Haftarat ‘Houkat, les Chemins de la Paix

« Pour faire la paix avec un ennemi, on doit travailler avec cet ennemi, et cet ennemi devient votre associé« . (Nelson Mandela)

La haftarat ‘Houkat[1] parle du combat de Jephté (Yphta’h HaGuil’adi) contre les Ammonites et du succès foudroyant qu’il a remporté :

יט וַיִּשְׁלַח יִשְׂרָאֵל מַלְאָכִים אֶל-סִיחוֹן מֶלֶךְ-הָאֱמֹרִי מֶלֶךְ חֶשְׁבּוֹן וַיֹּאמֶר לוֹ יִשְׂרָאֵל נַעְבְּרָה-נָּא בְאַרְצְךָ עַד-מְקוֹמִי. כ וְלֹא-הֶאֱמִין סִיחוֹן אֶת-יִשְׂרָאֵל עֲבֹר בִּגְבֻלוֹ וַיֶּאֱסֹף סִיחוֹן אֶת-כָּל-עַמּוֹ וַיַּחֲנוּ בְּיָהְצָה וַיִּלָּחֶם עִם-יִשְׂרָאֵל. כא וַיִּתֵּן יְהוָה אֱלֹהֵי-יִשְׂרָאֵל אֶת-סִיחוֹן וְאֶת-כָּל-עַמּוֹ בְּיַד יִשְׂרָאֵל וַיַּכּוּם וַיִּירַשׁ יִשְׂרָאֵל אֵת כָּל-אֶרֶץ הָאֱמֹרִי יוֹשֵׁב הָאָרֶץ הַהִיא. כב וַיִּירְשׁוּ אֵת כָּל-גְּבוּל הָאֱמֹרִי מֵאַרְנוֹן וְעַד-הַיַּבֹּק וּמִן-הַמִּדְבָּר וְעַד-הַיַּרְדֵּן. (שופטים יא: יט-כב)

19 Et Israël envoya des députés à Sihôn, roi des Amorréens, qui régnait à Heshbon, et il lui fit dire : « Laisse-nous traverser ton pays pour gagner notre destination. » 20 Mais Sihôn n’eut pas confiance en Israël pour le laisser franchir sa frontière : il rassembla donc tout son peuple, ils prirent position à Yahtsa et attaquèrent Israël. 21 Et l’Eternel, le Seigneur d’Israël, livra Si’hôn et toute son armée au pouvoir d’Israël, qui les défit et qui prit possession de tout le pays des Amorréens, habitants de cette contrée. 22 Et Ils possédèrent ainsi tout le territoire amorréen, depuis l’Arnon jusqu’au Yaboc, et depuis le désert jusqu’au Jourdain. (Juges 11 : 19-22).
La Haftarat ‘Houkat a été choisie par les Sages d’Israël car elle reprend quasiment mot pour mot les termes de la parashah du même nom :

כא וַיִּשְׁלַח יִשְׂרָאֵל מַלְאָכִים אֶל-סִיחֹן מֶלֶךְ-הָאֱמֹרִי לֵאמֹר. כב אֶעְבְּרָה בְאַרְצֶךָ לֹא נִטֶּה בְּשָׂדֶה וּבְכֶרֶם לֹא נִשְׁתֶּה מֵי בְאֵר בְּדֶרֶךְ הַמֶּלֶךְ נֵלֵךְ עַד אֲשֶׁר-נַעֲבֹר גְּבֻלֶךָ. כג וְלֹא-נָתַן סִיחֹן אֶת-יִשְׂרָאֵל עֲבֹר בִּגְבֻלוֹ וַיֶּאֱסֹף סִיחֹן אֶת-כָּל-עַמּוֹ וַיֵּצֵא לִקְרַאת יִשְׂרָאֵל הַמִּדְבָּרָה וַיָּבֹא יָהְצָה וַיִּלָּחֶם בְּיִשְׂרָאֵל. כד וַיַּכֵּהוּ יִשְׂרָאֵל לְפִי-חָרֶב וַיִּירַשׁ אֶת-אַרְצוֹ מֵאַרְנֹן עַד-יַבֹּק עַד-בְּנֵי עַמּוֹן, כִּי עַז גְּבוּל בְּנֵי עַמּוֹן. כה וַיִּקַּח יִשְׂרָאֵל אֵת כָּל-הֶעָרִים, הָאֵלֶּה וַיֵּשֶׁב יִשְׂרָאֵל בְּכָל-עָרֵי הָאֱמֹרִי בְּחֶשְׁבּוֹן וּבְכָל-בְּנֹתֶיהָ. (במדבר כא: כא-כה)

