Haftarat Mass’ei, Jérémie, le prophète des Nations

« Pour moi, l’idée de nation se dissout dans l’idée d’humanité« . (Victor Hugo)

La haftarat Mass’ei[1] s’inscrit dans la continuité de la haftarah précédente, la haftarat Mattot. Alors même que le début du chapitre 2 s’achève sur l’âge d’or d’Israël (Jérémie 2 : 2), à savoir l’Alliance de l’Eternel conclue avec Israël, la suite du chapitre poursuit sur le drame de la rupture, du moins provisoire, de cette Alliance :

ה כֹּה אָמַר יְהוָה מַה-מָּצְאוּ אֲבוֹתֵיכֶם בִּי עָוֶל כִּי רָחֲקוּ מֵעָלָי וַיֵּלְכוּ אַחֲרֵי הַהֶבֶל וַיֶּהְבָּלוּ. (ירמיהו ב: ד)

5. Voici ce que dit l’Eternel : « Quelle injustice vos pères avaient-ils découverte chez moi pour me fuir, pour s’attacher à des choses vaines, évanouies ? (Jérémie 2 : 4).

Les paroles de remontrances exprimées par Jérémie s’inscrivent dans un contexte de dégénérescence spirituelle, politique et sociale d’Israël.

Premièrement, Israël adhère au culte païen de Ba’al et d’Ashera (Astarté). C’est Josias (Yoshyiahou- יֹאשִׁיָּהוּ) qui, lors de la dix-huitième année de son règne (II Rois 22 : 3) engage, après la découverte historique dans les ruines du Temple du « Livre de la Tora » (סֵפֶר הַתּוֹרָה Sefer HaTorah) par חִלְקִיָּהוּ Hilkiyyahou, le grand-prêtre (II Rois 22 : 8), une large et profonde réforme religieuse visant à éradiquer toute forme de culte païen.

ג וַיַּעֲמֹד הַמֶּלֶךְ עַל-הָעַמּוּד וַיִּכְרֹת אֶת-הַבְּרִית לִפְנֵי יְהוָה, לָלֶכֶת אַחַר יְהוָה וְלִשְׁמֹר מִצְוֺתָיו וְאֶת-עֵדְוֺתָיו וְאֶת-חֻקֹּתָיו בְּכָל-לֵב וּבְכָל-נֶפֶשׁ, לְהָקִים אֶת-דִּבְרֵי הַבְּרִית הַזֹּאת הַכְּתֻבִים עַל-הַסֵּפֶר הַזֶּה; וַיַּעֲמֹד כָּל-הָעָם, בַּבְּרִית. ד וַיְצַו הַמֶּלֶךְ אֶת-חִלְקִיָּהוּ הַכֹּהֵן הַגָּדוֹל וְאֶת-כֹּהֲנֵי הַמִּשְׁנֶה וְאֶת-שֹׁמְרֵי הַסַּף לְהוֹצִיא מֵהֵיכַל יְהוָה אֵת כָּל-הַכֵּלִים הָעֲשׂוּיִם לַבַּעַל וְלָאֲשֵׁרָה וּלְכֹל צְבָא הַשָּׁמָיִם; וַיִּשְׂרְפֵם מִחוּץ לִירוּשָׁלִַם בְּשַׁדְמוֹת קִדְרוֹן וְנָשָׂא אֶת-עֲפָרָם, בֵּית-אֵל. (מלכים ב, כג: ג-ד)

3. Et le roi (Josias) se plaça sur l’estrade, et conclut une Alliance, devant l’Eternel, à marcher dans ses voies, à observer ses commandements, ses lois et ses statuts, de tout cœur et de toute âme, afin d’accomplir les paroles de cette alliance, inscrites dans ce livre. Tout le peuple adhéra au pacte. 4. Alors le roi ordonna à Hilkiyyahou, le grand prêtre, aux prêtres suppléants et aux gardiens du seuil, d’enlever du temple de l’Eternel tous les objets destinés au culte de Baal, d’Achêra et de toute la milice du ciel ; il les fit brûler hors de Jérusalem, dans la campagne du Cédron, et l’on en transporta la cendre à Béthel. (II Rois 23 : 3-4).

L’Eternel, par la voix de son prophète Jérémie, regrette profondément l’ingratitude de son peuple, des prêtres et des prophètes qu’Il dénonce par l’anaphore : אַיֵּה יְהוָה (Ayeh Adonaï), « où est l’Eternel » ?

