Haftarat Lekh Lekha, Avraham, Victoire sur la tyrannie

« Je ne sais pas qui était mon arrière-grand-père. Je suis intéressé de savoir ce que deviendra son petit-fils » (Abraham Lincoln)

Quel lien pouvons-nous établir entre la haftarat Lekh Lekha[1] et la parashat Lekh Lekha ?

Deux versets, l’un extrait de la parashah, l’autre de la haftarah, sont à même de répondre à cette interrogation :

ז וַיֵּרָא יְהוָה אֶל-אַבְרָם וַיֹּאמֶר לְזַרְעֲךָ אֶתֵּן אֶת-הָאָרֶץ הַזֹּאת וַיִּבֶן שָׁם מִזְבֵּחַ לַיהוָה הַנִּרְאֶה אֵלָיו. (בראשית יב: ז).ש

7 Et l’Éternel apparut à Abram et dit : »C’est à ta postérité que je destine ce pays. » Il bâtit en ce lieu un autel à l’Eternel qui lui était apparu. (Genèse 12 : 7).

ח וְאַתָּה יִשְׂרָאֵל עַבְדִּי יַעֲקֹב אֲשֶׁר בְּחַרְתִּיךָ זֶרַע אַבְרָהָם אֹהֲבִי. (ישעיהו מא: ח).ש

8 Mais toi, Israël, mon serviteur, Jacob, mon élu, postérité d’Abraham qui m’aimait (Isaïe 41 : 8).

Ce verset d’Isaïe constitue la suite de celui de Genèse. L’Eternel accomplit son programme de Tikkoun HaOlam (Réparation du monde) par le biais de Jacob, comme il l’avait promis au premier Patriarche Avraham. Le prophète Isaïe tente de toutes ses forces de consoler Israël[2] qui, exilé et loin de sa terre, Erets Israël, est dans l’impossibilité de répondre à l’appel de sa vocation. Dès le premier verset de la haftarah s’élève un accent de désespoir :

כז לָמָּה תֹאמַר יַעֲקֹב וּתְדַבֵּר יִשְׂרָאֵל נִסְתְּרָה דַרְכִּי מֵיְהוָה וּמֵאֱלֹהַי מִשְׁפָּטִי יַעֲבוֹר (ישעיהו מ: כז).ש

27 Pourquoi dis-tu, ô Jacob, t’écries-tu, ô Israël : « Ma voie est inconnue à l’Eternel, mon droit échappe à mon Dieu ? » (Isaïe 40 : 27).

En effet, comment Israël peut-il accomplir la promesse donnée à Avraham (Genèse 12 :  3) à savoir devenir une bénédiction pour toutes les familles de la Terre alors même que sa condition d’aliéné l’en détourne ? Comment Israël, alors écrasé sous l’emprise du joug de nations étrangères, loin de sa terre et comparé à un vermisseau (Isaïe 41 : 14) pourra-t-il diffuser la lumière de la Justice dans le monde et repousser à tout jamais l’obscurité de tyrannies et d’empires conquérants sans foi ni loi ?

Le prophète Isaïe répond au désespoir d’Israël :

ב מִי הֵעִיר מִמִּזְרָח צֶדֶק יִקְרָאֵהוּ לְרַגְלוֹ יִתֵּן לְפָנָיו גּוֹיִם וּמְלָכִים יַרְדְּ יִתֵּן כֶּעָפָר חַרְבּוֹ כְּקַשׁ נִדָּף קַשְׁתּוֹ.  ג יִרְדְּפֵם יַעֲבוֹר שָׁלוֹם אֹרַח בְּרַגְלָיו לֹא יָבוֹא. (ישעיהו מא: ב-ג).ש

2 Qui l’a suscité de l’Orient, celui qui appelle le droit à suivre ses pas ? Qui lui livre les nations ? Qui lui soumet les rois ? Son glaive réduit les choses en poussière, son arc fait de tout une paille qui s’envole. 3 Il les poursuit, il avance sain et sauf sur une route que ses pieds n’avaient point foulée (Isaïe 41 : 2-3).