21 Et Israël envoya des messagers à Sihôn, roi des Amorréens, pour lui dire : 22 « Je voudrais passer par ton pays. Nous ne traverserons ni champs ni vignobles, nous ne boirons point de l’eau des citernes ; nous irons par la route royale, jusqu’à ce que nous ayons passé ta frontière. » 23 Mais Si’hôn ne permit point à Israël de traverser son territoire ; et Si’hôn rassembla tout son peuple, marcha à la rencontre d’Israël au désert et atteignit Yahça, où il livra la bataille à Israël. 24 Et Israël le passa au fil de l’épée, et il conquit son pays depuis l’Arnon jusqu’au Yaboc, jusqu’aux possessions des Ammonites ; car elle était forte, la frontière des enfants d’Ammon. 25 Et Israël s’empara de toutes ces villes ; et il s’établit dans toutes les villes des Amorréens, à ‘Heshbon et dans toutes ses dépendances. (Nombres 21 : 21-25).
Toutefois, si les textes paraissent identiques, le contexte biblique est, quant à lui, totalement différent. En effet, si le livre des Nombres relate le fait objectif que Si’hon ait refusé catégoriquement d’offrir une hospitalité provisoire aux Hébreux lors de leur traversée du désert et la guerre qui s’ensuit contre Israël, le texte de la haftarah offre une nouvelle perspective de lecture, celle d’un dirigeant (shophet) Yiphta’h HaGuil’adi (Jephté) qui, élu à la fois par le Seigneur et par les siens, va combattre avec fougue, audace et courage l’ennemi, les Ammonites (Juges 11 : 4). Yiphta’h HaGuil’adi déploie, alors, toute son énergie à mettre en place une subtile stratégie diplomatique afin de répondre aux assertions historiques erronées du roi des Ammonites. Selon le roi des Ammonites, Israël a spolié ses terres (Juges 11 : 13) quelque trois cent ans auparavant (Juges 11 : 26) et a donc le devoir impératif de les rendre. Yiphta’h HaGuil’adi rétorque au roi des Ammonites que ses propos sont absolument dénués de tout fondement historique :

טו …וַיֹּאמֶר לוֹ כֹּה אָמַר יִפְתָּח לֹא-לָקַח יִשְׂרָאֵל אֶת-אֶרֶץ מוֹאָב וְאֶת-אֶרֶץ בְּנֵי עַמּוֹן. (שופטים יא: טו)

15 …et lui fit dire : « Ainsi parla Jephté : Israël ne s’est emparé ni du territoire de Moab, ni de celui des enfants d’Ammon. (Juges 11 : 15).
Yiphta’h HaGuil’adi, pensant calmer les ardeurs belligérantes du roi d’Ammon, croit juste de rappeler les évènements qui ont conduit Israël à s’établir, après la Sortie d’Egypte, en territoire d’Ammon.

כו כִּי חֶשְׁבּוֹן עִיר סִיחֹן מֶלֶךְ הָאֱמֹרִי הִוא וְהוּא נִלְחַם בְּמֶלֶךְ מוֹאָב הָרִאשׁוֹן וַיִּקַּח אֶת-כָּל-אַרְצוֹ מִיָּדוֹ עַד-אַרְנֹן. (במדבר יא: כו)

26 Car Heshbon était devenue la ville de Si’hôn, roi des Amorréens, celui-ci ayant fait la guerre au précédent roi de Moab, et lui ayant pris tout son territoire jusqu’à l’Arnon. (Nombres 11 : 26).
Autrement dit, les terres des Ammonites furent conquises initialement non point par Israël mais par Si’hon, roi des Amorréens ! Israël, contraint et poussé alors à prendre les armes pour se défendre contre les armées de Si’hon, défait ce dernier. Yiphta’h HaGuil’adi explique clairement à son interlocuteur que la guerre n’a jamais été inscrite dans un quelconque programme de conquête territoriale. Bien au contraire !

יח אַתָּה עֹבֵר הַיּוֹם אֶת-גְּבוּל מוֹאָב אֶת-עָר. יט וְקָרַבְתָּ מוּל בְּנֵי עַמּוֹן אַל-תְּצֻרֵם וְאַל-תִּתְגָּר בָּם כִּי לֹא-אֶתֵּן מֵאֶרֶץ בְּנֵי-עַמּוֹן לְךָ יְרֻשָּׁה כִּי לִבְנֵי-לוֹט נְתַתִּיהָ יְרֻשָּׁה. (דברים ב: יח-יט)

18 « Tu vas [toi Moïse] dépasser maintenant la frontière de Moab, Ar ; 19 Et tu vas arriver en face des enfants d’Ammon. Ne les attaque pas, ne les provoque point : je ne te permets aucune conquête sur le sol des enfants d’Ammon, car c’est aux descendants de Loth que je l’ai donné en héritage. (Deutéronome 2 : 18-19).

