoir inné octroyé par l’Eternel, mais par une volonté farouche de sauver son peuple de la tyrannie philistine. Là réside le mérite de ce grand personnage tragique, Shimshon !

כט וַיִּלְפֹּת שִׁמְשׁוֹן אֶת-שְׁנֵי עַמּוּדֵי הַתָּוֶךְ אֲשֶׁר הַבַּיִת נָכוֹן עֲלֵיהֶם וַיִּסָּמֵךְ, עֲלֵיהֶם אֶחָד בִּימִינוֹ וְאֶחָד בִּשְׂמֹאלוֹ

29 Et Samson embrassa, en pesant dessus, les deux colonnes du milieu qui soutenaient le temple, l’une avec le bras droit, l’autre avec le gauche,

ל וַיֹּאמֶר שִׁמְשׁוֹן תָּמוֹת נַפְשִׁי עִם-פְּלִשְׁתִּים וַיֵּט בְּכֹחַ וַיִּפֹּל הַבַּיִת עַל-הַסְּרָנִים וְעַל-כָּל-הָעָם אֲשֶׁר-בּוֹ וַיִּהְיוּ הַמֵּתִים אֲשֶׁר הֵמִית בְּמוֹתוֹ רַבִּים מֵאֲשֶׁר הֵמִית בְּחַיָּיו

30 en disant: « Meure ma personne avec les Philistins! » Et d’un vigoureux effort, il fit tomber la maison sur les princes et sur toute la foule qui était là; de sorte qu’il fit périr plus de monde à sa mort qu’il n’en avait tué de son vivant. (Juges 16 : 29-30).

[1] Parashat Nasso : Nombres 4 : 21-7 : 89. Haftarat Nasso : Juges 13 : 2-25.
[2] Le terme « שׁוֹפְטִים shophtim » recouvre deux significations: « juges » ou/et « gouvernants ». Il serait plus correct d’intituler le livre des Juges, le livre des Gouvernants.

[3] Trois chapitres sont consacrés à Guid’on (Gédéon) : Juges 6-8.
[4] Quatre chapitres du livre des Shophtim : 13-16.

Shabbat shalom !

Haïm Ouizemann

Article publié sur Campus biblique

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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