Ces deux versets sont doublement interprétés. La première interprétation fait, historiquement parlant, référence au roi de Perse, Cyrus, celui-là même qui, après avoir conquis et écrasé l’empire de Babylone, autorise les exilés d’Israël à retourner à Jérusalem afin d’y reconstruire le Temple. La seconde interprétation, développée par les Sages de la Tradition orale se rattachant au chapitre 12, verset 1 de la Genèse, préfère voir en cet homme « suscité de l’Orient » le personnage emblématique du Patriarche Avraham faisant son apparition dans l’Histoire humaine. La haftarah apporte, en fait, une réponse à la question du mystère entourant le départ d’Avraham. Pourquoi Avraham quitte-t-il sa terre natale, sa matrie et la maison de son père ?

Avraham, écoutant la voix de sa conscience intérieure, s’arrache à ses origines afin de pouvoir construire, lui et sa descendance, un nouveau monde, un monde de Justice qui rayonnerait à partir de la terre d’Israël.  Le passage d’Isaïe 41 : 2-3 n’est point sans rappeler l’expression latine « Sic semper evello mortem Tyrannis » attribuée au sénateur et philosophe romain Marcus Junus Brutus Cæpio (-85/ -42) signifiant littéralement « ainsi toujours j’apporte la mort aux tyrans ». George Mason, le père de la Déclaration des Droits aux Etats-Unis d’Amérique (U.S Bill of Rights) finalement adoptée le 15 décembre 1791 propose, en 1776, que cette devise soit gravée sur le sceau de l’Etat de Virginie. L’on y voit une amazone gardienne de la Vertu, une épée à la main gauche et tenant à la main droite une lance touchant la terre victorieuse de la Tyrannie symbolisée par un homme couché à terre, déchu de sa couronne d’antan.

Alors que le personnage d’Avraham apparaît généralement dans le livre de Bereshit (Genèse) sous le signe du ‘HeSseD, de la bonté par sa quête incessante de paix, comme cela transparaît à travers le partage des pâturages avec son neveu Lot et sa défense des justes de fait absents de Sodome et Gomorrhe, le livre des prophètes et plus particulièrement le livre d’Isaïe présente Avraham sous le signe de la Justice rigoureuse disposé à sauver son peuple, comme il le fit pour son neveu Lot pris en otage :

יד וַיִּשׁמַע אַבְרָם כִּי נִשְׁבָּה אָחִיו וַיָּרֶק אֶת-חֲנִיכָיו יְלִידֵי בֵיתוֹ שְׁמֹנָה עָשָׂר וּשְׁלֹשׁ מֵאוֹת וַיִּרְדֹּף עַד-דָּן. (בראשית יד: יד).ש

14 Et Abram, ayant appris que son parent [Lot] était prisonnier, arma ses fidèles, enfants de sa maison, trois cent dix-huit, et suivit la trace des ennemis jusqu’à Dan. (Genèse 14 : 14).
La vocation d’Avraham n’apparaissant point explicitement dans notre parashah, transparaît pourtant dans la haftarah :

ב מִי הֵעִיר מִמִּזְרָח צֶדֶק יִקְרָאֵהוּ לְרַגְלוֹ יִתֵּן לְפָנָיו גּוֹיִם וּמְלָכִים יַרְדְּ יִתֵּן כֶּעָפָר חַרְבּוֹ כְּקַשׁ נִדָּף קַשְׁתּוֹ. (ישעיהו מא: ב). ש

2 Qui l’a suscité de l’Orient, celui qui appelle le droit à suivre ses pas ? Qui lui livre les nations ? Qui lui soumet les rois ? Son glaive réduit les choses en poussière, son arc fait de tout une paille qui s’envole. (Isaïe 41 : 2).