Yiphta’h HaGuil’adi s’efforce à deux reprises de convaincre le roi des Ammonites de ne pas engager de guerre contre Israël. Ce n’est qu’après l’échec de la première mission diplomatique (Juges 11 : 12-13) que Yiphta’h HaGuil’adi, ne perdant toujours point espoir d’emporter une victoire sur le plan diplomatique, se trouve dans l’obligation de fonder son argumentation d’un point de vue historique et théologique. Une guerre n’est jamais bonne pour aucune partie. La malédiction de la guerre avec les conséquences désastreuses qu’elle entraîne doit être absolument évitée. Yiphta’h HaGuil’adi va même jusqu’à rajouter deux faits historiques absents de la parashat ‘Houkat qui justifient la requête d’Israël de passer par les terres d’Ammon. Les Edomites et les Moabites, en interdisant la traversée de leur territoire par Israël (Juges 11 : 17-18), contraignent ces derniers à se tourner vers Ammon. Cela devrait, en toute logique, suffire à prouver les intentions pacifiques d’Israël dont la seule et unique motivation vise à atteindre la Terre promise aux Patriarches sans esprit de conquête.

Puis, Yiphta’h HaGuil’adi, comprenant finalement que les efforts diplomatiques sont peine perdue, va, tout en expliquant le droit historique du peuple d’Israël sur la terre revendiquée par le roi d’Ammon, en appeler au Jugement divin :

כז וְאָנֹכִי לֹא-חָטָאתִי לָךְ וְאַתָּה עֹשֶׂה אִתִּי רָעָה לְהִלָּחֶם בִּי יִשְׁפֹּט יְהוָה הַשֹּׁפֵט הַיּוֹם בֵּין בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וּבֵין בְּנֵי עַמּוֹן. (שופטים יא: כז)

27 Pour moi, je ne t’ai point lésé, et tu agis mal à mon égard en me faisant la guerre. Que l’Eternel, le vrai Juge, prononce maintenant entre les enfants d’Israël et les enfants d’Ammon ! » (Juges 11 : 27).

Cependant, la victoire de Yiphta’h HaGuil’adi sur les Ammonites explique-t-elle à elle seule la grandeur et l’héroïsme d’un personnage qui, enfant d’une prostituée, fut rejeté par les siens (Juges 11 : 1-3) ?

La grandeur de Yiphta’h HaGuil’adi n’est pas tant d’avoir vaincu les Ammonites, victoire prévisible car donnée par l’Eternel mais d’avoir tout mis en œuvre pour éviter, sans même que l’Eternel ne le lui ordonne, une guerre sanglante et cruelle pour tous. Israël n’est allé en guerre que contraint et forcé ! Rappelons, à ce propos, que lors de la guerre des Six Jours, en 1967, la Jordanie, mal informée et trompée par Nasser, entre en guerre contre Israël. Les territoires alors en sa possession : Jérusalem-Est et la Cisjordanie, sont libérés par Israël qui n’avait initialement aucune intention de les annexer ni de les conquérir. Comment alors parler d’occupation ? Cette guerre, considérée comme providentielle, permet l’annexion de Jérusalem-Est en 1980 et la réunification de la capitale Jérusalem en une seule ville.

Quant à la Cisjordanie, abandonnée par le roi de Jordanie en juillet 1988, elle redevient la Judée-Samarie- Yehuda véShomron, terre des rois d’Israël et de Juda, là même où s’est écrite l’Histoire héroïque de la future nation hébraïque. Finalement, à la date du 24 juillet 1994, les deux états pourtant ennemis signent un traité de Paix qui stabilise et régularise leurs relations économiques et diplomatiques. Quant aux Palestiniens revendiquant un territoire qui serait leur héritage historique en Juda-Samarie, pourquoi, pour reprendre la formule de Yiphta’h HaGuil’adi (Juges 11 : 26) n’ont-ils rien revendiqué entre 1949 et 1967, lorsque la souveraineté jordanienne y était établie ?

La haftarat Houkat enseigne donc que le véritable responsable politique, généralement chef des armées, est avant tout celui qui, prévenant la guerre, recherche avec force, sagesse et créativité les voies de la concorde et de la Paix, du Shalom, l’un des Noms de l’Eternel. Les guerres souvent inutiles, conduites par l’idéologie mortifère de potentats et dictateurs sans conscience fondant leur puissance sur des dieux illusoires comme Kamosh (Juges 11 : 24 ; Nombres 21 : 29) aboutissent à la catastrophe.

Faisons en sorte que nos dirigeants soient inspirés pour trouver, même dans la tourmente et le chaos, les clés d’un monde pacifié.

טו סוּר מֵרָע וַעֲשֵׂה-טוֹב בַּקֵּשׁ שָׁלוֹם וְרָדְפֵהוּ. (תהלים לד: טו)

15 Eloigne-toi du mal et fais le bien, recherche la paix et la poursuis. (Psaumes 34 : 15).
[1] Parashat ‘Houkat: Nombres 19 : 1-22 : 1. Haftarat ‘Houkat : Juges 11 1-33.

Shabbat shalom !

Haïm Ouizemann

Commentaire publié sur Campus biblique

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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