ו וְלֹא אָמְרוּ אַיֵּה יְהוָה הַמַּעֲלֶה אֹתָנוּ מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם הַמּוֹלִיךְ אֹתָנוּ בַּמִּדְבָּר בְּאֶרֶץ עֲרָבָה וְשׁוּחָה בְּאֶרֶץ צִיָּה וְצַלְמָוֶת בְּאֶרֶץ לֹא-עָבַר בָּהּ אִישׁ וְלֹא-יָשַׁב אָדָם שָׁם… ח הַכֹּהֲנִים לֹא אָמְרוּ אַיֵּה יְהוָה וְתֹפְשֵׂי הַתּוֹרָה לֹא יְדָעוּנִי וְהָרֹעִים פָּשְׁעוּ בִי וְהַנְּבִאִים נִבְּאוּ בַבַּעַל וְאַחֲרֵי לֹא-יוֹעִלוּ הָלָכוּ. (ירמיהו ב: ו; ח)

6. Et ils n’ont pas dit : Où est l’Eternel qui nous fait monter du pays d’Egypte, qui nous a guidés à travers le désert, pays de solitude et de précipices, pays de sécheresse et d’ombres mortelles, pays où nul être humain n’avait passé, où nul fils d’Adam n’a séjourné ? … 8. Les prêtres ne se sont pas demandé où est l’Eternel, les dépositaires de la Loi ne m’ont plus connu, les pasteurs me sont devenus infidèles, et les prophètes ont prophétisé au nom de Baal et suivi des êtres incapables de secourir. (Jérémie 2 : 6 ; 8).

Le mot אַיֵּה – Ayeh n’est point sans rappeler l’interrogation divine adressée à Adam après avoir consommé du fruit défendu :

ט וַיִּקְרָא יְהוָה אֱלֹהִים אֶל-הָאָדָם וַיֹּאמֶר לוֹ אַיֶּכָּה. (בראשית ג: ט)

9. Et l’Éternel-le Seigneur appela ADAM, et lui dit : « Où es-tu ? » (Genèse 3 : 9).

Puis, Jérémie, comme le prophète Elie au mont Carmel, reprend le terme אַיֵּה – Ayeh – où ? sur un ton d’ironie et de moquerie à l’encontre d’Israël mettant sa confiance dans des dieux vains et impuissants :

כח וְאַיֵּה אֱלֹהֶיךָ אֲשֶׁר עָשִׂיתָ לָּךְ יָקוּמוּ אִם-יוֹשִׁיעוּךָ בְּעֵת רָעָתֶךָ כִּי מִסְפַּר עָרֶיךָ הָיוּ אֱלֹהֶיךָ יְהוּדָה. (ירמיהו ב: כח)

28. Et où sont-ils ces dieux que tu t’es fabriqués ? Qu’ils se lèvent, s’ils sont capables de te sauver dans les jours de ta détresse, puisque nombreux comme tes villes ont été tes dieux, ô Juda ! (Jérémie 2 : 28).

Deuxièmement, sur le plan géopolitique, Israël, au lieu de s’appuyer sur l’Eternel, met toute sa confiance en des puissances étrangères. Au début des premières années du roi Josias, les anciens ministres au temps du roi Menashé – le grand-père de Josias ben Amon- deviennent les vassaux de l’Egypte ou de l’Assyrie :

יח וְעַתָּה מַה-לָּךְ לְדֶרֶךְ מִצְרַיִם לִשְׁתּוֹת מֵי שִׁחוֹר וּמַה-לָּךְ לְדֶרֶךְ אַשּׁוּר לִשְׁתּוֹת מֵי נָהָר. (ירמיהו ב: יח)

18. Et maintenant que te sert de prendre le chemin de l’Egypte pour boire les eaux limoneuses ? Et que te sert de prendre le chemin de l’Assyrie pour boire les eaux du fleuve ? (Jérémie 2 : 18).

Troisièmement, Israël, sur le plan social, se corrompt en assassinant les plus pauvres de la société :

לד גַּם בִּכְנָפַיִךְ נִמְצְאוּ דַּם נַפְשׁוֹת אֶבְיוֹנִים נְקִיִּים לֹא-בַמַּחְתֶּרֶת מְצָאתִים כִּי עַל-כָּל-אֵלֶּה. לה וַתֹּאמְרִי כִּי נִקֵּיתִי אַךְ שָׁב אַפּוֹ מִמֶּנִּי הִנְנִי נִשְׁפָּט אוֹתָךְ עַל-אָמְרֵךְ לֹא חָטָאתִי. (ירמיהו ב: לד-לה)

34. Jusque sur les bords de tes vêtements, il se trouve le sang des âmes des pauvres innocents, que tu n’avais pas surprises en pleine effraction, mais en dépit de tout cela. 35 Et tu oses dire : « Oui, je suis lavée de mes fautes, pourvu que sa colère se détourne de moi ! » Mais voici que je t’appelle en justice pour avoir dit : « Je n’ai point failli. » (Jérémie 2 : 34 -35).