Le terme צֶדֶק – TseDeK, signifiant « droit » (Bible du Rabbinat), ou bien « justice » (André Chouraqui), peut être également traduit par « victoire » ou « salut » comme le proposent respectivement les grands traducteurs Samuel Cahen et Louis Second. En effet, l’occurrence צֶדֶק – TseDeK, fréquente dans le livre d’Isaïe, doit être comprise, en raison du contexte et de la rhétorique propre au TaNaKh, dans le sens de « צְדָקָה victoire, salut »[3]. D’une certaine manière, la lecture de la haftarah prépare le lecteur à la prochaine parashah VaYera où l’on apprend :

יט כִּי יְדַעְתִּיו לְמַעַן אֲשֶׁר יְצַוֶּה אֶת-בָּנָיו וְאֶת-בֵּיתוֹ אַחֲרָיו וְשָׁמְרוּ דֶּרֶךְ יְהוָה לַעֲשׂוֹת צְדָקָה וּמִשְׁפָּט לְמַעַן הָבִיא יְהוָה עַל-אַבְרָהָם אֵת אֲשֶׁר-דִּבֶּר עָלָיו. (בראשית יח: יט).ש

19 Si Je [Moi l’Eternel] l’ai distingué [Avraham], c’est pour qu’il ordonne à ses fils et à sa maison après lui d’observer la voie de l’Éternel, en pratiquant la vertu et la justice ; afin que l’Éternel accomplisse sur Abraham ce qu’il a déclaré à son égard. » (Genèse 18 : 19).

Le Rav Lord Jonathan Sacks enseigne :

« La foi du judaïsme commençant avec Abraham, atteignant son expression la plus détaillée dans l’alliance du Sinaï, envisagée par les prophètes et articulée par les sages, est qu’en agissant en réponse à l’appel de Dieu, nous pouvons collectivement changer le monde. Les flammes de l’injustice, de la violence et de l’oppression ne sont pas inévitables. La victoire des forts sur les faibles, du grand nombre sur quelques-uns, des manipulateurs sur ceux les intègres, même s’ils ont eu lieu à presque chaque époque et à presque chaque endroit, ne sont pas inscrits dans la structure de l’univers. Ils peuvent être naturels, mais Dieu est au-dessus de la nature, et parce que Dieu communique avec l’homme, l’homme aussi peut vaincre la nature. Le judaïsme est le moment révolutionnaire où l’humanité refuse d’accepter le monde tel qu’il est. » (Radical Then, Radical Now p. 58).

Ainsi s’achève la haftarah de Lekh Lekha :

טו הִנֵּה שַׂמְתִּיךְ לְמוֹרַג חָרוּץ חָדָשׁ בַּעַל פִּיפִיּוֹת תָּדוּשׁ הָרִים וְתָדֹק וּגְבָעוֹת כַּמֹּץ תָּשִׂים. טז תִּזְרֵם וְרוּחַ תִּשָּׂאֵם וּסְעָרָה תָּפִיץ אוֹתָם וְאַתָּה תָּגִיל בַּיהוָה בִּקְדוֹשׁ יִשְׂרָאֵל תִּתְהַלָּל.  (ישעיהו מא: טו-טז).ש

15 Voici, Je fais de toi [Israël] une herse à dents, toute neuve, et garnie de tranchants : tu fouleras les montagnes à les broyer, et les coteaux, tu les réduiras en menue paille. 16 Tu les vanneras et le vent les emportera, la tempête les dispersera, tandis que toi, tu te réjouiras en l’Eternel, tu te glorifieras par le Saint d’Israël. (Isaïe 41 : 15-16).

[1]  Haftarat Lekh Lekha, Isaïe 40 : 27- 41 : 16

[2] Cette haftarah fait partie des sept haftaroth dites « de consolation », toutes tirées du livre du Prophète Isaïe (« Sheva DeNe’hamata »). Elles sont lues entre Tisha beAv et Rosh HaShana, pendant le mois de Elloul (août-septembre).

[3] Isaïe 45 : 8 (« צְדָקָה ») ;

46 : 13 (« צִדְקָתִי, צְדָקָה ») ;

51 : 5 (« צִדְקִי, צֶדֶק ») ;

51 : 8 («צִדְקָתִי , צְדָקָה ») ;

56 : 1 (« צְדָקָה ») ;

61 : 10 (« צְדָקָה ») ;

62 : 1 (« צִדְקָהּ, צֶדֶק »).

Shabbat shalom !

Si vous voulez en savoir plus sur l’enseignement de Haïm Ouizemann venez visiter son site.

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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