Jérémie est le prophète du culte qui vient du cœur (עֲבוֹדָה שֶׁבַּלֵּב Avoda SheBalev) et suit l’injonction du Deutéronome :

ה וְאָהַבְתָּ אֵת יְהוָה אֱלֹהֶיךָ בְּכָל-לְבָבְךָ וּבְכָל-נַפְשְׁךָ וּבְכָל-מְאֹדֶךָ. ו וְהָיוּ הַדְּבָרִים הָאֵלֶּה אֲשֶׁר אָנֹכִי מְצַוְּךָ הַיּוֹם עַל-לְבָבֶךָ. (דברים ו: ה-ו)

5. Et tu aimeras l’Éternel, ton Seigneur, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces. 6 Et ces paroles que je t’ordonne aujourd’hui seront sur ton cœur (Deutéronome 6 : 5-6).

Les Sages d’Israël, dans leur volonté de conclure positivement la haftarat Mass’ei[2], ont introduit, se libérant de la linéarité du texte, deux versets du chapitre 4 exprimant toute la consolation de l’Eternel espérant assister à la Teshouvah (Retour) de son peuple bien-aimé :

א אִם-תָּשׁוּב יִשְׂרָאֵל נְאֻם-יְהוָה אֵלַי תָּשׁוּב וְאִם-תָּסִיר שִׁקּוּצֶיךָ מִפָּנַי וְלֹא תָנוּד. ב וְנִשְׁבַּעְתָּ חַי-יְהוָה בֶּאֱמֶת בְּמִשְׁפָּט וּבִצְדָקָה וְהִתְבָּרְכוּ בוֹ גּוֹיִם וּבוֹ יִתְהַלָּלוּ. (ירמיהו ד: א-ב)

1. Si tu reviens, ô Israël, dit l’Eternel, vers moi tu reviendras et si tu écartes tes abominations loin de ma face, tu ne vagabonderas plus. 2. et tu promettras par l’Eternel vivant, en vérité, en droiture et en justice, et les peuples par Lui seront bénis et par Lui se glorifieront. (Jérémie 4 : 1-2).

Ces trois qualités revendiquées par l’Eternel de fidélité, de droiture et de justice sont celles-là mêmes qui apparaissent chez le prophète Osée comparant l’Alliance entre Israël et l’Eternel à un lien nuptial indestructible :

כא וְאֵרַשְׂתִּיךְ לִי לְעוֹלָם וְאֵרַשְׂתִּיךְ לִי בְּצֶדֶק וּבְמִשְׁפָּט וּבְחֶסֶד וּבְרַחֲמִים. כב וְאֵרַשְׂתִּיךְ לִי בֶּאֱמוּנָה וְיָדַעַתְּ אֶת-יְהוָה. (הושע ב: כא-כב)

21. Et Je te fiancerai à moi pour l’éternité et Je te fiancerai par la droiture et la justice, par la tendresse et la bienveillance ; 22. Et Je te fiancerai à moi par la fidélité, et alors tu connaîtras l’Eternel. (Osée 2 : 21-22).

Le prophète Jérémie explique que cette Teshouvah est la condition sine qua-non pour Israël de remplir sa vocation, à savoir devenir une bénédiction pour l’ensemble de l’Humanité. Nous comprenons, alors, que l’élection divine à l’égard d’Israël n’est ni un privilège, ni une supériorité mais une responsabilité d’ordre cosmique :

יח וְהִתְבָּרְכוּ בְזַרְעֲךָ כֹּל גּוֹיֵי הָאָרֶץ עֵקֶב אֲשֶׁר שָׁמַעְתָּ בְּקֹלִי. (בראשית כב: יח)

18. Et toutes les nations de la terre seront bénies par ta postérité (celle d’Avraham), en récompense de ce que tu as obéi à ma voix. » (Genèse 22 : 18).

[1] Parashat Mass’ei: Nombres 33 : 1-36 : 13 ; Haftarat Mass’ei : Jérémie 2 : 4-28 et 3 : 4 (Ashkénazes) ou 4 : 1-2 (Sépharades).

[2] La haftarat Mass’ei s’achève par les deux premiers versets du chapitre 4 (Jérémie) selon la tradition séfarade. Selon la tradition ashkénaze, le verset concluant la haftarah se trouve au chapitre 3, verset 4 de Jérémie. (voir note 1).

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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